Rien ne va plus ! Les toupies tournent comme chaque année en ces jours de Hanoukka 5776. Elles ont tourné comme des sevivonim hébraïco-israéliens\סביבונים ou des dreidlech\דריידלעך qui fleurent bon le monde de la yiddishkayt. Les premiers affirment qu’un grand miracle s’est passé ici ou là-bas selon que l’on est en Israël ou dans les diasporas.

Peut-on parler de miracle quand les Femmes du Mur Occidental (Nashot HaKotel\נשות הכותל) se rendent de plus en plus nombreuses au Mur Occidental ?… de semaine en semaine, depuis maintenant des années pour y prier d’une manière qui semble novatrice, parfois inédite.

Les années, les mois ont passé : ces femmes se réunissent selon une tradition qui se veut « libérale » mais qui est aussi historiquement affirmée dans les milieux orthodoxes pour conduire leurs propres prières de femmes de la tradition mosaïque. Est-ce vraiment inédit que des femmes juives mettent le tallith ou grand châle de prières, et les téfillines (phylactères), mitzvot – Commandements non « contraignants » pour les femmes ? Elles sont normalement exemptées de ces Mitzvot. Il n’est pas question d’une interdiction formelle – même si elle fut trop souvent formalisée.

Ces Mitzvot sont liées à la sanctification du temps, des époques qui passent et concernent en priorité tout mâle adulte juif. Les femmes oublieraient trop volontiers – encore que cela dépende du contexte – qu’elles sont, en elles-mêmes, des calendriers. Une femme confiera éventuellement qu’elle ne se sent pas bien au pire jour du mois, à comprendre comme une allusion à sa niddah\נידה ou son cycle menstruel.

La femme, même née fille d’Israël, aura sans doute du mal à faire un lien intime avec la véracité de sa vocation spirituelle et théologique qui s’exprime par le « cycle », « ma’hzor/מחזור = retour » du mouvement interne à son être qui exprime surtout la perspective d’un avenir. La pillule du lendemain tue, le cycle marque des mois et des années de vie.

Comment donc! Qui a vraiment remarqué que cette année était particulière. La crise mondiale, le terrorisme, les couteaux, les machettes, les kalachnikovs et les ceintures explosives n’ont pas tant inciter à réfléchir sur la chasteté qui n’est pas l’abstinence sexuelle, mais la responsabilité si féminine de la femme à accompagner (anisa a donné le mot « ishah\אשה » (qui semble formé sur le « ish\איש » masculin), donc lié à « anoush/humain ou « anashim\אנשים = les gens » capables d’accompagner, d’affronter et de témoigner de ce sentiment de profonde humanité.

Il y a plus : cette année, les Femmes du Mur\נשות הכותל avaient prévenu qu’elles voulaient lire les textes de la fête de Hanoukka dans un rouleau de la Torah. Elles s’affirmaient prêtes à le faire au Mur même, ce qui n’est pas admis par les autorités rabbiniques du Kotel (Mur Occidental) et constitue un acte de violation de la loi israélienne en vigueur.

Elles ont donc porté plainte auprès de la Cour Suprême qui leur a accordé le droit d’agir selon leur conscience. Pour la première fois, passant outre les décrets rabbiniques locaux, ces Femmes du Mur ont lu la Torah et allumé les bougies de Hanoukka avec l’assentiment de la Loi citoyenne de l’Etat d’Israël qui garantit la parité, l’égalité de tous les habitants, citoyens, sans ségrégation de sexe ou d’origine, sans distinction de religion – on l’ignore trop souvent..

Il s’agit, dans le cas précis, d’un ‘hidush\חידוש, un vrai hapax comme disent les Grecs, un fait unique qui ouvre des perspectives à long-terme pour une certaine frange de la société religieuse, en Israël.

C’est comme ça ! Pratiquement tous les ans à cette période entre Adar, Pourim et Pessah : les femmes pieuses des mouvements conservateurs et réformés juifs ont vainement essayé de prier au Mur Occidental de Jérusalem.

Elles le font avec ténacité, certains parlent d’obstination, encore que… les pionnières du mouvement sont essentiellement d’Amérique du Nord, des Etats-Unis. On peut dès lors s’interroger : une culture de luttes pour les droits humains, l’égalité des sexes, des segmentations multiples entre les différentes formes du judaïsme.

Les structures strictes du Yiddishland ont parfois éclaté, se sont singularisées. La culture nord-américaine a suscité et encouragé des tendances vers une libération des rôles masculin et féminin. Il ne faudrait pas exagérer cette tendance du Nouveau Monde. Le monde communiste s’est propagé sur cette même affirmation de l’égalité des sexes, le droit des femmes qui a évolué en un pouvoir sensible parmi les immigrants venus de l’ex Union Soviétique en Israël.

