Lorsque la guerre passera, viendra l’heure du bilan. Chacun argumentera, selon ses comptes, toujours acquis d’avance puisqu’il ne s’agit que de se justifier. Et puis, temporairement, on oubliera. Jusqu’à la prochaine ? Personnellement, deux choses ne me passent pas : que l’on prête à la Torah un discours borné et homicide, et le peu de valeur que l’on accorde à la vie de nos soldats. Le pire est que ces divagations soient proférées et entretenues dans l’évidence la plus aveugle.

Lorsque l’ignorance parle au nom de la Torah, les juifs perdent la tête et en sont malades. En pareil cas, la halakha est claire : peu importe le rang de la personne qui déclare cette sottise, il faut la rectifier. Les grands de ce monde deviennent alors touts petits. Pour juger de la guerre actuelle, la plupart des gens se suffisent d’une vague référence à la formule « Qui s’apprête à te tuer, tue-le en premier ». Ils l’utilisent dans son acception populaire, qui n’a aucun rapport avec sa signification dans le Talmud.

Dans la halakha, cette expression n’est employée que pour décrire une situation précise. Et elle ne concerne que les relations des juifs entre eux, à titre individuel . Lorsqu’un voleur pénètre par effraction dans une demeure, en prenant le risque de tomber sur le propriétaire, il est considéré comme un meurtrier en puissance. Car, en prenant ce risque, il sait à l’avance que le propriétaire se dressera contre lui pour défendre son bien, et le voleur a donc déjà pris la décision de l’éliminer. Sinon, il n’aurait jamais pénétré dans cette maison.

Dans ce cas, bien que le meurtre soit interdit, nous avons le droit de devancer le meurtrier, et de lui ôter la vie. Mais, dès que le voleur a quitté la demeure, et même s’il a tout emporté avec lui, il ne représente plus une menace, et celui qui le tuerait serait considéré comme meurtrier et passible (en droit) de la peine de mort.

Voilà ce que cette formule signifie, ni plus ni moins. Elle donne un « droit », une « permission », mais, en aucun cas, elle n’impliquerait une mitsva. Il faut être d’une ignorance crasse en matière de Torah pour confondre un « droit de se défendre » avec une obligation de se battre et de tuer. Croit-on que la personne menacée par le voleur n’aurait pas, aussi, le droit de s’enfuir ou de se rendre ? « Qui s’apprête à te tuer, tue-le en premier » signifie que, dans certains cas précis, l’interdiction du meurtre, qui est en général absolue, est momentanément levée. Toutes les fadaises que les ignorants projettent sur cette expression sont déplacées. Jamais ce principe ne pourra donner lieu à une guerre de mitsva.

Ceux qui sont un peu plus malins, ou un peu mieux informés, font jouer un autre principe : il est non seulement permis, mais commandé, d’empêcher un meurtre lorsqu’il est sur le point d’être commis. Si un individu en pourchasse un autre pour le tuer (rodèf), nous avons l’obligation de l’en empêcher, même au prix de la vie de celui qui crée la menace.

Dans, ce cas, c’est une mitsva d’employer tous les moyens pour empêcher qu’un meurtre soit commis. Mais, ce principe connaît des limites précises et intangibles. Primo, si le meurtre peut être empêché sans menacer la vie du poursuivant, s’il est possible d’arrêter la menace sans effusion de sang, celui qui tuerait malgré tout le poursuivant dans l’intention de sauver le poursuivi, deviendrait à son tour un meurtrier passible (en droit) de la peine de mort. Secundo, l’usage de ce principe n’autorise aucun dommage collatéral. Arrêter le poursuivant à tout prix, pour l’empêcher de commettre un meurtre, n’autorise jamais de prendre aussi la vie de ses voisins, ou de toute personne innocente, dont le seul tort serait de se trouver sur notre chemin et de nous empêcher d’agir.

Ces morts innocentes seraient considérées comme victimes d’un meurtre pur et simple ; au nom d’un autre principe dont nous reparlerons : on ne sauve pas une vie humaine au prix d’une autre, encore moins au prix d’un grand nombre de vies (eyn dohim néfèch mipné néfèch). La seule exception à cette règle est que celui qui s’apprête à commettre un meurtre se met, par son action, en position d’exception et la loi ne s’applique plus à lui. Mais, tuer toute autre personne, même pour prévenir un assassinat, est à son tour un assassinat.

Concernant la guerre à Gaza, il n’est pas difficile de voir que nos contradictions nous placent en mauvaise posture concernant ces deux restrictions.

