Gaza : gagner l’après-guerre
En 1945, qui aurait imaginé que l’Allemagne et le Japon deviendraient, quelques décennies plus tard, deux des alliés les plus solides des États-Unis ?
Leurs villes étaient dévastées. Leurs régimes s’étaient effondrés. L’Allemagne et le Japon connaissaient la défaite, l’occupation et le désarmement. Tout semblait réuni pour nourrir pendant des générations une haine inexpiable du vainqueur américain.
Il s’est pourtant produit autre chose.
Après avoir vaincu leurs ennemis, les États-Unis et leurs alliés ne se sont pas contentés de contrôler leurs territoires. Ils ont reconstruit leurs sociétés, leurs institutions et leurs économies. Ils ont détruit les structures du nazisme et du militarisme japonais, tout en créant les conditions permettant à une nouvelle
génération de considérer l’avenir comme préférable au retour au passé.
La victoire militaire avait détruit la capacité de combattre. La reconstruction devait faire perdre à la guerre son attrait.
C’est peut-être la principale leçon de 1945 pour Gaza.
La comparaison a évidemment ses limites. Gaza n’est ni l’Allemagne ni le Japon de 1945. Le Hamas n’est pas un État et le conflit israélo-palestinien possède une histoire nationale, territoriale et religieuse qui lui est propre. Mais un principe demeure : la sécurité d’Israël ne sera durable que lorsque le Hamas aura perdu non seulement ses armes, mais aussi sa capacité à transmettre son idéologie à la génération suivante.
C’est là que commence l’après-guerre.
Désarmer le Hamas ne suffit pas
Le programme du Board of Peace pour Gaza fournit une première architecture : démantèlement des infrastructures militaires du Hamas, désarmement vérifié, une seule autorité, force internationale de stabilisation, police palestinienne contrôlée et reconstruction économique.
Cette architecture répond à une première question : comment neutraliser le Hamas ?
Mais une question plus difficile demeure : comment faire en sorte qu’une nouvelle génération ne veuille plus recommencer ?
Le Hamas n’est pas seulement une organisation militaire. Il s’inscrit dans la mouvance de l’islam politique issue des Frères musulmans et a développé un système d’influence religieux, éducatif, social et médiatique.
Détruire les tunnels et saisir les armes ne suffira donc pas si les mêmes idées continuent à être transmises dans les écoles, les mosquées, les associations ou les réseaux sociaux.
Une organisation peut être détruite. Une idéologie peut lui survivre.
Il faut donc concevoir un deuxième désarmement : après le désarmement militaire, le désarmement idéologique.
Il ne s’agit évidemment pas de combattre l’islam. Il s’agit de combattre une conception politique et religieuse qui fait de la haine de l’autre, de la violence et de la destruction d’Israël un devoir collectif.
Pour vaincre cette idéologie, il faut lui opposer une alternative.
Certains États arabes pourraient jouer ici un rôle essentiel. Les Émirats arabes unis ont notamment choisi de combattre l’islam politique tout en développant un discours officiel de tolérance, de coexistence religieuse et d’ouverture.
Il ne s’agit pas d’importer à Gaza le modèle politique émirati. Mais certaines de ses expériences pourraient être mises à contribution : formation d’imams palestiniens, transparence des financements religieux, contrôle des associations et exclusion des prédicateurs appelant à la violence des financements internationaux.
Surtout, il faudrait donner une audience beaucoup plus grande à un autre discours religieux : être musulman n’impose pas de haïr les Juifs ; être Palestinien n’impose pas de vouloir détruire Israël.
À une idéologie qui glorifie la mort, il faut opposer une culture de la vie.
Commencer par les enfants
Le premier terrain de cette transformation est l’école.
Les écoles de Gaza devront être reconstruites, mais les programmes scolaires devront l’être également. Une commission palestinienne, arabe et internationale devrait examiner les manuels, les programmes et les contenus numériques destinés aux enfants.
La glorification du terrorisme, du meurtre de civils et du martyre doit disparaître.
Mais interdire ne suffit pas. Les enfants doivent recevoir autre chose : sciences, langues, histoire, éducation civique, culture générale, connaissance des autres religions et apprentissage de la coexistence.