Il devient presqu’anodin que les femmes, arrivant en Israël, trouve un sens aigu de la responsabilité personnelle, d’un « pouvoir » féminin naturel à l’identité judaïque, le moyen d’accomplir des tâches inattendues dans l’armée, la médecine, l’enseignement, les arts, les sciences. Il est clair que la vie religieuse, le respect de traditions qui reprennent vie dépendent dans presque tous les domaines des femmes comme citoyennes, jeunes filles, épouses et mères chargées d’assurer la « taharat mishpa’hah\טהרת משפחה = pureté familiale ».

L’homme a tendance à l’oublier : l’éloge du shabbat de la « femme vertueuse ou parfaite – eshet ‘hayil\אשת חיל »  souligne cette tâche assignée à la femme : « En elle se confie le coeur de son mari – il ne manque pas d’en tirer profit tous les jours de sa vie (‘hayeyah\חייה = sa vie à elle et non celle de mari) (Proverbes 31, 10-fin).

Pendant ce temps, cela fait des lunes que la guerre est ouverte au Mur Occidental. Le monde entier vient crier vers le Dieu de tendresse et de miséricorde, lent à la colère et plein d’amour… Il s’ensuit des luttes frontales entre la gente féminine et les haredim ou religieux masculins.

La police est plus nuancée, composée de garçons et de filles souvent d’origine soviétique. Beaucoup ne sont pas vraiment croyants ni même pratiquants même s’ils suivent le rythme de fêtes devenues collectivement citoyennes. Ils savent intervenir avec doigté au Mur Occidental puis assurer l’ordre à l’intérieur du Saint Sépulcre (plutôt réservé aux policiers masculins).

Les religieux du Mur crient au scandale lorsque ces dames montrent quelques velléités à approcher du Sanctuaire (le Mur même) parées de châles de prière et de téfillines/phylactères réservés au culte assuré par les mâles. «Hérétiques», voilà ce que seraient ces demoiselles, encore que l’apostrophe est très, sinon trop courante à Jérusalem.

Où sont les femmes ? Disons-le tout de go : la femme israélienne est souvent belle. Sa silhouette et son esprit sont internationalement reconnus. Nos beautés parlementaires allient intelligence et attraits.

Ruth Kalderon, élue parlementaire dans la précédente Knesset au nom de Yesh Atid\יש עתיד a bénéficié, comme toute nouvelle membre du Parlement, d’un discours inauguratif. Talmudiste et moderniste, elle cita des passages en araméen devant des parlementaires rabbiniques hésitant entre le rire, le sourire. Ils furent totalement bluffés quand elle expliqua que, sans sa présence féminine, sans celles de toutes les autres femmes juives, ces messieurs en calotte ou sans coiffe ne seraient rien et que leur foyer avait précisément besoin de ses semblables pour rappeler le sens des Commandements, de la casherout, de la pureté familiale.

Et que dire des chanteuses au renom quasi planétaire : de Ofra Haza (le Yémen à Jérusalem), Chava Alberstein (du polono-yiddish à l’hébreu) ou Achinoam Noa (du Yémen à Israël par les États-Unis) ou sa co-chanteuse arabe israélienne Miri Awad. Sarit Haddad reste la « petite fiancée naturelle d’Israël », entre l’Azerbaïdjan et Hadera.

Dans son méga-maxi-hit plus plus «Shema Israël/Ecoute Israël», Sarit confessait avec tendresse au Rav Ovadia, ancien grand rabbin oriental du pays qui était son mentor, aujourd’hui décédé «qu’elle est désormais seule». La petite a 37 ans. Il est anormal – peut-être pas – qu’elle souffre d’une prétendue solitude et pourtant…

Les femmes israéliennes juives sont livrées à une sorte de solitude affective, humaine sinon intellectuelle et spirituelle qui peut être grave.

Les hommes ont tendance à faire les grands enfants sur l’air de « a Yiddishe Mame\א יידישע מאמע ». Ils travaillent trop ou pas assez et butinent ça et là en surfant sur la Toile, dans les rues et sur les places, rassurés par le charme anonyme de quatre mobiles téléphoniques. Il y a une crise de la paternité, de la masculinité qui s’oriente, comme ailleurs, vers des formes de féminisation.

En tout cas, l’unisex est une tendance tout comme les transgressions ou revendications LGBT. Les femmes sont « laissées » à elles-mêmes, ce qui n’est jamais bon et contraire à la création d’Eve : une femme doit accompagner l’homme et lui donner du discernement (Genèse). Son isolement lui est nuisible même si elle est souvent plus aguerrie à une autonomie propre à la féminité.

Dans un registre assez proche, le théologien chrétien orthodoxe Paul Evdokimov écrivit un livre fondamental sur le mariage intitulé «Le Sacrement de l’Amour». Il reste un ouvrage majeur sur le caractère religieux et simplement humain de la complémentarité homme-femme.

