La triste nouvelle vient de me parvenir : Notre maître, le grand historien du judaïsme français, vient de passer à l’éternité. Il fut mon maître comme il fut celui de milliers de gens, tant en France que dans le reste du monde ; à tous il prodigua sans relâche son enseignement ou, mieux encore, des livres d’une remarquable profondeur, ayant toujours puisé aux meilleures sources.

Je voudrais dans les lignes suivantes témoigner d’une relation humaine entre un simple disciple et un grand maître et faire ressortir les qualités éminemment humaines de ce grand savant dont la modestie et l’humilité étaient proverbiales.
J’ai été, ainsi que mon frère Samuel, élève de Gérard Nahon vers 1967-68, alors que nous étions internes à l’Ecole Maïmonide à Boulogne / Seine.

C’est ce grand savant qui me parla pour la première fois dans mon existence (j’avais à peine seize ans) d’histoire juive spécifique. Mes camarades de classe et moi-même n’avions pas la possibilité de savoir qui nous prodiguait de tels cours sur une histoire juive, sur cette histoire dont nos ancêtres étaient les acteurs, et ce depuis les temps bibliques jusqu’à nos jours.

Comment aurait-il pu en être autrement ? Je le revois, revêtu de sa blouse blanche, nous parlant de l’Antiquité juive, des patriarches, des héros bibliques, des personnages hauts en couleur de la diaspora et des grands noms de la philosophie juive.
Moi qui passe pour un grand spécialiste de la philosophie juive médiévale et de sa renaissance dans la période judéo-allemande, de Mendelssohn à Rosenzweig, c’est de sa bouche que j’entendis pour la première ces noms qui me marquèrent, à mon insu, au plus profond de moi-même.

Et ce n’est pas tout : un jour de 1987, alors que je lui offrais ma traduction de l’allemand du livre fondateur du héraut de la néo-orthodoxie, Samson-Raphaël Hirsch (1808-1888), Les dix-neuf épîtres sur le judaïsme (Paris, Cerf, Patrimoine / Judaïsme), il me rappela affectueusement et sans le moindre reproche, que mon intérêt pour cette œuvre avait été suscité par nul autre que lui-même, au cours des leçons d’histoire juive données dans le cadre de l’école Maïmonide, alors que je n’avais pas encore dix-huit ans.

C’était vrai et, à ma grande honte, je l’avais purement et simplement oublié. Aujourd’hui, alors que ses funérailles eurent lieu hier, à Jérusalem, qu’il aimait tant, je répare une faute, un oubli.

Et la même chose vaut de l’historien allemand du XIXe siècle Heinrich Grätz dont je traduisis à la fois la thèse de doctorat ainsi que la Construction de l’histoire juive, bien des années plus tard. Ce fut encore Gérard Nahon qui me parla de Grätz pour la première fois dans mon existence. Les deux livres parurent aux éditions du Cerf.

C’est encore lui qui détermina mon intérêt grandissant pour la philosophie juive en Allemagne au XIXe siècle, ce véritable âge d’or, et sur sa figure de proue Moïse Mendelssohn (1729-1786).

Et il l’a fait doublement : d’abord, lors de ses cours à l’école Maimonide et ensuite quand, à la demande du professeur Georges Vajda, il me remit les œuvres de Moïse Mendelssohn (édition du jubilé, aux éditions Frommann Verlag de Stuttgart, reprise et continuée par Alexandre Altmann) aux fins de compte rendu pour la REJ…

Je me rends mieux compte aujourd’hui, à mon âge, ce que cela représentait pour un tout jeune étudiant : entrer par la grande porte dans une revue d’érudition, telle que la grande Revues des Etudes Juives dont Gérard Nahon fut le dévoué secrétaire avant d’en assumer la direction aux côtés de Charles Touati.

Et ce n’est pas tout ; un mercredi après midi, au séminaire de l’EPHE, donné par Georges Vajda, il me propose une adhésion à la Société des Etudes Juives, vieille société savante qui ne pouvait que flatter l’ambition d’un tout jeune homme.

C’est dire si j’ai l’ardente obligation de rendre hommage à un grand savant qui a tant compté pour moi. Et ce n’est pas tout, loin de là, car les souvenirs rejaillissent dans mon esprit, ému par la peine d’un tel décès.