On en revient toujours au même problème : contre qui sommes-nous en guerre, contre le Hamas ou contre le peuple palestinien dans son ensemble ? Qui nous menace ? Qui lance des roquettes ou prépare des attentats ? Si c’est l’ensemble du peuple palestinien qui nous fait la guerre et s’apprête à nous tuer, il est, non seulement permis, mais impératif, obligatoire, de les empêcher par tous les moyens, y compris en rasant totalement Gaza.

Mais, si c’était le cas, il n’y aurait pas en face de nous vingt ou trente mille combattants (estimation libre, puisqu’on a bien du mal à le savoir), mais deux cent ou trois cent mille.

Israël serait en situation de crise militaire majeure, tous ses habitants seraient en danger, et il ne fait aucun doute qu’il faudrait tout faire pour les arrêter. Mais, ce n’est pas le cas. Et, notre insistance, qui n’est pas seulement médiatique, à considérer que le Hamas se sert de la population civile comme otage, nos manœuvres pour essayer d’épargner le plus possible la population civile palestinienne, confirme que nul ne croit sérieusement que l’ensemble du peuple palestinien soit notre ennemi actuel.

La conclusion devrait être claire : on ne peut pas causer plus de deux mille morts de dégâts collatéraux. Quelque chose masque pourtant cette clarté et décale notre perception. Un sentiment confus, entretenu par les voix médiatiques qui se croient autorisées, parasite notre sens de la justice. Un sentiment d’oppression, que l’on juge légitime, transforme tous ceux qui ne nous aiment pas, antisémites et antisionistes de tous poils, en ennemi militaire déclaré. Leur mort perd alors sa gravité. Puisque le peuple palestinien ne nous aime pas, c’est qu’il est contre nous ; puisqu’il est contre nous, il nous menace ; puisqu’il nous menace, tuons-le en premier.

Voilà le raisonnement délirant qui conduit les juifs à la violence, même en Europe, On ne fait plus la différence entre celui qui nous hait et celui qui lève la main pour nous blesser.

Qu’une longue histoire de pogroms, qui paraît ne jamais devoir finir, aie fini par rendre à moitié fou un grand nombre de juifs, est une chose constatable. Mais la folie ne fait pas droit. Ils se trompent et la Torah est claire sur ce point : même une intention explicite de meurtre n’est jamais assimilable à un acte. Seul celui qui en poursuit effectivement un autre pour le tuer peut être arrêté au prix de sa vie.

Confondre celui qui hurle à la mort, ou jette des pierres, ou manifeste, avec un meurtrier potentiel, est faux et déraisonnable.

Notre histoire, aussi sordide soit-elle, ne nous donne aucun droit sur les opinions et les sentiments des peuples du monde à notre égard. Il est certes raisonnable de ne pas leur faire confiance, et de juger que les déclarations antisémites peuvent, un jour, ne plus être de simples menaces verbales, que l’antisionisme n’est, le plus souvent, qu’un masque hideux ; et il faut alors lutter verbalement contre ce qui n’est, à l’heure d’aujourd’hui, qu’un discours. Mais la Torah ne nous autorise pas à user de violence envers quelqu’un pour la raison qu’il ne nous aime pas. Le ressentiment et la peur n’ont pas force de loi dans la Torah.

En d’autres circonstances, une telle confusion serait sans importance. Il se dit publiquement tellement de bêtises au nom du judaïsme qu’il faudrait être aussi fou pour vouloir les rectifier toutes. Mais, dans les circonstances actuelles, elle a de graves conséquences. Parce que cette pseudo-pensée, ces références hasardeuses, stérilisent l’esprit et empêchent de percevoir qu’une guerre « juste » mobilise d’autres principes talmudiques, et nous oblige à des évaluations plus complexes ; et, du coup, à des pratiques politiques et militaires très différentes.

C’est la seconde chose qui me reste en travers de la gorge et qui me hante. Car cette guerre a montré le peu de cas que l’on fait de la vie de nos soldats, alors que sur ce point la Torah est très claire : la vie humaine ne se marchande pas.

L’art et la nature de la guerre sont, comme tous les arts, des faits de culture et de civilisation. Ils sont appris de quelque part ; leurs principes sont tirés de certaines conceptions. Or, le sionisme, puis la société israélienne, ont hérité leurs principes militaires des sociétés européennes, non de la Torah.

Au nom de ces principes, il est naturel d’envoyer les soldats éliminer l’ennemi qui nous menace, risquer leur vie pour nous dans des opérations qui ont pour but notre sécurité. Et il serait faux et hypocrite de prétendre qu’ils agissent aussi pour défendre leur propre sécurité ; car on les envoie risquer leur vie, et pour certains la perdre.

