Les lecteurs qui, comme moi, regardaient la télévision dans les années 90, se souviendront peut-être d’une publicité pour un produit alimentaire dans laquelle une femme, appartenant visiblement à ce qu’il est convenu d’appeler la haute société, s’exclamait avec dédain : « Nous n’avons pas les mêmes valeurs ». Exception faite du mépris avec lequel elle était prononcée, cette phrase pourrait tout à fait servir de slogan à la fête de ‘Hannuka.

En effet, à la différence de Purim et de Yom ha’Atzmaut, les deux autres fêtes d’origine rabbinique que compte notre calendrier, la lutte engagée par les Juifs au moment de ‘Hannuka n’avait pas pour objectif principal de se défendre contre une menace physique, ni de recouvrer une indépendance politique perdue, mais bien de défendre un certain nombre de valeurs religieuses ou philosophiques.

C’est en tout cas ce qui ressort de la raison avancée par le Mishna Brura (1) au fait que nos Sages n’aient pas jugé bon d’instituer, à l’instar de Purim, une obligation de se réjouir par le biais d’un festin :

« Il semble que la raison [en soit] qu’à Purim, le décret était d’exterminer les corps […] et non les âmes, attendu que même si les Juifs avaient renié leur religion, l’Eternel nous en préserve, il [Haman] ne les aurait pas épargnés […]. Mais ce n’est pas le cas concernant Antiochus, qui n’avait pas décrété de les exterminer, mais uniquement de leur imposer des décrets et des privations, afin qu’ils renient leur religion […]. C’est pourquoi ils [les Sages] ont uniquement institué de Le louer et de Le remercier, étant donné que c’est précisément cela qu’ils [les Grecs] ont voulu nous empêcher de faire, en nous imposant leur religion, l’Eternel nous en préserve. » (2)

C’est également ce qui ressort du passage ‘Al hanissim, que nous intercalons durant les huit jours de ‘Hannuka dans le texte de la ‘Amida (prière récitée trois fois par jour) et de la bénédiction suivant le repas, et dans lequel nous soulignons que le projet du « malfaisant empire grec », en ce qui concerne les Juifs, était de « leur faire oublier Ta Torah et les éloigner des préceptes de Ta volonté ».

La lutte entreprise par les Maccabim n’était donc pas uniquement une guerre d’indépendance politique, mais surtout une guerre idéologique visant à faire à nouveau briller la lumière d’Israël, obscurcie par l’occupant grec (3).

Quels étaient donc ces décrets et ces privations imposés par les Grecs à cet effet ? Selon les différentes sources à notre disposition (4), il s’agissait principalement d’interdictions liées à la pratique religieuse – interdiction d’étudier la Torah, d’observer les jours de Shabbat, des fêtes et de Rosh ‘hodesh (début du mois), de pratiquer la circoncision et de faire usage d’un nom juif -, ainsi que de deux décrets portant atteinte à l’intimité et à l’intégrité de la cellule familiale : l’interdiction de verrouiller les portes des maisons et l’institution du droit de cuissage, chaque fiancée se voyant obligée de passer la première nuit de son mariage en compagnie du gouverneur grec de Judée (5).

A cela s’ajoute le fait que les Grecs s’en prirent au Temple et le rendirent impur, interdisant de facto aux Juifs d’y célébrer leur culte. Là encore, il importe de souligner que les Grecs n’étaient pas intéressés, à l’inverse des Babyloniens ou des Romains, par une destruction physique du Temple, mais bien par une dégradation spirituelle de ce lieu.

C’est donc bien une lutte idéologique, religieuse, qui se joue entre la Grèce et la Judée, une lutte qui voit s’affronter deux conceptions du monde radicalement différentes. Et malgré la haute estime dans laquelle notre tradition tient la pensée, la sagesse et la langue grecques (6), les Maccabim n’ont pas hésité à partir en guerre dès lors que la culture grecque menaçait les valeurs fondamentales du judaïsme.

Au coeur de cette lutte, se trouve la question du dévoilement divin dans notre monde. Pour la pensée grecque, en effet, il est inconcevable que D’ieu se dévoile dans le monde matériel dans lequel nous vivons; et il est peut-être encore plus inconcevable qu’Il ait choisi un peuple et l’ait distingué des autres précisément dans ce but. Pour la Torah, au contraire, le rôle spécifique du peuple juif est de dévoiler et sanctifier D’ieu, précisément dans le monde matériel.

Désireux de prouver la supériorité de leur pensée, les Grecs se sont donc attaqués à tout ce qui représente le caractère particulier d’Israël et l’idée d’un dévoilement de la sainteté à travers la matière: Shabbat, fêtes et Rosh ‘hodesh (sanctification du temps), Temple (sanctification de l’espace), circoncision et intégrité de la cellule familiale (sanctification de l’homme), étude de la Torah (dévoilement divin par excellence).

Nous le savons, les Maccabim sont, contre toute attente, sortis victorieux de cette guerre. Pourtant, même si nous remercions D’ieu d’avoir « livré les forts au mains des faibles, les nombreux aux mains des peu nombreux, les méchants aux mains des justes, les impurs aux mains des purs et les scélérats aux mains de ceux qui s’occupent de Ta Torah » (7), ce n’est pas ce miracle-ci que nous célébrons à ‘Hannuka. Non, le véritable miracle, celui pour lequel nos Sages ont institué huit jours de fête, n’eut lieu qu’après la victoire.

« Les Grecs […] rendirent impures toutes les huiles » (8). Toutes ? Non ! Une minuscule fiole d’huile portant le sceau du Grand prêtre fut retrouvée intacte, au milieu du Temple souillé. Et l’huile contenue dans cette minuscule fiole servit de combustible pendant huit jours, le temps de permettre aux Maccabim de rendre le Temple à nouveau apte au service divin.

