On a coutume de dire, que faire rêver les électeurs est le propre de la démagogie. C’est leur mentir et leur faire miroiter des bénéfices fictifs et donc courir à l’échec. Selon ce point de vue, seul un discours Churchillien promettant du sang et des larmes est possible dans nos sociétés où l’Etat providence n’a plus droit de cité faute de moyens.

Si cela était vrai, cela voudrait dire que les citoyens ne peuvent plus rien attendre des pouvoirs publics et que la république a échoué définitivement à trouver des compromis entre les travailleurs et les patrons, à faire reculer la corruption, à réduire les privilèges et les avantages indus, à faire progresser l’égalité hommes-femmes, à permettre la réussite de l’excellence et à améliorer les services publics de la Santé, de la sécurité et de l’éducation. Nous serions alors condamnés à la régression de l’Etat de droit ?

Bien sûr, tout cela est faux. Ce qui ressort de la démagogie et du mensonge, c’est de promettre le grand soir, sorte de nuit du 4 Août réglant tous les problèmes de la République. Promettre des progrès qui font rêver, c’est encourager les citoyens à se dépasser pour rendre réalisable ce qui paraissait impossible hier. C’est stimuler l’énergie et le patriotisme des citoyens.

Pour arriver au pouvoir en 1958, le Général De Gaulle se fit désirer et fit rêver chacun : aux partisans de l’Algérie française il dit «Je vous ai compris», aux anticolonialistes il rappela ses positions progressistes lors de la conférence de Brazzaville1, à tous il rappela qu’il était le chef attendu du redressement de la France et qu’il avait décidé de changer la constitution pour assurer un pouvoir actif et stable. Aux militaires, il rappela qu’il ne céderait pas à leurs menaces de pronunciamiento militaire.

Aux hauts fonctionnaires et aux grands corps de l’Etat qu’ils devaient se mobiliser et se tenir prêts à relever les défis d’un monde moderne. Les talents ne manquaient dans la quatrième République pas tant à l’Assemblée Nationale que dans les cabinets ( Pierre Mendès France, Jean Monnet, Maurice Schuman, Léon Blum…) mais on ne leur donnait pas les moyens d’une action efficace.

Il lui fallait s’atteler rapidement aux chantiers prioritaires :

  • Rétablir l’autorité de l’Etat.
  • Redonner à la France sa place au sein des grandes nations en se tenant à égale distance des deux superpuissances, devenir le champion des non-alignés et la rapprocher de l’Allemagne dans une Europe des Nations en créant un axe fort Paris Bonn.
  • Comme jadis Lénine et Staline avec les soviets et l’électrification, réussir le mariage du capitalisme d’État, du nucléaire et des infrastructures (téléphone, autoroutes…).

Sans opposition réelle, « il n’y a rien entre les communistes et nous » (les Gaullistes) disait André Malraux, le Général de Gaulle appliqua son programme. Pour cela il définit des règles qui seront ensuite gravées dans le marbre de la Constitution :

  • Exercice sans partage de la politique extérieure et du Commandement des Armées.
  • Répartition des rôles avec le Premier ministre.
  • Carte blanche aux grands commis de l’Etat pour mener les affaires industrielles.

La plupart des Hauts fonctionnaires qui suivirent le Général devinrent ministres dans les années 60 et 70. Dans de nombreux domaines, ceux qui avaient œuvré sous la quatrième République et avaient fait preuve de talent se virent confirmés et renforcés dans leur fonction.

Le duo Adenauer – De Gaulle scella la paix retrouvée entre les deux pays et les images de l’entente des deux Hommes firent bien plus pour l’Europe que les fastidieux règlements et traités illisibles pour l’électeur. Les progrès des Trente Glorieuses étaient enfin tangibles. Les français rêvaient, Pourtant les terroristes (du FLN et de l’OAS) multipliaient attentats et nuits bleues. Les tentatives d’assassinat du chef de l’Etat se multipliaient. Mais la simple idée que les appelés du contingent allaient enfin rentrer d’Algérie rendait supportable cette insécurité.

Tout alla parfaitement bien jusqu’à 1965. Les reformes s’enchaînaient et l’arrivée massive des pieds-noirs avait dopé l’économie. La popularité du général était incontestable.
Le ballottage lors de l’élection présidentielle de 1965, fut le signe de la rupture de ce lien de confiance entre le Président et les Français. De Gaulle ne comprit pas ce signe et fut fortement, contrarié de ne pas avoir été élu dès le premier tour.

Il persévéra par orgueil jusqu’à se retrouver rejeté n’ayant rien compris aux attentes d’une génération qui n’était pas la sienne. Un certain nombre de soutiens commencèrent à prendre leur distance, des grands commis de l’Etat se découvrirent de nouvelles ambitions et au quarteron de généraux décidés à prendre le pouvoir par la force succéda une technocratie voulant s’émanciper. Le Général du se résigner à quitter le pouvoir après un referendum perdu.

Georges Pompidou l’un des plus talentueux de ses grands commis lui succéda mais fut rapidement emporté par la maladie de Waldenström une forme de cancer du sang. Jacques Chirac trop jeune pour briguer la succession préserva ses chances, en s’alliant à Valéry Giscard D’Estaing archétype du jeune haut fonctionnaire, condamnant le seul véritable Gaulliste, Jacques Chaban Delmas à l’oubli.

Une Droite orpheline et paniquée à l’idée de voir les « rouges » s’emparer des leviers de l’Etat chercha par tous les moyens à rester au pouvoir sans avoir d’autre projet que de s’opposer à la gauche.
Mais la peur n’arrête pas le changement et on ne vainc pas François Mitterrand de cette manière. Ce dernier, comprit qu’il fallait faire rêver pour accentuer l’ascension irrésistible de la gauche comme aurait dit Bertolt et l’élection du 10 Mai 1981 le porta au pouvoir, accompagné comme 23 ans plus tôt par une véritable armée de fins esprits.