Tout le risque est pour les uns, tout le bénéfice pour les autres. Or, l’un des plus grands principes de la Torah est que l’on ne sacrifie pas une vie humaine pour en sauver une autre.

C’est une base et un fondement de toutes les relations humaines ; c’est une svara, un principe moral et rationnel qui conditionne notre rapport à la vie et à la justice : eyn dohim néfèch mipné néfèch : « on ne sacrifie pas une vie pour en sauver une autre ».

Toutes les vies sont égales. Alors, pourquoi la vie d’un soldat vaudrait-elle moins que celle d’un civil ? Pourquoi le spectre de la mort d’une femme ou d’un enfant « innocent », nous effraierait-il plus que celui d’un jeune homme de 20 ans portant l’uniforme ?

Je sais d’avance que l’on n’entend pas ma question. Les esprits sont si enfoncés dans les valeurs européennes, si peu instruits de la justice et de la rationalité de la Torah, si prompt à larmoyer sur des images toutes faites, qu’aucune raison et aucun sentiment vrai ne les habitent encore. Alors j’insiste.

Dans les cultures européennes, l’armée est une institution indépendante, qui relevait anciennement des seigneurs et des rois, aujourd’hui de l’état. Elles sont employées selon le bon vouloir du souverain (roi ou gouvernement), car c’est lui qui les recrute, c’est lui qui les forme et c’est lui qui les arme. Parfois, c’est aussi lui qui les paie.

Elles peuvent servir à la défense du pays ou à la conquête d’un autre pays. La politique en décide. Ce genre de conception, dans la Torah, est désigné sous le nom de « guerre facultative » (milhémèt réchout). Un roi d’Israël peut entreprendre une guerre facultative si sa politique le requiert. Mais, il ne peut pas imposer la responsabilité de cette guerre à la société : nul n’est obligé de la faire, ni politiquement ni moralement. Au roi d’entretenir ses propres troupes, d’enrôler des volontaires ou des mercenaires.

Nul homme, nulle femme ne sont contraints de servir sous ses armes. L’armée et la société civile sont alors des corps distincts ; ils peuvent s’ignorer et ne se doivent pas de comptes. La société peut employer son armée aux tâches qu’elle juge pertinente ; elle peut sacrifier ses soldats, tous volontaires ou mercenaires.

Pendant longtemps, les sociétés européennes ont conservé ce modèle, même lorsqu’il ne devait plus légitimement s’appliquer, lorsque la conscription obligatoire drainait de force tous les hommes valides. Cela coûta aux européens les boucheries napoléoniennes et impérialistes ; mais, enfin, c’est de l’histoire connue.

Rien, dans la Torah, ne justifie que le sionisme et la société israélienne aient fait le même choix. Car, dès l’origine, il s’agit d’une armée de conscrits, non de volontaires ni de mercenaires. L’armée n’est pas un corps indépendant de la société civile. Or, seule une « guerre obligatoire » (milhémèt mitsva) peut justifier une obligation générale de prendre les armes.

Pourtant, malgré quelques aménagements, on confond toujours « l’armée du peuple » avec « le peuple en arme ». En cas de « guerre obligatoire » (milhémèt mitsva), il n’existe aucune exemption. « Tous partent en guerre, même un jeune marié sort de sa chambre et une jeune mariée de sous le dais nuptial ». Il n’y a alors aucune différence entre la société civile et militaire. Toute la société est mobilisée. Cela, c’est le peuple en arme. Le peuple qui se défend contre son ennemi, qui risque sa vie tous ensemble.

A-t-on vu, de nos jours, un chef d’état et ses ministres partirent à la guerre qu’ils ont décidée, marchant courageusement à la tête des troupes pour donner l’exemple de la mitsva et insuffler le courage ? Quand la Torah dit qu’en cas de guerre obligatoire, tous prennent les armes, cela comprend évidemment ceux qui la décident.

Au nom de quoi en irait-il autrement ? Même le fait d’avoir déjà combattu, lors d’un conflit précédent, ne constitue pas une exemption. Si une guerre est une mitsva, elle vaut pour tout Israël. Tous égaux devant la vie, tous égaux devant la mort. C’est la loi de la Torah, et c’est l’idéal d’Israël.

Qu’une armée de conscrits soit nécessaire face à des armées entrainées et équipées va de soi. On n’envoie pas des gens inexpérimentés et mal disciplinés affronter des armées de métier. Dans ce cas, le service militaire obligatoire est, peut-être, la seule forme dans laquelle s’exprime le principe d’égalité. Et, à condition qu’il ne s’agisse que de se défendre, ce qui demanderait en soi d’entrer dans les détails.