La femme arabe d’Israël suit une évolution qu’il faudrait analyser avec finesse. Elle offre de nombreux points de similitude avec la citoyenne de confession juive. Beaucoup de femmes chrétiennes ne trouvent pas d’époux, surtout quand elles ont fait des études et acquis des diplômes et du savoir.

Les Syriens orthodoxes ont acquis un statut particulier de « Ashurim\אשורים = Assyriens » et les hommes travaillent souvent dans des sociétés juives israéliennes. En revanche, les filles arméniennes maîtrisent parfaitement l’hébreu (l’arabe, l’anglais ou autre et l’arménien) et travaillent hors de leur communauté, ce qui est plus difficile pour les hommes.

La femme israélienne est en avance sur son temps en ce qu’elle est conduite, par les circonstances, à anticiper l’évolution d’une société-pilote au niveau des responsabilités civiques, familiales, communautaires. C’est ainsi que Golda Meir fut considérée comme «le seul homme du gouvernement». Il y a un souffle, un parfum de Judith et des matriarches bibliques, en particulier de Rachel dans certaines personnalités d’aujourd’hui. Est-ce un hasard si son tombeau se trouve à la jointure entre le checkpoint qui unit Jérusalem et Bethléem ?

Au fond, la crise sociétale actuelle est assez similaire à ce qui se passe dans le monde : la solitude et l’identité féminine sont sans doute existentielles. Il y a une grande vérité biblique: ayant pour fonction d’accompagner l’homme – sans que cela s’exprime obligatoirement de nos jours dans le lien conjugal — la femme risque de rester livrée à elle-même ; elle est «un monde en soi». L’homme ne pourra jamais se suffire à lui-même. Il languit, au-delà de l’acte sexuel, après celle qui lui « est amenée » (= afin de lui donner le discernement) et peut aller contre son avis ”kenegdo\כנגדו » (Genèse. 2,18).

Il y va d’un enfantement, en hébreu « ibbur / עיבור = le passage » qui mène à l’existence. La femme est porteuse de ce calendrier qui inscrit le temps dans l’âme et le sang, le tissage des petits d’homme. L’homme devient, alors, cette empreinte-mémoire. Qui désappropriera qui ? Curieusement, l’homme n’a jamais abandonnée ou révoqué ce primat confié à Eve. Le reste est histoire de parade nuptiale ou d’intelligence maillée de subtilités.

C’est Tzippora, la femme non-juive de Moïse, qui rappelle au plus grand maître ayant existé qu’il a oublié de circoncire Gershom et donc de se fier à Dieu. Le pouvoir ronge le mâle et semblerait détruire la femme ? En Israël, il faut considérer que la société est réellement inversée en ce sens. Cela risque d’être peu perçu pour le moment.

Le 19e et le 20e siècle ont donné une image neuve de ce que la femme juive peut apporter à la modernité en marche. L’histoire offre trois exemples qui renvoient à l’aube de l’hébraïté en exil : Asenath Barzani (1590-1670), Hannah Rachel Verbermacher (1805-1888) et Regina Jonas (1902-1944).

Asenath Barzani vécut à Amadiyah (Iraq, Kurdistan), fille de Samuel Barzani, l’un des maîtres reconnus de la Kabbale dans les écoles du plateau persique. La fille voit en son père le « roi d’Israël ». En retour, il accepta de lui transmettre son savoir. Il est symptomatique que les rabbins aient souvent eu une passion de transmettre leur érudition à leurs filles dans le but de sustenter une foi dont la transmission paraît trop souvent le privilège exclusif des hommes. C’est une erreur, mais il faut du temps pour le comprendre !

Asenath fut ainsi reconnue comme « rabbin » avec titre de «tannaite\תנאית = sage de l’époque de la Mishna». Lors d’un incendie, elle eut une vision en forme de « nuage d’anges ». Ses intuitions ont sauvé la synagogue. Les fidèles reconnurent son service et le lieu porte encore son nom à Amadiyah. Sa vie fut parée de la prière, de l’étude et de dons exceptionnels de poétesse (La supplique d’Asenath, Kurdistan).

Hannah Rachel Verbermacher est pratiquement notre contemporaine. Elle naquit en Ukraine. Son père, le Rav Mordechai Twerski était un talmudiste érudit. Il éduqua sa fille qui finit par acquérir ses compétences talmudiques et hassidiques. Elle agit toujours dans le cadre de cette tradition juive orthodoxe et fervente. Isaac Bashevis Singer s’inspira de sa vie pour écrire son livre Yentl, popularisé de manière parfois erronée par le film dans lequel Barbra Streisand l’incarna dans un style « New World ».

