La presse retentit quotidiennement des heurts qui dressent les uns contre les autres des sujets juifs et musulmans. Je souhaite cependant signaler aussi l’existence d’actes d’entraide, si ténus soient-ils, car ils sont porteurs d’un espoir violent.

En janvier 2017, des représentants d’ONG humanitaires israéliennes et juives débarquent à l’île de Lesbos, en Grèce, pour distribuer 1,5 tonne de vêtements et d’approvisionnement à des réfugiés syriens souffrant de froid en raison des chutes de neige inattendues et des températures inférieures à zéro (1).

Ce même mois, sur le continent américain, de nombreux juifs canadiens participent à des « chaînes pour la paix » autour de mosquées afin de manifester leur solidarité avec les musulmans après l’attentat meurtrier qui a frappé une mosquée de la ville de Québec (2).

En France, à Roissy, on inaugure au terminal 2E de l’aéroport Charles-de-Gaulle un lieu de culte signalé par un pictogramme montrant un bonhomme agenouillé, une croix, un croissant de lune et une étoile de David (3).

Par ailleurs, en Israël, Yosefi, le propriétaire d’un restaurant a monté avec Ronit Vered, journaliste spécialisée en gastronomie, le projet Kitchen Without Borders. Ils demandent aux restaurants de tout le pays de créer un plat spécial inspiré par la cuisine syrienne, qui sera servi du 15 au 31 janvier.

Le produit de la vente de ce plat ira à la Karam Foundation, une organisation basée aux États-Unis, qui aide les jeunes réfugiés syriens. Officiellement en état de guerre avec la Syrie depuis des dizaines d’années, Israël a soigné dans ses hôpitaux plus de 2 000 Syriens depuis 2013.

Une centaine d’orphelins syriens, accueillis dans le pays, deviendront résidents permanents après une résidence temporaire de 4 ans et pourront ensuite rester dans le pays sans limitation de durée (4). De plus, une campagne de financement a rapporté plus de 350 000 dollars pour apporter de l’aide aux enfants de Syrie.

C’est aux États-Unis, dans la ville de Saint-Louis (Missouri), après la profanation en février de 170 tombes dans un cimetière juif, que deux Américains musulmans, Linda Sarsour et Tarek El-Messidi, lancent une campagne pour venir en aide aux familles touchées.

Grâce à l’écho donné par l’écrivaine britannique J.K. Rowling et les médias américains, ils récoltent 57 000 dollars en moins de trois heures (5), plus de 150 000 dollars en tout.

Peu après, la Floride connaît une série d’alertes à la bombe dans des centres communautaires juifs et des écoles juives. Les associations étudiantes musulmanes des universités de l’Etat font alors livrer des bouquets de fleurs aux organisations juives des universités et aux synagogues locales avec ces mots : « nous vous écrivons ce message pour tendre la main de l’amitié. En période de grande division, il est important que nous soyons unis dans l’unité, nous espérons donc que ces fleurs soient considérées comme un symbole de notre solidarité » (6). Sur Twitter, certains musulmans proposent d’aider à protéger les sites juifs.

En mars un reportage (7) expose les activités de l’Institut Arava d’études environnementales (l’Arava est une vallée sèche et désolée qui s’étend entre la mer Morte au nord et le golfe d’Aqaba au sud).

Ce centre de recherches universitaires accueille des étudiants du monde entier. On y voit de jeunes Jordaniens, Palestiniens, Israéliens, travailler ensemble la terre et l’environnement.

Toujours en mars, le magazine littéraire numérique Actualitté présente le jeune palestinien Mosab Abu Toha, 24 ans, habitant de la Bande de Gaza, qui s’efforce de constituer une bibliothèque d’ouvrages en langue anglaise pour ses concitoyens (8). Il récolte des dons pour acheter des livres, et demande qu’on lui en envoie. Sa longue liste de souhaits comporte aussi le Journal d’Anne Frank.

Mars est également le mois où 19 rabbins américains se font arrêter par la police, sont menottés et placés en détention. En face de Central Park, près de la Trump Tower à Colombus Circle, certains revêtus de leurs châles de prière, ils se sont assis et ont bloqué la circulation. Ceci pour protester contre le décret signé en janvier par le président Donald Trump, interdisant aux ressortissants iraniens, irakiens, libyens, somaliens, soudanais, syriens et yéménites d’entrer sur le sol américain pendant 90 jours. D’après eux, ce décret présidentiel s’adresse en réalité aux musulmans (9).

