Depuis le lundi 1er août, les Etats-Unis ont débuté leurs frappes aériennes sur des positions de l’EI en Libye, localisées dans la ville et la région de Syrte. Quelles vont être les conséquences ? Faut-il s’attendre à un nouveau flux de réfugiés et à de nouvelles vagues d’attentats en Europe ? Et enfin, ces opérations vont-elles améliorer pour autant la situation chaotique de la Libye ?

Une nouvelle vague de réfugiés ?

Concernant un nouvel afflux de réfugiés en Europe, il faut juste rappeler que le flot de migrants libyens, mais aussi et surtout, ne l’oublions pas, d’africains (grâce justement à des passeurs libyens) ne s’est jamais tari depuis ces derniers mois.

En France, les médias en parlent peu mais il suffit de regarder du côté espagnol et surtout italien pour en avoir une confirmation. Seule la météo de l’hiver l’avait quelque peu ralenti. Mais depuis le printemps, il ne connaît pas d’interruption et tant que le temps sera clément, il continuera même de plus belle.

Certes, la situation en Libye, mais aussi dans toute la région, y est pour beaucoup. Mais si ce flot de clandestins reste important, c’est aussi en grande partie à cause de la politique migratoire de gribouille et littéralement catastrophique, et pour ne pas dire dramatiquement inconsciente, de l’Europe. L’apothéose fut bien sûr atteinte avec les positions et les déclarations de la Chancelière allemande Merkel !

Positions qu’elle s’est d’ailleurs refusée, il y a encore quelques jours, à remettre en cause, et ce, en dépit des troubles et des attaques causés dernièrement par des réfugiés en Allemagne ! Ainsi, déconnectés des réalités, c’est par angélisme, dogmatisme et idéologie, que les responsables et les technocrates européens laissent encore des drames se produire en Méditerranée, tout en programmant aveuglément la déstabilisation, déjà visible, des sociétés européennes (terrorisme, communautarisme, monté des tensions inter-religieuses et sociales, bouleversements politiques…).

Une recrudescence des attaques terroristes en représailles à ces frappes?

Là aussi, il n’y a pas directement de cause à effet. L’argument, qui est de dire qu’au plus nous frapperons Daesh, au plus nous en subirons les conséquences, est celui de certains de mes collègues orientalistes. Les mêmes d’ailleurs qui organisent des colloques avec des islamistes «modérés», qui accusent Israël et l’Occident de tous les maux et qui en arrivent même à trouver des excuses aux terroristes !

Mais encore une fois les partis pris et les idéologies surannées ne doivent pas fausser les analyses. Pour ceux qui veulent voir, il est certain que même sans les frappes occidentales en Libye, en Syrie ou en Irak, les djihadistes cibleraient de toute manière, pour une raison ou une autre, qu’elle soit historique, politique, religieuse ou culturelle, les Américains et les Européens. Intrinsèquement, ils représentent l’Occident et tout ce dont les islamistes radicaux exècrent.

Quels résultats après ces frappes américaines en Libye?

D’abord, il faut noter qu’une résolution a été votée par le Conseil de sécurité de l’ONU en décembre dernier autorisant les pays étrangers à frapper l’Etat islamique en Libye si les bombardements sont effectués en coordination avec les autorités.

Ensuite, rappelons que les dernières frappes américaines ne sont pas les premières. En effet, les Américains avaient déjà frappé Daesh en Libye en février 2016. Sans parler des opérations clandestines qui ont lieu quotidiennement…

Les forces spéciales américaines et britanniques sont très présentes sur le terrain (notamment à Misrata). Les Français ne sont d’ailleurs pas en reste comme l’atteste la reconnaissance, le 20 juillet dernier, par le ministre français de la Défense, que trois sous-officiers de la DGSE avaient péri trois jours plus tôt dans un accident d’hélicoptère près de Benghazi…

Pour en revenir aux dernières frappes américaines, à mon sens, elles ne sont que purement tactiques (quelques véhicules blindés de l’EI auraient été visés lors des premiers raids) et ne font pas partie, pour l’instant, d’une intervention de grande envergure.

D’ailleurs, ces bombardements «interviennent dans un cadre limité dans le temps», comme l’a précisé Fayez al-Sarraj, le chef du gouvernement libyen d’union nationale (GNA), soulignant qu’elles «ne dépasseront pas Syrte et sa banlieue».

Syrte, l’ancien fief de Mouammar Kadhafi, située à 450 km à l’est de Tripoli, est tombée sous le contrôle du groupe armé État islamique à la fin de 2014 (entre 1 000 et 3 000 combattants). Les forces du GNA tentent de reprendre la totalité de la ville dans laquelle elles sont entrées début juin et où elles assiègent depuis les djihadistes. Mais l’Etat islamique résiste et contrôle encore des sites stratégiques dans la cité.
Afin de pacifier véritablement le pays, et sans des troupes locales pour faire le travail au sol, il faudrait sûrement engager entre 50 000 et 100 000 soldats dans une telle opération. Et là encore, sans stratégie globale et surtout un plan politique solide pour la suite, il n’est pas certain que cette intervention soit un succès.

D’autant plus que depuis les dernières grandes interventions occidentales, les chancelleries européennes et américaine ne sont pas très chaudes pour envoyer des hommes qui seraient victimes d’attaques, d’attentats ou d’enlèvements… La « peur du guêpier et du bourbier » prédomine.

Enfin, rien ne pourra se faire sans les Etats-Unis et la France (déjà fort occupés au Sahel, en Syrie et en Irak) et donc, jusqu’aux élections de novembre prochain (pour les Américains) et de mai 2017 (pour les Français), rien de conséquent ne se fera.