Le style changea, les ouvriers revivaient les grandes heures du Front Populaire, les jeunes se rêvaient sur les traces du Che (Régis Debray n’était il pas à l’Élysée ?). Les cartes étaient rebattues et tout cela favorisait l’inventivité, l’audace et dans certains cas l’efficacité.

Le nouveau président fit donc rêver avec Concorde et le TGV, avec la pyramide du Louvre et les colonnes de Buren, avec Erasmus et l’entente parfaite avec Helmut Kohl.
L’Europe devint une priorité et face à l’effondrement du bloc soviétique elle ouvrit toute grandes ses portes (cela avait été efficace pour l’Espagne et le Portugal alors pourquoi pas avec les pays dits de l’Est). Le péril communiste était définitivement éloigné.

L’Angleterre était enfin arrimée à l’Europe par le tunnel sous la Manche. Il faut rappeler qu’une des toutes premières reformes avait été l’abolition de la peine de mort.
Le contrat passe avec les Français était rempli. Mais pour prolonger son mandat, il lui fallait régénérer le rêve dont il était porteur et pour cela accepter un passage dans l’opposition. Là aussi, il innova pour mobiliser ses troupes et un président accepta, pour la première fois, une cohabitation de deux ans.

Saisissant la moindre opportunité, il rechercha le soutien des jeunes ,ces nouveaux électeurs de demain. L’affaire Malik Oussekine2 et le mouvement «touche pas à mon pote3» servirent ses desseins. Les jeunes (et souvent leurs parents) rêvaient à nouveau. Il pouvait affronter le suffrage universel sans crainte.

Il gagna haut la main l’élection de Mai 1988. Mais il savait que l’avenir ne lui appartenait plus. Privé désormais de perspective à moyen terme, miné par la maladie et acculé par les médias à se justifier quant à sa double vie et à ses amitiés vichystes, ce second mandat lui fut sans doute très douloureux. Dans une ambiance de fin de règne, les couteaux étaient tirés et il s’employa à éprouver les candidats à sa succession quitte à réduire à néant leurs chances de triompher dans cette course d’obstacles.

Plus de 10 ans plus tard et après l’ épisode incompréhensible de 2002 4, Nicolas Sarkozy pouvait faire rêver la France et la vision qu’il avait su montrer en campagne faite de références de droite et de gauche confondues dans le même projet et de l’affirmation de la rupture avec le passé souleva un immense espoir. Mais c’était la vision d’Henri Guaino et une fois au pouvoir ce fut la partition de Patrick Buisson5 qu’il nous joua6.

Nicolas Sarkozy grisé par son succès ne sut-il pas concrétiser le rêve qu’il avait provoqué, faute d’un contrôle réel sur l’UMP (parti qu’il avait créé) ? Sans doute, mais le manque de sens politique dont il fit preuve, tout accaparé par le règlement de la crise de 2008, explique aussi cet échec.

Après le cauchemar du mandat de François Hollande, dont l’histoire montrera que son bilan était loin d’être si catastrophique, mais que sa capacité à susciter le rêve était, elle, proche du néant, Emmanuel Macron a su se constituer une base entièrement acquise à ses idées et avide de changer en profondeur le paysage. Fort d’un constat réaliste, d’un principe de réalité puissant et d’une grande ambition il a soulevé de grandes espérances.

Connaissant bien et la politique et l’histoire, il a décidé de faire ce qu’il dit et de dire ce qu’il va faire. Ses priorités sont connues : il s’agit de remettre le pays en état de marche, rétablir l’autorité de l’Etat, lutter contre le terrorisme et éradiquer le chômage de masse. Pour atteindre ses objectifs, il compte sur une politique de l’offre audacieuse, une transition écologique effective et une ambitieuse relance de l’Europe.

Il a un avantage décisif sur les autres, il ne s’est pas épuisé physiquement et intellectuellement à combattre ses adversaires et néanmoins amis de parti.
Susciter le rêve est difficile mais l’entretenir l’est plus encore c’est ce défi qu’il devra relever.

Mais, à la différence de ses illustres prédécesseurs, Charles De Gaulle et François Mitterrand, Emmanuel Macron est confronté à une situation politique nouvelle : le raccourcissement du mandat présidentiel à cinq ans et la concomitance de la présidentielle et des législatives, éliminent de fait le risque d’une cohabitation mais ont fortement accéléré la vie politique.

En outre l’instabilité internationale, source de crises de toutes sortes, exige beaucoup plus de réactivité et une communication permanente. Pour l’instant l’organisation mise en place semble robuste et apte à affronter les mauvais grains, mais les choses vont tellement vite.

1. Conférence organisée pendant la guerre du 30 Janvier au 8 février 1944 afin de déterminer et d’organiser l’avenir de l’empire colonial français .

2. Le 6 décembre 1986 lors de manifestations étudiantes contre un projet de reforme des universités présentée par le Ministre Devaquet ,un jeune décéda des suites de violences policières

3. L’association SOS Racisme créée en 1984 à l’initiative de Harlem Désir et Julien Dray deux jeunes socialistes lanca le slogan touche pas à mon pote qui eut un immense succès chez les jeunes.

4. La défaite de Jospin des le premier tour n’était elle pas due en réalité à son incapacité à susciter le rêve et à son obsession de battre Jacques Chirac?

5. Patrick Buisson: maurassien idéologue de la droite extrême et directeur de la revue Histoire conseilla Nicolas Sarkozy de 2007 à 2012

6. Manque de lucidité de sa part et de cohésion de sa base politique trop dispersée.