Dans le domaine de l’esprit d’entreprise et de la stratégie, faire correspondre les chercheurs israéliens avec des collègues arabes est également le but de l’atelier organisé à Fontainebleau en avril par l’école de commerce INSEAD (Institut européen d’administration des affaires) (10). Le rassemblement débute par un déjeuner. « Au début, il y avait des hésitations et de la suspicion, révèlera un chercheur, mais au bout d’une heure, nous étions amis. »

Ce même mois, à Tel Aviv, lors d’un office de Shabbat un vendredi soir à Beit Daniel, la plus grande synagogue réformée en Israël, les fidèles récitent la prière du deuil pour les personnes tuées dans la guerre civile en Syrie. Devant une peinture murale représentant l’Arbre de Vie, le rabbin fait un sermon sur l’obligation juive de condamner la sauvagerie de la guerre (11).

Par ailleurs, après l’attaque chimique du 4 avril perpétrée par le régime syrien sur la population de Khan Cheikhoun, petite ville de la province rebelle d’Idleb – 86 morts, parmi lesquels 30 enfants – , de jeunes Israéliens ont monté une vidéo dans laquelle interviennent des survivants de la Shoah (12). Les créateurs espèrent ainsi « imposer une pression supplémentaire aux dirigeants nationaux et internationaux pour qu’ils mettent fin à la guerre et aux souffrances ».

Leur action va dans le sens de la déclaration du président Reuven Rivlin : « Nous, en tant que population qui avons survécu à l’atrocité pure et qui sommes parvenus à renaître de nos cendres pour devenir une nation forte et sûre, nous ferons tout ce que nous pouvons pour continuer à aider les survivants des horreurs en Syrie. Nous savons tous trop bien combien le silence est dangereux, et nous ne pouvons pas rester muets.» (13)

Quel n’est pas l’étonnement des habitants de Manchester (Grande-Bretagne) lorsqu’ils voient, après l’attentat terroriste de mai, une Juive et un Musulman prier ensemble auprès du mémorial improvisé dans le centre de la ville !

Renée Black, âgée de 93 ans, dont les parents sont nés dans des pays de l’Est et Sadiq Patel, originaire de l’Inde, sont amis depuis plus d’une décennie. Leur photo, devenue virale, symbolise un bel espoir de coexistence (14).

Ce même mois, Farzane ‘Zipi’ Cohen, chanteur iranien d’Israël, et Bahram Leonardo Tajabadi, chanteur d’opéra iranien qui vit à Paris, créateurs de l’Ensemble Golha, veulent célébrer l’amitié millénaire entre les peuples juif et iranien, qui doit rester plus forte que le conflit entre Israël et l’Iran (15). Ils donnent une représentation au centre Suzanne Dellal pour la danse et le théâtre de Tel Aviv.

Liron Lavi Turkenich, conceptrice israélienne de typographie, crée l’Aravrit, un système d’écriture qui fusionne les alphabets arabe et hébreu, permettant aux locuteurs des deux langues de lire les mêmes mots. Elle s’est intéressée au travail d’un ophtalmologue français qui, à la fin du 19e siècle, a remarqué que la plupart des personnes pouvaient lire en n’utilisant que la moitié supérieure des lettres de l’alphabet latin.

Puis elle a découvert que c’est égaiement vrai pour l’arabe, et, par un heureux hasard, l’inverse pour l’hébreu (16). Le Times of Israel présente en juin l’écriture à ses lecteurs.

Peut-être cette calligraphie trouvera-t-elle un avenir auprès des Marocains, fiers d’être les seuls Arabes qui aient cohabité en paix avec les Juifs (17).

« Malgré le départ de nombreux juifs du pays, le Maroc tient à sa pluralité et l’affirme de plus en plus, déclare le secrétaire général de la communauté hébraïque de Rabat. Elle est affirmée dans la nouvelle constitution de 2011 », laquelle précise que « les racines profondes du Maroc sont africaines, méditerranéennes, hébraïques, arabes et berbères ».

Cependant c’est une histoire émouvante qui se déroule à l’hôpital Hadassah de Jérusalem, lorsqu’arrive une ambulance amenant des Arabes israéliens, passagers d’une voiture gravement accidentée. Le père meurt quelques instants plus tard. La mère souffre d’un grave traumatisme crânien. Le bébé, Yaman, est sauf mais il hurle de faim et refuse de toucher au biberon tendu par les infirmières. L’une d’elles, Ola, apprenant d’une tante de l’enfant, accourue à l’hôpital, qu’il a toujours têté sa mère, propose de l’allaiter. Surprise de la tante ! Elle n’imaginait pas qu’une mère juive puisse envisager d’allaiter un enfant palestinien ! Ola donne cinq têtées dans la nuit, d’autres ensuite. Yaman est sauvé. (18)

Quant à la Grande Mosquée Mohammed VI de Saint-Etienne, elle organise au mois de septembre, à l’occasion des Journées européennes du Patrimoine, une exposition sur le Judaïsme marocain, réalisée en partenariat avec le Musée du Judaïsme Marocain de Casablanca et l’Alliance israélite universelle, et le concours du Musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme. (19)

Il faut dire qu’en cette année 2017, les fêtes du nouvel an musulman et du nouvel an juif tombent à la même période. Anouar Kbibech, président du Rassemblement des musulmans de France, a adressé dans un communiqué « ses meilleurs vœux à nos concitoyens de confession juive ». (20)

Le houmous est-il d’origine israélienne ou arabe ? La question agite bien des esprits. Quoi qu’il en soit, c’est à Buenos Aires, capitale de l’Argentine, que se réunissent en octobre 20 chefs amateurs, juifs, musulmans et autres Arabes pour un concours de préparation du plat chéri de tous.