Il est tout de même étrange, malgré la beauté de cette histoire, que nos Sages aient choisi de commémorer précisément ce miracle plutôt que celui de la victoire militaire. Il existe, bien entendu, de nombreuses explications à cela. J’aimerais vous faire part ici d’une explication entendue récemment de la bouche du rav Malko Soufir.

La victoire militaire en elle-même ne signifie pas grand-chose et n’a d’ailleurs pas empêché l’idéologie hellénisante de réapparaître quelques années plus tard en Judée, au sein même des descendants des Maccabim. La fiole d’huile, en revanche, signifie qu’en dépit de toutes les attaques et de toutes les tentatives pour « obscurcir les yeux d’Israël » (9), il restera toujours en nous une infime quantité d’huile pure. A nous, ensuite, d’allumer cette huile pour qu’elle nous serve de combustible miraculeux.

S’il n’existe pas, de nos jours, de décret officiel visant les valeurs juives, il existe des instruments bien plus pernicieux qui se chargent de s’y attaquer. Et si personne ne s’oppose aujourd’hui à ce que nous verrouillions nos portes, c’est peut-être parce que la culture dominante, héritière de la pensée grecque, a trouvé d’autres moyens d’y entrer. Les messages martelés quotidiennement par la télévision, les journaux et Internet ne sont-ils pas bien plus efficaces que les décrets d’Antiochus ? (10)

Je ne suis pas de ceux qui considèrent que, pour rester pur, il faut se déconnecter du monde. Je m’enorgueillis au contraire de ce que mon judaïsme est ouvert à la discussion et à la rencontre avec l’autre, quand bien même cet autre ne partagerait pas mes valeurs. Je considère cependant qu’une trop grande exposition aux influences extérieures peut être extrêmement dangereuse, surtout lorsque ces influences n’ont de cesse de s’attaquer aux valeurs qui sont les nôtres.

La halacha stipule que les bougies de ‘Hannuka doivent brûler, a priori, pendant une demi-heure (11). Faisons de cette demi-heure, durant les huit soirs de la fête, un moment de retrouvailles en famille et / ou entre amis, un moment où l’on puisse se recentrer autour des valeurs essentielles, sans laisser à d’autres le privilège de venir nous dicter ce que ces valeurs doivent être. Une demi-heure chaque soir sans télévision, sans ordinateur, sans téléphone portable, afin de nous permettre d’entendre le message délivré par la lumière pure de la ‘hannukia. Et peut-être cette demi-heure nous servira-t-elle de combustible pour le reste de l’année !

A vous tous, chers lecteurs, je souhaite ‘Hag ha-urim samea’h, une joyeuse fête des lumières !

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(1) Commentaire de la première partie du Shul’han ‘Aruch (code de lois compilé au XVIe siècle par Rabbi Yossef Karo et faisant très largement autorité de nos jours) rédigé par Rabbi Israël Meïr Kagan haCohen, plus connu sous le nom de ‘Hafetz ‘Haïm, entre la fin du XIXe et le début du XXe siècle.

(2) Chapitre 670, paragraphe 2, note 6 (traduit par mes soins).

(3) Voir le Midrash Bereshit Rabba, II, 4, qui relie l’empire grec à l’obscurité; voir également l’ouvrage Ner Mitsva du Maharal de Prague (Rabbi Yehuda ben Bezalel Loew, 1512-1609), entièrement consacré à cette thématique.

(4) Voir notamment les deux livres (apocryphes) des Maccabim, ainsi que le Midrash sur ‘Hannuka.

(5) Voir notamment la Guemara Ketubot 3b et l’ouvrage Tsist Eli’ezer, du rav Eli’ezer Yehuda Waldenberg (Israël, 1915-2006), XII, 34.

(6) Sur l’ambiguïté de la relation entre la tradition juive et la pensée grecque, voir, entre autres, Athènes et Jérusalem, par le rav Yehuda Léon Askénazi, in: La parole et l’écrit, tome II, Albin Michel 2005, pp. 393-399.

(7) Extrait du passage ‘Al hanissim (traduit par mes soins).

(8) Extrait du poème Ma’oz Tsur, traditionnellement chanté lors de l’allumage des bougies de ‘Hannuka (5ème strophe).

(9) Midrash Bereshit Rabba, II, 4.

(10) Une situation superbement résumée par Aurélien Bellanger dans son roman La théorie de l’information (Gallimard, 2012):
« Pascal, au temps du Minitel, s’était perdu dans un lotissement crépusculaire. Jamais il ne comprit mieux la machine et son marché de masse qu’en tournant dans le labyrinthe des rues noires. Seules étaient visibles les fenêtres qui émettaient des variations bleutées: la télévision accomplissait là sa tâche d’occupation des espaces privés, en venant se refléter, à la recherche de leurs optiques liquides, sur les visages des humains. Repoussées dans un arrière-plan rêveur, au-delà des haies paysagères et sur le côté des structures d’habitation, des fenêtres plus petites rayonnaient d’une lumière plus faible: c’était d’anciennes chambres d’amis qu’un taux d’occupation très faible avait permis de transformer en bureaux, pièces officiellement réservées à la comptabilité du ménage et officieusement devenues, grâce au Minitel qu’on y avait installé, des lieux dédiés à la consultation extraconjugale des forums érotiques du terminal bureautique dévoyé. » (p. 308)
(Rappelons pour mémoire que le Minitel n’est autre que l’ancêtre français d’Internet…)

(11) Voir Shul’han ‘Aruch, Ora’h ‘Haïm, chapitre 672.