Gaspard Koenig, philosophe libéral d’origine normande, plume de la ministre des Finances, Christine Lagarde et conférencier de l’Université populaire de Caen de Michel Onfray, publie Time to philo, notre monde vu par la philosophie, (Larousse) et signe la préface de Microcapitalisme, Vers un nouveau pacte social, de François-Xavier Oliveau (PUF, collection GénérationLibre).

Pouvez vous nous parler de votre agrégation de philosophie ?
Un an de bachotage intensif. Un exercice beaucoup plus scolaire que, par exemple, le concours d’entrée à Normale Sup, où l’on récompense davantage le talent stylistique, l’imagination et une forme de culture humaniste tout terrain.

L’agrégation, censée donner accès à la “profession” philosophique, s’inscrit dans une logique d’ “expertise” qui me semble antinomique avec la philosophie véritable, et que Jean-François Revel avait justement critiquée en son temps.

La philosophie universitaire est devenue une discipline théologique, où l’on est “spécialiste” de tel ou tel recoin de l’histoire des idées et où les textes anciens deviennent autant de Talmuds à contextualiser et à interpréter.

C’est un non-sens. La philosophie doit vivre avec la politique, l’économie et les sciences de son temps, sinon elle ne sert à rien. C’est ce que j’essaye de faire depuis des années, en confrontant des principes philosophiques au réel (côté « politiques publiques » via mon think-tank (Génération Libre), et côté “expérience humaine » via mes reportages).

Avez vous commencé une thèse sur Gilles Deleuze ?
Non, c’était un master qui s’est ensuite transformé en un petit livre chez Ellipses. J’avais commencé une thèse sur la notion de système, ou comment l’évolution de la conception du corps biologique se reflétait dans la transformation des systèmes philosophiques. Je n’ai pas eu la patience de la finir et suis parti sur d’autres livres. Cela reste un léger regret.

Quel était le sujet que vous souhaitiez traiter ?
J’ai toujours été séduit et décontenancé par Deleuze. En bon libéral, je suis attaché à l’individu comme sujet de droit. Or, c’est tout ce que remettent en cause les notions de flux et de rhizomes, qui prennent une actualité nouvelle avec la révolution NBIC.

Que faire de l’individu à l’heure des réseaux, que faire de la pensée à l’heure de la noosphère ? Va-t-on vers la disparition du sujet ? Ou n’est-il pas temps de transformer le sujet indisponible du droit romain en une entité “propriétaire d’elle-même” ? Ce sont les sujets sur lesquels je travaille actuellement.

Vous constatez un rapprochement de la pensée deleuzienne de celle d’Emmanuel Kant. L’Anti-Oedipe marque-t-il une rupture définitive avec la psychanalyse et tout particulièrement avec la vision lacanienne, selon laquelle l’amour moral kantien est le pendant de l’amour pervers sadien ?

Deleuze a écrit lui-même sur Kant. Il s’intéresse particulièrement à l’imagination comme faculté, ayant la capacité de perturber les catégories de la raison et de s’exprimer dans un “sublime” où Deleuze reconnaît le “Jeu fêlé”.

Mais ce que j’ai tenté de montrer, c’est que la structure même de l’oeuvre deleuzienne, loin d’être soumise à l’aléa d’une écriture en flux comme il le prétend souvent, est rigoureusement calquée sur la forme du système kantien. Sous un marketing postmoderne, Deleuze est en fait un classique, qui conçoit la philosophie comme un système du monde.

Le logo de votre newsletter, qui donne son titre à votre livre, Time to philo, un sphinx à lunettes, fait-il référence à la sphinge, que Lacan apparente à l’Autre-Chose ?

Je vais être franc, je n’ai jamais apprécié une sorte de mystique philosophique qui répugne à la rigueur du concept et se joue de mots. Je mets dans le même sac Heidegger, Lacan ou Derrida : des poètes. Mon sphinx est très traditionnellement celui de la mythologie grecque.

Vous avez été un des rares universitaires à défendre l’héritage philosophique d’Emmanuel Macron. Comment se réclamer à la fois de Paul Ricoeur et d’Etienne Balibar  ? 

D’abord, je ne suis pas universitaire, comme ma première réponse a dû vous en convaincre ! Ensuite, j’ai de la sympathie pour ce que représente Emmanuel Macron en politique mais je ne l’ai jamais considéré en philosophe. Il me semble inspiré par une démocratie chrétienne assez classique voire ringarde.

Le lien le plus intéressant est celui qui l’unit à Habermas. Le discours qu’il développe sur la “souveraineté européenne” vient directement de cette école de Frankfort remise au goût du jour.

J’aime l’idée de dissocier l’Etat de la Nation et d’invoquer un “patriotisme constitutionnel” qui se substitue à toute citoyenneté émotive. Mais je soupçonne Macron d’être assez follement ambitieux pour faire de ces concepts un tremplin vers une présidence européenne qu’il se verrait bien occuper…

Vous défendez le suicide assisté, en évoquant le philosophe David Hume. Comment analyser le choix de Gilles Deleuze et Sigmund Freud ? Peut-on encore parler d’un passage à l’acte ?

L’intérêt de Hume est qu’il isole le suicide de toute considération morale ou métaphysique, pour en faire un choix personnel ne troublant nullement l’ordre de la nature. Si ma vie (et mon corps) m’appartiennent, qui peut m’empêcher d’en disposer ? Peu importe les raisons. Dans le cas de Deleuze, ce fut un suicide spinoziste, pour mettre un terme à des souffrances insupportables. On en revient donc à une certaine simplicité stoïcienne : il faut apprendre à maîtriser sa mort, et l’intégrer à sa propre existence plutôt que de la subir comme un événement extérieur.

Dans la ligne du droit au blasphème analysée par Anastasia Colosimo, vous avez dit : Si la loi Gayssot avait été appliquée dans les années 50 ou 60, on n’aurait jamais pu prouver que Katyń était un charnier commis par les Russes, parce qu’on aurait été obligé de s’en tenir à la version officielle, qui était que c’est un crime contre l’humanité, faisant partie de la liste de Nuremberg, commis par les Allemands.» Faut-il repenser la notion de Négation, au sens de Hegel et Madame de Staël ou  y voir une forme nouvelle de perversion au sens de Jacques Lacan ?

Cette idée n’a rien de dialectique. C’est plutôt l’inverse : la Vérité n’a pas à avoir peur de l’Erreur. Qui sait, peut-être en apprendra-t-elle même quelque chose. Si l’on croit en la raison, il faut laisser tout dire pour pouvoir tout réfuter.

Mon inspiration sur ce sujet vient plutôt de John Stuart Mill, qui a écrit au chapitre II de On Liberty la meilleure défense d’une liberté d’expression totale, uniquement limitée par l’atteinte directe à autrui (insulte, diffamation ou appel à la violence). Quand on interdit d’exprimer l’immoralité, la moralité devient un “dogme mort”, selon la belle expression de Mill. C’est le pire service qu’on peut lui rendre.

Vos parents, qui écrivaient au Magazine Littéraire dans les années 2000, vous ont-ils transmis la passion de la philo ?
Mes parents m’ont simplement transmis le goût des livres, et surtout l’envie de me faire un jugement indépendant.