Hanna Rachel fut surnommée en yiddish la « Ludmirer meyd\ליודמילער מייד – vierge de Ludomir ». Elle fit face à des formes variées de rejet, mais son charisme était tel que les juifs pieux lui confiaient leurs « demandes/kvitlech – קוויטלעך » et qu’elle enseignait au troisième repas du shabbat en distribuant les restes de viande, comme le font les maîtres hassidiques.

Elle se rendit en Terre d’Israël où elle dirigea la prière du Shabbat, du mois nouveau et instruisait des groupes de femmes qui lui furent particulièrement fidèles. Elle est enterrée au Mont des Oliviers et chaque année, le 22 tamouz, des femmes et quelques hommes viennent prier sur sa tombe. Pour le centenaire de sa mort, en 2008, Israël redécouvrit cette « femme hassid et quasi rabbin » dont les enseignements frayaient la voie à notre temps.

Isaac Bashevis Singer ne s’y trompa pas : il n’en fit pas un personnage féministe qui revendiquerait des droits. Il la présenta comme la forme d’un accomplissement évident qu’il est parfois bien difficile de restituer clairement dans l’évolution interne des communautés hassidiques de l’Est-Européen. Hannah Rachel ne se travestissait pas : elle incarnait l’essence féminine d’un hassidisme qui, aujourd’hui, risque peut-être l’asphyxie par l’absence ou la singularité de femmes qui s’adonnent trop à leur combat féministe ou apparenté comme on se met en péril par addiction. Israël a besoin des intuitions pacifiantes de femmes capables de relever le défi de la tradition orientée vers les générations futures.

Hanna Rachel Verbermacher a servi de modèle au personnage décrit par Isaac B. Singer pour une autre raison qui devrait être analysée dans les moments particulièrement redoutables des confrontations actuelles.

Singer réfléchissait en hassid issu d’un monde face à l’altercation entre le siècle des Lumières, la tradition juive qui s’exprimait comme un océan depuis Babylone et Jérusalem, l’inefficacité de toute excommunication réelle. Bien plus : il explorait le sens de la « transgression de certains Commandements positifs » pour continuer de vivre et renouveler le sens de cette vie sans rompre avec la tradition authentique.

Il y a parfois un côté tendrement plaisant à voir des femmes s’éjectant à la dimension d’un prétendu pouvoir masculin. Ici, il s’agit d’autre chose. Regina Jonas en fut le modèle dont le sacrifice à Theresienstadt puis à Auschwitz, en 1944, oblige au respect silencieux.

Son cas est un peu différent de Tannaïte Asenath et Hannah R. Verbermacher. Née à Berlin en 1902, elle fut orpheline de père, décida de devenir maîtresse d’école à Berlin. Très vite, elle s’inscrivit au fameux Institut d’Études du Judaïsme à Berlin (Hochschule für die Wissenschaft des Judentums) dans le but de devenir rabbin, ce qui, à l’époque, était impossible dans quelque mouvement que ce soit. Elle fut finalement ordonnée rabbin le 27 décembre 1935 – voici tout juste 80 ans – par le Rabbin libéral Max Dienemann sans pouvoir trouver de poste… avant que les Juifs quittent massivement l’Allemagne nazie.

Déportée à Theresienstadt, elle fit, avec Victor Frankl et le Rabbin Leo Baeck un remarquable travail d’assistance aux co-déportés. Léo Baeck avait refusé de lui donner la semikhah (ordination rabbinique) : il craignait que cela soit une cause de division à l’intérieur de la communauté juive allemande.

Il est possible de dégager le sens de leurs destinées : ‘ils ont ensemble affirmé la primat de la Parole et de l’amour d’autrui dans les camps de concentration. Regina Jonas fut chargée d’accueillir les déportés à leur arrivée au camp. Elle sut les préparer à affronter cet univers de mort. Elle donna aussi des conférences sur la tradition qui, réunies en exposés après la guerre, témoignent aujourd’hui de sa profonde compréhension de la pensée talmudique et biblique dans un environnement d’anéantissement, soutenue par le Prof. Viktor Frankl, psychanalyste et initiateur de la logothérapie qui continua son travail dans les hôpitaux de Vienne à son retour de déportation. Il encouragea la publication des oeuvres du Rabbin Regina Jonas.

Ces femmes n’ont pas usurpé un service. Elles ont agi par prophétisme.

Cette dimension est également présente dans les traditions chrétiennes d’Orient et d’Occident. Ce ne sont pas des solitaires ou « Einzelgängerinnen » d’un instant ou d’une époque appelés à disparaître.

Il reste plus difficile d’imaginer toute la fertilité de l’engagement commun aux femmes et aux hommes dans un renouveau du judaïsme. Tel est bien le problème. Nous avons besoin de prophètes authentiques, capables de dépasser la futilité des médias. Ces perspectives visionnaires ne se limitent pas à des créations opportunes ou fictives.

Il y va d’un engendrement.