Mardi 17 mars auront lieu les élections législatives anticipées en Israël. N’étant pas citoyen du pays, je ne me permettrai pas de développer ici un argumentaire pour ou contre le Premier ministre sortant – même si ce serait plutôt contre au vu de ce que je connais de sa personnalité mais surtout de son bilan.

Je ne vais vous parler que d’un mot utilisé sans retenue lorsque le débat s’engage entre francophones (israéliens ou français), celui de « gauchistes », terminologie dont la popularité ne cesse de me surprendre : qu’il s’agisse de désigner les personnalités d’opposition à Benjamin Netanyahu, ou de disqualifier définitivement un interlocuteur dans les réseaux sociaux, l’insulte claque très rapidement.

En y réfléchissant de plus près, cette utilisation abusive d’un mot ayant une signification bien précise dans la mémoire politique contemporaine dépasse l’inculture de ceux qui l’utilisent. Elle est porteuse d’une violence implicite insupportable, et elle révèle bien des choses sur celles et ceux qui l’utilisent.

Je vais donc essayer de vous expliquer pourquoi en onze petits paragraphes !

1. C’est une insulte à la culture générale

Quelle est l’histoire de ce mot ? L’article consacré sur Wikipedia commence ainsi : « le gauchisme est un terme qu’on trouve dès le XIXème siècle pour qualifier l’actions politique d’individus ou d’organisations que l’on considère trop à gauche ». Est ainsi rappelé l’ouvrage « La maladie infantile du communisme (« Le gauchisme ») », rédigé par Lénine en 1920. Les gauchistes sont donc, partout en Europe, ceux qui se situent à la gauche du parti communiste. Par la suite, les trotskistes furent ainsi traités de gauchistes. Mais ce qualificatif est régulièrement utilisé, aussi, à l’intérieur des mouvances d’extrême gauche : ainsi, les altermondialistes dénoncent par ce terme certaines composantes violentes lors de manifestations, comme les « Black Blocs ».

2. C’est une insulte particulière à la mémoire française

Pour quelqu’un de ma génération qui a eu vingt ans au tournant des années 70, le terme « gauchiste » est associé à une réalité politique bien spécifique, celle du bouillonnement pendant et après mai 1968 : en gros, une mouvance aussi plurielle dans l’expression que radicale dans la stratégie, a réellement cru en France mais aussi dans d’autres pays européens, que la révolution était possible. Ils étaient « maoïstes », trotskistes, mais aussi anarchistes, souvent à la marge d’une vraie violence. ils ont été tout de suite désignés de ce terme péjoratif par le Parti Communiste Français. L’Israélien ou le Juif de la Diaspora qui utilise ce mot pour désigner toute autre chose réécrit l’histoire avec une « novlangue » qui détruit le passé – bref, c’est un négationniste à sa petite échelle.

3. C’est un mensonge par rapport à la réalité française d’aujourd’hui

Les « gauchistes » ont-ils disparu en France ? Bien sûr que non, même s’ils n’ont pas du tout le soutien de l’opinion, la tentation extrémiste se portant fortement vers le Front National. Mais considérons qu’ils existent au NPA et sous une forme plus ou moins diluée chez les Ecologistes, voire au « Front de Gauche » : l’UMP, l’UDI ou le Parti Socialiste sont-ils aussi des partis « gauchistes » ? Le F.N est-il « gauchiste » ? Or leur positionnement sur le conflit israélo-palestinien est presque similaire : « Deux peuples pour deux états » et critique de la politique de Netanyahu. C’est aussi la position de l’Union Européenne et de toutes les grandes puissances. Bref, au delà de la France, c’est la planète entière qui serait gauchiste si l’on acceptait ce discours primaire.

4. C’est un mensonge par rapport à la réalité israélienne d’aujourd’hui

Nos « forts en gueule » sur Facebook ou dans des Synagogues parisiennes appellent « gauchistes » tout ce qui se situe à la gauche du Likoud : le « parti sioniste » réunissant les travaillistes et le parti « Hatnua » ; le « Yesh Atid » de Yaïr Lapid ; bien sûr le Meretz ; mais aussi les partis constitués pour ces élections et qui remettent en question l’immobilisme du gouvernement actuel. En nombre de sièges prévus par les sondages ils feraient pratiquement jeu égal avec la droite et l’extrême droite aujourd’hui au pouvoir, en laissant de côté les partis religieux et la liste unifiée arabe : tous gauchistes ?

