Haine de soi et antisémitisme juif (Blog sur Times of Israel)

Les auteurs d’écrits antisionistes et antisémites se défendent fréquemment en renvoyant à des militants ou auteurs juifs qui ont tenu des propos pareils aux leurs. C’est l’occasion de s’étendre sur les concepts de haine de soi et d’antisémitisme juif.

Dans ma précédente livraison je citais en fin d’article l’alibi que constitue pour bien des antisémites et antisionistes le cas des Juifs qui hurlent avec les loups dès lors qu’il est question d’Israël et du sionisme.

Le concept de haine de soi a été popularisé par Theodor Lessing, auteur d’un livre publié en 1930 et intitulé Der Jüdische Selbsthaß.

Une citation extraite de cet ouvrage fondamental suffit à circonscrire le problème de la haine de soi des Juifs. Lessing écrit en effet que : « le peuple d’Israël est le premier, le seul peut-être de tous, qui ait cherché en soi-même la coupable origine de ses malheurs dans le monde. Au plus profond de chaque âme juive se cache ce même penchant à concevoir toute infortune comme un châtiment. »

Lessing fut assassiné en 1933 par des sympathisants nazis.

Déjà Sigmund Freud, dans Moïse et le monothéisme évoquait ce problème, en citant notamment Saul de Tarse, ce Juif qui deviendra Paul : « Nous sommes si malheureux parce que nous avons tué Dieu le père. »

Des siècles d’antisémitisme, souvent extrêmement virulent, se manifestant pour le moins par une exclusion totale de la société chrétienne, ont amené certains Juifs à assimiler cette haine dont ils faisaient l’objet en la faisant leur. On peut logiquement parler à cet égard d’« antisémitisme juif » ou d’auto-antisémitisme ».

Le site anti-boycott anglais Engage, qui se présente comme partisan de la paix et non d’une des deux parties combattantes, cite ainsi le cas du musicien Yaron Stavi, qui joue avec le violoniste Nigel Kennedy, grand partisan du boycott d’Israël. Stavi fait partie de l’écurie musicale de Gilad Atzmon, lui-même négationniste résolu et propagateur du Protocole des Sages de Sion. Et tous d’approuver tacitement un article du journal The Morning Star, où il est question de « zionazis ».

Plus parlant encore est le cas d’Israël Shamir, à propos de qui Dominique Vidal écrit en 2003 dans le Monde diplomatique : « Certains diffusent via Internet des textes ouvertement antisémites, comme ceux de l’intellectuel juif russo-israélien Israël Shamir : ils ne peuvent, ce faisant, que susciter la réprobation générale et discréditer le combat pour le droit à l’autodétermination du peuple palestinien dont ils se réclament. »

Ilan Pappé, historien israélien, appelait, lui, il y a quelques années déjà, au boycott des universités israéliennes. Le célèbre linguiste américain Noam Chomsky a, lui aussi, écrit des textes antisionistes implacables où il voue Israël aux gémonies. Il figure d’ailleurs également parmi ceux qui ont toujours nié le rôle de Ben Laden dans l’attaque contre le World Trade Center en 2001.

Le cas Weininger

Si on trouve en effet nombre de manifestations de l’antisémitisme juif dans la littérature et l’histoire, l’exemple d’Otto Weininger vaut la peine que l’on s’y attarde quelque peu.

Ce philosophe et écrivain viennois se déchaîna à la fois contre les femmes et les Juifs durant toute sa brève existence (1880-1903). Il entama sa carrière avec Geschlecht und Character (Sexe et caractère), où il donna libre cours à ses deux haines obsessionnelles.

Un an avant de se suicider, en 1903, à l’âge de 23 ans, il se convertit au christianisme, car à ses yeux le christianisme était la négation absolue du judaïsme.

Pour Weininger, écrit Christina Von Braun dans la Revue Germanique Internationale, « l’homme trouvera sa rédemption quand il aura dominé tout ce qu’il y a de féminin et de juif en lui et s’en sera dépouillé. La femme et le Juif sont chez lui le ‘Non-moi’, auquel on mesure le moi. La misogynie et la haine des Juifs se combinent avec une exceptionnelle évidence ».

Et de citer ce résumé de la pensée misogyne et antisémite à la fois de Weininger : « Quiconque a réfléchi à la fois sur la femme et sur les Juifs aura pu constater non sans étonnement combien le Juif est pénétré de cette féminité dont on a vu plus haut qu’elle n’est rien de plus que la négation de toutes les qualités masculines. On pourrait à partir de là être tenté d’attribuer au Juif plus de féminité qu’à l’Aryen, et même de concevoir une sorte de methexis platonicienne entre le Juif et la femme. »

Aux yeux de Weininger, l’homme aryen (terminologie dont il fait usage à foison) doit éliminer ce qu’il y a de féminin en lui, la féminité étant plus que présente chez l’homme juif.

Pour ce qui est de l’attitude de Weininger au sujet des femmes, on citera cette phrase de son cru affirmant que « le génie se définit comme une sorte de masculinité supérieure. » ou «  la femme, en bref, a une vie inconsciente, l’homme une vie consciente et le génie la vie plus consciente ».

Pour lui, en résumé, « le Juif est saturé de féminité et a peu de sens du bien et du mal ».

Si être juif pour Weininger, c’est plus un comportement particulier, à forte composante féminine, ce qui pour lui revient à le considérer comme inférieur à l’Aryen, qu’appartenir à un groupe ethnique ou adhérer à une religion.

Il verse cependant aussi dans l’imagerie de type raciste avec des phrases comme la suivante : « Le cheveu juif évoque celui du Noir et les formes du crâne, complètement chinoises ou malaises, que l’on trouve si souvent chez les Juifs, qui ont souvent une complexion jaune, évoque un sang partiellement mongol. »

Jacques Le Rider éclaire cette double haine dans un excellent livre sous le titre « Le cas Otto Weininger : racines de l’antiféminisme et de l’antisémitisme. »

Ce n’est évidemment pas un hasard si Hitler dira de lui : « Weininger est le seul juif décent que j’aie connu ! »

On comprend donc que dire d’une attitude, d’un texte, d’un personnage qu’ils ne peuvent être antisémites puisque des Juifs eux-mêmes tiennent un discours identique, c’est nier radicalement le phénomène de l’antisémitisme juif ou de la haine de soi, pourtant aujourd’hui bien établi.