La gagnante, née en Turquie, a proposé un houmous à la betterave et au chou rouge. L’idée du concours avait germé au cours de réunions organisées entre le Congrès juif d’Amérique latine et de jeunes musulmans locaux. (21)

Ce même mois, il se passe un événement remarquable en Allemagne. À Berlin, Israël remet à titre posthume la distinction de « Juste parmi les nations » au Dr Mohamed Helmy, un médecin égyptien. Installé à Berlin pendant la Seconde Guerre mondiale, il a caché une femme juive dans une cabane qu’il possédait, a aidé sa grand-mère à se cacher aussi et a soigné ses parents. (22)

Retournons aux États-Unis, où l’ouragan Harvey n’a pas eu que des conséquences néfastes. Un groupe de bénévoles juifs du New Jersey se rend sur place, est amené à aider les Khoury, des Américains palestiniens qui ont tout perdu en l’espace d’un clin d’œil. Des lettres, des photos de bébé, des albums de mariage, des souvenirs de toute sorte jonchent le sol boueux. La famille et les bénévoles parlent en travaillant. Il ressort alors que Khoury, propriétaire au début des années 1990 d’un restaurant en Russie, a fait passer de l’argent hors du pays à l’intention de trois familles juives qui n’avaient pas été autorisées à l’emporter avec elles lors de leur immigration en Israël. Juste et merveilleux retour des choses : des juifs l’aident à leur tour. (23)

« C’est comme ça que tout devrait se passer, dit Mme Khoury. Les êtres humains sont tous des êtres humains. »

C’est bien le sentiment que partagent Delphine Horvilleur, femme rabbin, et l’islamologue Rachid Benzine, qui publient leur ouvrage commun Des mille et une façons d’être juif ou musulman : dialogue (Seuil).

Enfin, il faut citer le passage à la Philharmonie de Paris du West-Eastern Divan Orchestra, fondé il y a quinze ans par Daniel Barenboim et Edward Saïd. Autour de Strauss et de Tchaïkovski, des musiciens d’Israël et du monde arabe dirigés par Barenboïm se rejoignent une nouvelle fois dans l’amour et le partage.

En novembre, les dirigeants de la communauté juive polonaise expriment leur compassion pour la communauté musulmane après l’attaque d’une mosquée. Pierres et briques ont été lancées sur le Centre culturel musulman de Varsovie, brisant les fenêtres du bâtiment. Le jardin des bâtiments a également été vandalisé. (24)

À Londres cette fois, en décembre, des musulmans d’une mosquée récemment ouverte dans un quartier à forte densité de population juive prennent part à une opération de don du sang dans une synagogue, à l’occasion d’une journée de de la Mitzvah organisée par la communauté juive. (25)

J’espère de tout cœur que cette liste est incomplète.

Ce ne sont que quelques gouttes dans l’océan, mais d’un goutte-à-goutte peut renaître la vie.

Michèle Kahn

1.The Times of Israel, 28 janvier 2017.

2. The Times of Israel, 7 février 2017.

3. AFP, 27 avril 2017.

4.The Times of Israel, 26 janvier 2017.

5. Huffington Post, 22 février 2017.

6. The Times of Israel, 2 mars 2017.

7. The Times of Israel , 18 mars 2017.

8. Actualitté, 1er mars 2017.

9. The Times of Israel, 2 mars 2017.

10. The Times of Israel, 18 mai 2017.

11. The Times of Israel, 12 avril 2017.

12. The Times of Israel, 25 avril 2017.

13. The Times of Israel, 5 avril 2017.

14. The Times of Israel, 28 mai 2017.

15. The Times of Israel, 11 mai 2017.

16. 3 juin 2017.

17. The Times of Israel, 10 juin 2017.

18. The Huffington Post, 6 juin 2017.

19. Newsletter de l’Alliance Israélite Universelle, 29 septembre 2017.

20. La Croix, 20 septembre 2017.

21. The Times of Israel, 16 octobre 2017.

22. The Times of Israel, 26 octobre 2017.

23. The Times of Israel, 7 octobre 2017.

24. The Times of Israel, 1 décembre 2017.

25. The Times of Israel, 6 décembre 2017.