La France, patrie des intellectuels :

Voici un excellent ouvrage, véritable don du ciel, écrit dans un style élégant et sobre, usant bien du style narratif sans étouffer son lecteur sous une marée de références en bas de page ni de démonstrations compliquées, bref un ouvrage solide et bien documenté qui évite pourtant le pesant style universitaire. On présente généralement la France comme la patrie des droits de l’homme, c’est assez vrai, encore que…

Mais elle détient aussi un autre record, celui d’être la patrie des intellectuels. Ce dernier terme s’est imposé comme d’ailleurs le terme polonais équivalant d’intelligentsia. D’où nous vient cet héritage ? De la Révolution ou de la culture française en tant quelle, simplement ? L’histoire de ce pays a toujours oscillé entre plusieurs directions, naviguant entre plusieurs écueils, entretenant une tension polaire particulièrement féconde dans le domaine de l’esprit.

Aucune religion, aucun système de pensée n’a réussi à s’imposer durablement au détriment de tous les autres… Grâce à qui ? A des intellectuels qui, de l’oratorien Richard Simon à Monsieur de Voltaire, d’Emile Zola et Ernest Renan à Jean-Paul Sartre et Raymond Aron, n’ont permis aucune coagulation de la pensée dans ce pays.  Même le douloureux épisode du pétainisme a fait long feu…

Ce livre qui se divise en deux tomes a d’incontestables mérites car il n’adopte aucune posture idéologique identifiable, tout en appelant les choses par leur nom : impossible de présenter l’univers concentrationnaire mis en place par Staline et ses affidés sous des couleurs séduisantes ; impossible de parler des traitres à la patrie, collaborateurs des Nazis et tortionnaire ou, au moins, tourmenteurs de leurs compatriotes (durant les cinq années de l’Occupation) en termes neutres ou chaleureux.

Mais il y a plus, le livre est soutenu par un savoir philosophique indéniable et n’a pas manqué de signaler la relation toute particulière (déjà mise en exergue par Pierre Nora parlant de Michelet, Lavisse et d’autres) de la France et de ses savants ou simples intellectuels à l’Histoire comme science, comme modalité du temps présent… La toute première page du livre, avant même la page du titre, porte la mention (presque invisible) : La suite des temps… Hegel et sa philosophie de l’histoire ne sont jamais très loin.

On se souvient du cours en Sorbonne de Victor Cousin parti suivre des cours de Hegel sur la philosophie de l’Histoire et revenu en France, muni de donnés précieux sur cette nouvelle discipline. Ernest Renan lui-même n’a pas été épargné par cette fascination de l’approche germanique de l’Histoire…

Dans de longs développements qui se lisent très agréablement, l’auteur intitule son introduction au premier volume ainsi : Vie et mort de l’intellectuel prophétique. Or, celui qui réfléchit, celui qui pense tout ce qui l’entoure, se trouve confronté au temps, donc à l’histoire. Et la première question qui se presse sur ses lèvres est justement celle du sens de cette histoire qui déroule les différentes phases de l’évolution de l’esprit humain. Au cours de tous ces chapitres, François Dosse se fait l’écho des différentes approches de cette histoire : pouvons nous en tirer une philosophie, c’est-à-dire un sens, et éclairer ainsi notre vie, savoir où nous allons, et le chemin qui nous reste à parcourir.

Un intellectuel est quelqu’un qui prétend, à tort ou à raison, prévoir, prédire l’histoire, ce qui  nous attend. Si l’on jette un regard sur les sources religieuses de la Révélation, on peut dire que l’historiographie vétérotestamentaire ou évangélique relève de l’histoire prophétisante… Et d’une certaine manière, l’intellectuel, quand il n’est pas suivi ni même seulement écouté par ses concitoyens, prêche dans le désert (vox clamans in deserto)… Cette forme ou cette catégorie d’intellection, dans le sens d’intelliger quelque chose, a effectivement disparu. Les prophètes de la Bible hébraïque s’opposent souvent au pouvoir politique auquel ils prédisent une sinistre fin s’il refuse de s’amender et de venir à résipiscence.

