Nous sortons tout juste de la fête de Rosh-Hashana (1er et 2 tishri) et du jeûne de Guedalia (3 tishri). Journées centrales mais très contrastées de notre liturgie.

Par ailleurs, dans quelques semaines, nous commémorerons le 20ème anniversaire de l’assassinat de Yitzhak Rabin, Premier ministre de l’Etat d’Israël, par un extrémiste israélien juif ultra-nationaliste, Yigal Amir, le 4 novembre 1995.

Quel rapport entre Guedalia, gouverneur de Judée au VIème siècle avant l’ère chrétienne, et Rabin, chef du gouvernement israélien, au XXème siècle après ?

Celui-ci : les deux hommes ont occupé les fonctions de dirigeants politiques de leur peuple quoi qu’à 26 siècles de distance. Tous deux étaient juifs ; tous deux ont été assassinés par des juifs au terme d’une campagne de haine ; tous deux voulaient la paix ; tous deux gênaient ; tous deux ont payé de leur vie leur idéal.

Revenons sur l’histoire de Guedalia, peut-être la moins connue. Elle nous est racontée dans le second livre des Rois (25:22-26) et surtout dans celui de Jérémie (chapitres 40 et 41).

Le contexte est celui de la prise de Jérusalem par le roi de Babylonie, Nabuchodonosor, qui entraîna, outre la destruction du premier Temple bâti par le roi Salomon, la déportation à Babylone d’une grande partie de la population juive et l’exil malheureux d’une autre partie vers l’Egypte où elle périt.

Après avoir conquis la Judée, Nabuchodonosor avait nommé comme gouverneur Guedalia fils d’Ahikam. Celui-ci eut à cœur de reconstruire un tissu social détruit par l’invasion babylonienne et de rétablir un semblant d’autonomie, bien que sous la férule du conquérant. Certains Judéens prirent ombrage du succès de Guedalia dans sa mission et décidèrent de l’assassiner.

Un certain Yishmaël, descendant de la maison de Sédécias, le dernier roi de Judée, jaloux du succès de Guedalia, prit la tête de cette action. Guedalia refusa de prêter attention aux avertissements de ses proches et invita généreusement Yishmaël à participer à la cérémonie qu’il organisait en l’honneur de Rosh-Hashana. C’est ce moment-là que choisit Yishmaël pour assassiner Guedalia et massacrer une grande partie de l’assemblée.

Cet assassinat marqua la fin de l’indépendance juive, et est commémoré chaque année par un jeûne qui a lieu le lendemain de Rosh-Hashana. Guedalia avait été mis en garde par ses proches sur le danger qu’il courait mais n’avait pas voulu y ajouter foi, refusant de croire qu’un coreligionnaire porterait la main sur lui. Ainsi, lorsque Yohanane fils de Karéah lui dit (Jérémie 40:14) : « Ne sais-tu donc pas que Baalis, roi des fils d’Ammon, a chargé Yishmaël fils de Netanya de t’abattre ? », il lui répondit (Ibid. v.16) : « Ce que tu racontes au sujet de Yishmaël est faux ».

Comment ne pas établir un parallèle entre l’assassinat du gouverneur Guedalia et celui de Yitshak Rabin qui survint au terme d’une campagne de haine sans précédent provoquée par les ultra-nationalistes qui s’opposaient à la signature des accords d’Oslo ?

On n’a pas oublié les manifestations où Rabin était représenté sur des pancartes en officier nazi, tandis que de nombreux rabbins appelaient à mots à peine couverts au meurtre contre celui qu’ils considéraient comme l’ennemi des habitants des implantations dont les accords prévoyaient le retrait de certaines d’entre elles.

C’est d’ailleurs au cours d’une manifestation monstre pour la paix en soutien de ces accords, sur la place des Rois d’Israël (kikar malkhé Yisrael) à Tel-Aviv, que Yitzhak Rabin fut assassiné juste après qu’il eût chanté le shir lashalom – le chant pour la paix – de Yaakov Rothblit.