5. C’est une manière basse de discréditer les opposants

On l’aura compris, partout dans le monde, le terme « gauchiste » se confond avec la mouvance révolutionnaire violente qui n’aura guère légué de sociétés justes et heureuses sur le long terme. Or si on considère les personnalités politiques de l’opposition israélienne, on est carrément dans la calomnie : dans les listes électorales des uns ou des autres, on trouve des anciens généraux, des maires de grandes cités, des universitaires, des responsables associatifs, des représentants des minorités bref des hommes et des femmes qui pour beaucoup ont fait honneur à leur pays. Madame Livni, par exemple, ancienne du Mossad, a certainement plus servi l’Etat que l’immigrant récent dénigrant la moitié de son nouveau pays.

6. C’est un qualificatif hors sujet pour la politique économique

Le qualificatif « gauchiste » est hors sujet dans le débat politique israélien en terme d’enjeux sociaux et économiques : si l’opposition – d’une manière peu concrète, hélas – évoque les fortes inégalités sociales ou les problèmes de logement, par exemple, aucun des grands partis aspirant à remplacer le Likoud au pouvoir ne se réclame d’un quelconque « socialisme », voire même d’une « social démocratie », modèle par ailleurs en fort déclin à l’heure d’un capitalisme mondialisé et triomphant. Tout juste s’agit-il de corriger à la marge certaines injustices, et certainement pas de revenir au modèle collectiviste des Kibboutzim et des premières années de l’Etat.

7. C’est un amalgame inadmissible pour l’avenir du sionisme

Soyons clairs. Il existe une mouvance réellement gauchiste en Israël, qui a vis à vis de l’avenir politique du pays le même agenda que celui défendu en France et ailleurs par ses homologues : la fin de l’Etat nation du peuple juif, dilué dans un vague futur judéo-arabe dont il faudrait être aveugle pour ne pas comprendre qu’il sombrerait rapidement dans la guerre civile, puis dans l’expulsion de millions de citoyens. Qui le défend ? Une toute petite minorité militante, médiatisée autour de personnalités comme Michel Warschawski et surtout de quelques « yordim » ayant quitté le pays comme Rony Brauman : leur assimiler la moitié du pays et du personnel politique israélien est un amalgame honteux !

8. C’est une manière « d’essentialiser » l’adversaire politique pour le tuer symboliquement

Une fois utilisé un « mot valise » chargé de significations péjoratives, on empêche tout débat. C’est hélas le sort qui a été celui du mot « sioniste », définitivement associé dans une vaste partie du public français à tellement de connotations négatives que tout échange sur le conflit israélo-palestinien devient quasiment impossible. On transforme en monstre l’interlocuteur, il n’est plus que quelqu’un de mauvais par essence et donc on laisse de côté les arguments pour passer dans le répertoire « gentils contre méchants ». Soyons honnête aussi : une certaine gauche, elle-même extrémiste, a abusé de cette dialectique avec le terme « fasciste ».

9. C’est une manière, consciente ou pas, de refuser la réalité

En ayant décrédibilisé toute personne ne correspondant pas à l’opinion effectivement dominante chez les Israéliens francophones ou les Français juifs – pourquoi ? Cela devrait bien sûr être traité dans un autre article -, on s’épargne l’effort intellectuel de voir la réalité qui n’est ni noire ni blanche, et d’affronter les vrais choix politiques qui ont chacun leur part de risque. Dénoncer les arguments de ceux qui ne sont pas de son avis, non pas par des contre arguments mais par l’injure, est une forme de démission intellectuelle et de lâcheté.

10. C’est une insulte à la vieille tradition juive du débat

L’école de Hillel contre celle de Shammaï ; les milliers de pages d’interprétations contradictoires du Talmud ; les Hassidim contre les Mitnagdim ; le Sionisme de David Ben Gourion contre celui de Menahem Begin … ce sont des millénaires de débats et de richesse intellectuelle qui sont jetés aux orties par les tenants de l’insulte et de la déqualification d’autrui. A la sortie, ces différents courants nous ont légué une culture riche, ont emprunté les uns aux autres, et ont permis la construction d’un Etat nation solide : et il faudrait l’accepter, et s’incliner face à des incultes extrémistes ?

11. C’est un syndrome révélateur

Le succès du terme « gauchiste » est enfin révélateur d’une réalité : la « droitisation » d’une large partie de la communauté, convaincue que la menace principale sur son avenir en France, ou sur l’avenir de l’Etat d’Israël, se situait à la gauche de l’échiquier politique. Surestimation du pouvoir des médias français jugés « politiquement conformes » car non de droite ? Aveuglement face à la réalité d’un Front National qui peut prendre le pouvoir rapidement ? Amalgame entre « Gauche », « Musulmans » et « Antijuifs » ? Cette opinion communautaire a construit le mythe de « traitres » dans ses propres rangs. Un mythe qui traduit, au delà de l’inculture, une angoisse réelle et que l’on aurait tort de mépriser.