Quoi qu’il en soit, lorsqu’il s’agit de lutter contre le terrorisme, on ne peut plus réagir de la même façon. Lorsque le pays est touché par des pluies de roquettes, mais que la menace physique sur la vie des habitants est faible, au nom de quoi préfère-t-on sacrifier la vie des conscrits ? En quoi est-il évident que le retour au calme et à l’économie de marché vaut plusieurs dizaines de cadavres ?

J’entends certains murmurer des calculs sordides : il faut des morts juifs pour impressionner la presse internationale et faire passer nos propres bombardements sur Gaza. Si tu le penses sérieusement, vas donc te faire tuer là-bas toi-même. Les guerres menées pour soutenir des choix politiques sont toutes des guerres facultatives (milhamot réchout). Dans ce cas, chacun conserve le droit de ne pas y participer. Seuls les va-t-en-guerre qui crient « mort aux arabes » seraient, moralement, fortement invités à s’y enrôler. Selon le principe naé dorèch oumékayèm : commence par toi-même. Mais faire peser une obligation, non seulement sociale, politique, pénale, mais aussi morale et religieuse, sur des conscrits qui n’ont rien demandé, est une cruauté.

Aujourd’hui, un gouvernement et une société décident d’autant plus rapidement et facilement de faire une guerre qu’ils sont moins directement concernés. Car, si l’on appliquait à nos décideurs politiques et à nos brailleurs médiatiques le principe naé dorèch oumékayèm, je crois que l’on éviterait beaucoup des impasses actuelles.

C’est de la politique fiction, rétorquera-t-on ! Mais, telle est précisément ma question : comment la justice de la Torah est-elle devenue une « fiction » ? Si, en Israël, on ne peut pas requérir des gouvernants et des faiseurs d’opinion qu’ils soient les premiers à marcher au son du canon, alors c’est que nous sommes effectivement devenus un peuple comme les autres. Certains s’en félicitent. Pourquoi pas ? Il suffit laisser de côté toute Torah et tout judaïsme. Mais, je ne comprends pas alors pourquoi les juifs, pour lesquels la Torah signifie encore quelque chose, devraient se mobiliser et soutenir cette secte de Kofrim. Et je ne vois pas pourquoi ce genre de politique devrait nous « représenter » et en quoi elle nous concerne.

En fait, ces soi-disant « réalistes » sont de grands manipulateurs. Ils jouent sur tous les tableaux, en disant une chose et son contraire : que nous devons être un peuple comme les autres, mais rester unis et solidaires en tant que « juifs ». Ils font la guerre en disciple de Napoléon, et réclament le sacrifice et le soutien des fils d’Abraham. Le pire qui nous arrive est qu’ils soient si bien entendus d’un peuple devenu ignorant de lui-même et de son âme.

Les signes auxquels se reconnaissent les deux sortes de guerre, réchout ou mitsva, sont clairs ; ils ne sont jamais trompeurs. Lorsque certains sont dans placés dans l’obligation de risquer leur vie pour d’autres, c’est que la pire injustice est atteinte. Au nom de quoi sélectionner administrativement ceux qui perdront peut-être leur vie, ou les membres de leur corps, alors que les autres les regardent faire à la télévision ?

En fait, depuis les deux guerres du Liban, le gouvernement mène des guerres politiques comme si l’armée israélienne était une armée de métier, comme si les soldats monnayaient leur vie selon leur consentement, alors qu’il n’en n’est rien. C’est l’illusion de l’uniforme, la vieille tradition militaire des mercenaires, qui nous fait croire aujourd’hui que la mort d’un soldat est moins grave que celle d’un civil. Vieux battage médiatique qui hurle à la mort d’une femme ou d’un enfant, et se contente de comptabiliser les pertes militaires.

Lorsqu’un gouvernement et une société décident d’embrigader une jeunesse généreuse et naïve pour sacrifier les plus nobles d’entre eux sur l’autel de la patrie (qui n’est d’ailleurs pas menacée en tant que telle, on est loin de la guerre de Kippour), je sens comme un relent d’idolâtrie et de pourriture morale. Et, dans ce cas, nul ne peut se taire : « Si tu t’abstiens de sauver ceux que l’on conduit à la mort et que l’on traîne au massacre, crois-tu pouvoir dire ensuite : Vraiment, nous ignorions cela ! Alors qu’Il connaît le fond des cœurs et que, veilleur auprès de ton âme, Il sait, et qu’Il rend à chacun selon ses actes ? » (Michlé 24, 11-12)