Quelles solutions politiques pour la Libye ?

Le fait que les Américains aient décidé d’agir seuls a sûrement soulagé leurs alliés !

Plus sérieusement, ces frappes, même si elles devaient s’intensifier, n’apporteront pas une solution significative au problème politique libyen. Pour que les néophytes comprennent la complexité socio-politique de la Libye, il faut se replonger notamment dans les travaux et les articles de la spécialiste de la Libye, Hélène Bravin.

Pour synthétiser, il faut savoir que le gouvernement libyen d’union nationale de Sarraj, mis en place officiellement en mars 2016 et vivement soutenu par l’ONU et les capitales occidentales, n’a pas fait, et ne fait toujours pas, l’unanimité dans les Parlements de Tripoli (Ouest) et de Tobrouk (Est), qui ne sont d’ailleurs pas d’accord entre eux. La lutte repose sur les forces de ces deux « gouvernements » qui s’attaquent à de nombreuses factions dont certaines sont des islamistes d’Ansar al-Charia, Al-Qaïda ou encore Daesh. D’autres milices sont criminelles ou islamo-criminelles surtout dans l’Ouest du pays.

Même si certaines milices et quelques brigades ont pourtant prêté allégeance au gouvernement Sarraj (qui n’a pas d’armée «personnelle»), ce dernier a déjà connu des dissensions en son sein et possède une légitimité plus que fragile. De fait, il a le plus grand mal à imposer son autorité. Il pâtit aussi des nombreuses divisions et des luttes entre les grandes tribus. Par ailleurs, le général Haftar, le bras armé des autorités de Tobrouk et qui est à la tête du reste de l’armée de Khadafi reconstituée, fait un travail non négligeable contre les mouvements terroristes dans l’Est du pays. Mais écarté dès le début par Sarraj, il ne reconnaît pas les autorités du gouvernement d’union nationale et a même tout fait pour empêcher que ce gouvernement soit reconnu par Tobrouk.

La question est donc de savoir si Sarraj sera encore là dans quelques mois…

Ainsi, si comme on l’a vu, les raisons d’une non-intervention occidentale sont principalement politiques mais aussi techniques et militaires, elles sont aussi et surtout le fait que les Occidentaux n’ont, encore une fois, aucune stratégie globale et politique pour l’après intervention concernant ce pays comme, par exemple, en avaient les Russes en Syrie.

De plus, les Occidentaux ne sont pas d’accord entre eux pour savoir qui soutenir et quel sera l’avenir des futures institutions libyennes. Il n’y a aucun leadership.

L’Elysée et le Quai d’Orsay restent arc-boutés sur une illusoire «démocratie» libyenne. Ils s’alignent encore sur le logiciel américain et britannique qui est de soutenir, parallèlement au GNA, la cité-Etat de Misrata, fief des Frères musulmans. Ses milices sont certes les plus opérationnelles et elles pourraient se rapprocher des islamistes «modérés» de Tripoli. Cependant, elles sont détestées par la plupart des tribus de la Tripolitaine et de Cyrénaïque.

Dans les négociations inter-libyennes, il est indispensable de réintégrer dans un processus politique les anciens Kadhafistes qui sont aujourd’hui mis à l’écart en raison du soutien qu’ils ont apporté au régime précédent. Notons au passage que le QG de Daesh est à Syrte, une région qui est également l’une des régions où se trouvent les anciens proches de Kadhafi. Il semblerait donc qu’une majorité entre eux ait rejoint l’EI, non du fait de l’islamisme radical mais pour se venger du renversement en 2011 de leur chef et ainsi, combattre leurs compatriotes à l’origine de la révolte et les Occidentaux qui les ont appuyés. Cela rappelle tout à fait le même processus que l’on a vu en Irak où certains chefs du parti Baas et de l’armée de Saddam Hussein ont servi de cadres et d’armature à l’Etat islamique.

Pour résumer, la clé pour résoudre le conflit libyen réside dans un processus politique à grande échelle. Pour cela, il faut néanmoins trois conditions.

Premièrement, il faut espérer que les œillères idéologiques (Droits de l’homme et « fondamentalisme démocratique ») des responsables occidentaux tombent enfin pour qu’ils comprennent désormais les réalités et les particularités ethniques, sociétales et culturelles de la Libye. Un rééquilibrage pourrait alors être entrepris entre les vrais acteurs tribaux et les acteurs secondaires, en « récupérant » d’une manière ou d’une autre les Kadhafistes et en réunissant les grandes tribus afin qu’elles soient mieux intégrées au processus politique, qu’elles soient représentées institutionnellement d’une manière ou d’une autre et qu’enfin, elles choisissent le nouveau Zaïm, le futur chef de la Libye !

Secondement, il faut aussi mettre d’accord les acteurs régionaux (Niger, Tchad, Soudan Tunisie…) mais surtout les Algériens et les Egyptiens qui disposent d’armées significatives avec une direction solide mais qui n’ont pas confiance dans les Occidentaux notamment depuis 2011. Par exemple, Le Caire soutient le général Haftar qui pourrait être, à mon avis, l’homme idoine pour fédérer les tribus en reconstituant les alliances tribales libyennes, seules garantes véritables d’un retour à la stabilité.

Enfin, il conviendrait d’associer fortement à toute action la Russie qui, prête à coopérer, attend toutefois un plan sérieux des Occidentaux, tout en commençant à lorgner peu à peu du côté du général Haftar…

Si ces trois conditions étaient réunies, peut-être que l’avenir de la Libye et des Libyens s’éclairciraient. Malheureusement, ce n’est toujours pas le cas et on en est même encore très loin…