Cette place, rebaptisée depuis du nom de Rabin, est devenue le lieu des grandes manifestations populaires pour toutes sortes de revendications généralement liées à l’action du gouvernement.

Je me souviens de la réaction de beaucoup d’entre nous en apprenant qui était le meurtrier, un Juif. Ce fut de dire : heureusement que ce n’est pas un Arabe car toute la région en aurait été embrasée. Eh oui, malgré les circonstances tragiques, c’était un soulagement que Yitzhak Rabin n’ait pas été assassiné par un des ennemis d’Israël.

Et pourtant, en y repensant depuis, et en y consacrant ma réflexion d’hier, jour du jeûne de Guedalia, je me suis dit que c’était sans doute plus terrible encore que le Premier ministre israélien d’alors – comme Guedalia – ait été exécuté par l’un des siens, je n’ose pas dire l’un des nôtres. Car comment reconnaître comme un congénère un homme qui, au nom de ses convictions fumeuses,  a osé lever son arme vers le cœur de celui qui, depuis sa prime jeunesse, avait consacré toute sa vie à son peuple ?

Lorsque l’extrémisme arrive à aveugler un homme au point d’abattre celui qui n’est pas d’accord avec lui, c’est que la religion ou l’idée de nation ont été totalement dévoyées. Le meurtre comme moyen politique est aux antipodes de la démocratie.

De Gandhi à Martin Luther King, de Sadate à Rabin, trop d’hommes et de femmes ont été lâchement supprimés, et leur mort n’a fait qu’ouvrir des crises encore plus graves.

Le dernier cri attribué à César au moment où il fut assassiné par des conjurés le 15 mars -44 est le célèbre Tu quoque mi fili (« Toi aussi, mon fils ! ») adressé à Brutus qu’il considérait comme tel, même s’il ne l’était pas. Ce ne sont pas les 22 autres coups de poignard portés qui l’ont achevé, mais celui de Marcus Brutus dont il n’avait jamais douté de la loyauté. Tant il est contre nature qu’un être humain puisse ainsi trahir son prochain avec lequel il avait jusque-là partagé les mêmes valeurs.

Le fratricide ou le parricide sont des meurtres d’un degré supérieur au simple homicide. A travers eux, c’est la confiance, l’amour, la reconnaissance qui sont trahis. Guedalia ne voulait que le bien de ses compatriotes lorsqu’il fut assassiné par Yishmaël.

De même Rabin, lui qui avait guerroyé contre les peuples arabes voisins, et qui voulait, même au prix de concessions, remplacer les affrontements armés par des négociations avec l’ennemi d’hier.

Pour ces deux hommes, à 26 siècles de distance, c’est du sein de leur propre peuple qu’a surgi l’ennemi meurtrier. Sans doute est-ce à cause de l’horreur du geste de Yishmaël poignardant le gouverneur juif Guedalia que la tradition juive a décidé de consacrer une journée de jeûne et de deuil à ce triste anniversaire. C’est comme une mise en garde contre l’emploi de la violence pour solutionner les problèmes politiques ou autres.

La Mishna nous enseigne que les affrontements épiques entre les grands maîtres de l’époque romaine ne débouchèrent jamais sur des actes de haine. Au contraire, prend-elle soin de nous préciser, les filles de l’école de Hillel épousèrent des hommes de l’école de Shammaï, et réciproquement. Les joutes oratoires et les désaccords fondamentaux entre tous ces rabbis n’ont jamais empêché le respect mutuel et l’humanité de leurs relations. S’ils s’invectivaient abondamment, ils avaient en même temps conscience, en ces temps difficiles, de servir la même cause. C’est ce qui a été absent du geste des assassins de Guedalia et de Rabin.

Au moment d’entrer dans une nouvelle année religieuse, promettons-nous de mettre nos querelles sous le boisseau et d’apaiser partout et toujours les conflits entre frères humains.

Shana tova et Shabbath Shalom à tous et à chacun. Puissiez-vous être inscrits et scellés dans le Livre de la Vie ! לשנה טובה ומתוקה תכתבו ותחתמו