Gérard Nahon avait conçu le projet de faire de moi son collègue à l’EPHE, en Sorbonne, mais cela ne fut pas fait. Dans cet esprit, il avait remis à son éminent collègue l’arabisant Roger Arnaldez, membre de l’Institut (Académie des sciences morales et politiques) deux ou trois de mes livres sur Maimonide que ce dernier présenta dans ce cadre afin de m’obtenir un prix.

Et cette fois-ci, Gérard Nahon ne fut pas déçu puisque l’Académie me décerna aussitôt le Prix Gegner pour mon œuvre sur Maimonide…
Mon premier article scientifique, hormis les nombreuses recensions d’ouvrages en allemand que j’étais presque seul (excepté Georges Vajda) à pouvoir lire et comprendre, parut dans la REJ qu’il dirigeait : L’épître du libre arbitre de Moïse de Narbonne. Edition du texte hébraïque, introduction, traduction et notes.

C’était une grande marque de confiance car il s’agissait de l’édition d’un texte hébraïque, conservé dans un unicum da la Bibliothèque Nationales (Manuscrits orientaux) sur le libre arbitre, écrit par mon auteur de thèse de doctorat d’Etat, Moïse de Narbonne (1300-1362).

Or, en ce début des années quatre-vingt, l’impression de textes hébraïques en Europe coûtait horriblement cher. Mais Gérard Nahon tint bon et me confia un jour que la publication de mon édition hébraïque avait englouti presque entièrement le budget de la REJ de toute une année… Cela aussi, je ne l’oublie pas car cela me fit connaître en Israël et aux USA, où je pus alors publier à loisir.

Cet homme, né à Paris dans une famille juive séfarade en 1931, avait d’incroyables qualités humaines. Et notamment la plus belle de toutes, la générosité intellectuelle. Or, dans notre milieu universitaire, réputé pour son incroyable dureté, jalousie et méchanceté, c’était une exception ! Eh bien il tranchait par rapport au mainstream qui consistait à n’aider personne. Imaginez des jeunes gens, encore si tendres, jeté dans un bassin où fourmillaient les alligators……

Vous voyez la suite. Eh bien, Gérard Nahon ne s’est jamais départi de sa bonté, de sa générosité, de son altruisme ni de son empathie avec autrui. Et je n’aurai garde d’oublier le respect quasi religieux qu’il témoignait à sa mère. Je l’avais accompagné un jour chez elle à Versailles. En sa présence, c’était un petit garçon alors qu’il avait déjà la bonne cinquantaine.

Je n’ai pas oublié la dette contractée à son égard. Directeur de la collection Patrimoine-Judaïsme aux éditions du Cerf, je parvins à y faire publier un recueil des meilleures études de Gérard Nahon, Métropoles et périphéries séfarades d’Occident (1993). Je le revois encore, lors d’un déjeuner avec l’éditeur Bernard Lauret, insistant pour que la couleur verte figurât sur la couverture… Et cela me rappelle qu’il nous écrivait toujours à la plume avec une encre verte, là où tous nous utilisions le bleu ou le noir…

Voilà un homme qui a fait honneur à son pays et à sa communauté, à la fois confessionnelle et aussi scientifique. Il avait commencé sa carrière au CNRS à une époque où les études juives étaient un codicille dans l’enseignement académique. Ayant succédé à son maître le grand Georges Vajda à la chaire de l’EPHE, il continua d’illustrer ces mêmes qualités humaines dont je parlais plus haut.

Je forme donc le vœu que des étudiants doués lui consacrent un jour prochain des travaux de mémoires de maîtrise ou de doctorat. Ils trouveront de la matière, ils puiseront dans cette œuvre de quoi étancher leur soif d’apprendre. Une bonne partie de l’histoire des juifs de France est due à cet homme dont l’érudition, comme je le notais plus haut, égalait la modestie.

A sa chère épouse, Madame Nahon, à ses enfants et petits enfants, j’adresse mes condoléances les plus sincères. Je forme aussi le vœu que la génération montante d’étudiants et de savants s’inspire d’un si haut exemple.