Cette évolution devra être mesurée dans le temps. Il faudra vérifier périodiquement ce que pensent les élèves de la violence, du terrorisme, des Juifs et d’Israël.
L’objectif n’est pas de fabriquer une génération qui aime Israël.
L’objectif est de faire naître une génération qui ne considère plus sa destruction comme nécessaire à son propre avenir.
La même logique doit s’appliquer aux mosquées, aux médias et aux associations.
Les financements étrangers doivent être transparents et contrôlés. Les organisations participant à la reconstruction doivent être soumises à des procédures de vérification. Les contenus appelant au terrorisme doivent être combattus.
Mais, là encore, la suppression ne suffit pas.
Il faut créer une offre concurrente : des médias palestiniens, des responsables religieux, des enseignants, des intellectuels et des personnalités publiques capables de porter un autre récit.
Un récit où la réussite vient de l’éducation et du travail, où la dignité vient de la construction plutôt que de la destruction, et où la cause palestinienne peut être défendue sans terrorisme.
Rendre la paix plus rentable que la violence
La reconstruction constitue le troisième levier.
Elle ne doit pas être conçue comme une simple opération humanitaire destinée à remettre Gaza dans son état antérieur. Elle doit produire une transformation économique.
Eau, électricité, logements, hôpitaux et écoles sont évidemment indispensables. Mais il faut également créer des entreprises, des emplois, des formations professionnelles et des perspectives pour les jeunes.
L’argent international doit être contrôlé et lié à des résultats vérifiables.
Le principe devrait être simple : la violence ne rapporte rien ; la stabilité rapporte beaucoup.
Le terrorisme ne doit procurer ni pouvoir, ni prestige, ni avantages économiques. À l’inverse, chaque progrès vérifiable dans le désarmement, la réforme éducative et la lutte contre l’incitation à la violence devrait ouvrir l’accès à davantage d’investissements et de reconstruction.
Le jeune Palestinien doit pouvoir constater concrètement que son avenir est meilleur lorsqu’il étudie, travaille et entreprend que lorsqu’il rejoint une organisation armée.
Un contrat pour Gaza
Le programme du Board of Peace peut fournir une base à cette transformation. Mais il faudrait aller plus loin et établir un véritable contrat pour Gaza. Chaque étape devrait être vérifiée avant de déclencher la suivante. La
reconstruction, l’aide internationale et l’ouverture économique devraient être liées à des progrès mesurables en matière de désarmement, de gouvernance, d’éducation et de lutte contre l’incitation à la violence.
Il s’agit de créer une relation nouvelle entre comportement collectif et avenir collectif.
La reconstruction ne doit jamais devenir une récompense pour le Hamas.
Elle doit devenir le bénéfice de sa disparition. De « terror-free » à « terror-rejecting »
Le programme du Board of Peace parle d’une Gaza « terror-free ». C’est nécessaire, mais ce n’est pas suffisant.
Une société peut être débarrassée du terrorisme par la force et recommencer quelques années plus tard.
L’objectif doit être plus ambitieux : faire de Gaza non seulement une « terror-free zone », mais une société qui rejette elle-même le terrorisme.
C’est ce qui distingue une victoire militaire d’une victoire historique.
L’Allemagne et le Japon n’ont pas simplement été empêchés de reprendre la guerre.
Ils ont progressivement construit des sociétés dans lesquelles le militarisme qui les avait conduits au désastre a perdu sa légitimité. Les Allemands n’ont pas cessé d’être allemands. Les Japonais n’ont pas cessé d’être japonais. Ils ont simplement cessé de considérer la confrontation avec leur ancien ennemi comme la condition de leur grandeur nationale. La même transformation doit devenir possible pour les Palestiniens.
Ils doivent pouvoir conserver leur identité, leur mémoire et leurs aspirations nationales sans considérer la destruction d’Israël comme la condition de leur propre accomplissement.
Et Israël devra lui aussi comprendre qu’un Palestinien n’a pas besoin d’aimer Israël pour vivre en paix avec lui.
La véritable victoire d’Israël ne sera donc pas seulement le jour où le Hamas ne pourra plus recommencer le 7-Octobre.
Elle sera le jour où une génération palestinienne ne voudra plus le recommencer.
Gagner la guerre protège le présent. Gagner l’après-guerre protège l’avenir.