Comme l’indique la borne chronologique de départ, l’année de la Libération en 1944, les choses prennent leur temps avant de se remettre en place. Il y a les épisodes douloureuses de l’épuration, la silhouette du héros de l’appel du 18 juin, les tribunaux légitimes ou d’exception, bref les blessures non encore cicatrisées…

D’après l’auteur qui a consulté les archives, un peu moins de huit cents exécutions judiciaires en bonne et due forme eurent lieu… Mais on estime à plusieurs milliers les exécutions sommaires, effectuées par des justiciers anonymes ; ce fut le cas de l’éditeur Denoël qui dut comparaitre devant un tribunal, s’en tira, au début, sans trop de dommage mais finit par tomber sous les balles d’un vengeur obscur…

Quel thème de choix pour ceux qui sont cultivés et savent réfléchir ! Les intellectuels, ceux dont l’avis compte, qui ont une voix forte, n’hésitent pas à prendre la plume dans les journaux ou ceux qui comme Sartre savaient se servir de leur plume comme d’un glaive (sic JPS), se partagèrent en deux clans opposés mais pas irréconciliables (le cas de Camus l’illustre bien) : les intransigeants qui optaient pour la rigueur implacable de la justice, et ceux qui se voulaient plus indulgents, soucieux de laisser les plaies se cicatriser et de favoriser l’émergence d’une nouvelle unité nationale. De la rigueur initiale, Albert Camus est passé à la grâce dispensatrice de bienfaits. Mais ce ne fut pas le cas de tous.

Dès la fin de la guerre, on assiste au sacre de JPS qui avait déjà marqué son temps et ses concitoyens de sa pensée et de son œuvre foisonnante. Mais on assiste aussi à une série de ruptures de ce philosophe, aussi profond que redoutable, avec ses amis les plus proches. La première, relatée avec beaucoup de sensibilité ici, est la séparation d’avec Raymond Aron : normaliens tous deux, tous deux agrégés de philosophie mais obéissant à des principes politiques qui iront en s’opposant malgré une longue et vieille complicité remontant à leurs jeunes années, ces deux là se sont durablement brouillés à la suite, semble t il, d’un simple malentendu… Mais, par la suite, de réelles divergences idéologiques les séparaient : le journal La cause du peuple ne pouvait pas pactiser avec Le Figaro…

La même brouille, quoique plus sérieusement fondée, allait conduire à la séparation d’avec Camus qui avait pourtant joui d’une certaine estime de la part du couple Sartre-de Beauvoir. L’auteur de L’étranger ne manquait pas de charme aux yeux des femmes et la compagne de Sartre ‘y fut pas entièrement insensible… La dénonciation par Camus dans L’homme révolté du système communiste et de sa prise en otage du prolétariat (Staline confondait aisément mot d’ordre et ordre, tout court) furent jugées scandaleuses par l’auteur de L’être et le néant qui était alors un bon compagnon de route du PCF.

La réfutation de Sartre fut impitoyable et blessa profondément Camus. La rupture fut consommée sans espoir de retour en grâce. La même rupture, quoique pour d’autres raisons, fut aussi consommée avec un autre collègue-philosophe, Maurice Merleau-Ponty, prématurément disparu en 1961 et qui poussa JPS à un début d’autocritique… On le voit, Fr. Dosse a bien choisi la formule : fractures du sartrisme. Aujourd’hui, en vivant l’étiolement de toutes les idéologies, surtout celles qui prétendaient œuvrer au bonheur de l’humanité (les pays socialistes, le paradis sur terre !!), on a du mal à imaginer de telles haines partisanes. Le développement des sciences humaines (en Allemagne ; des sciences de l’esprit, Geisteswissenschaften) a fortement contribué à affaiblir, voire parfois à ruiner les fondements de l’approche politique des problèmes.

JPS a vraiment été la figure dominante de ces années d’après-guerre en raison de toutes les métamorphoses de son caractère et de son action éminemment politique. Même en ce qui concerne Simonne de Beauvoir, sa compagne, on note que l’auteur du Deuxième sexe eut du mal à se libérer de cette pesante tutelle qui tenait plus à la presse et aux médias qu’au désir même de Sartre. Quand on lit, avec le recul qui s’impose, la teneur de ce premier volume de Simone de Beauvoir, paru en 1949, on mesure le chemin parcouru depuis ce temps là.

Inutile de souligner le tombereau d’injures, d’accusations et de menaces, soulevé par cette publication qui pointait pourtant un problème, celui de la position de la femme dans la société, que personne ou presque ne songerait à nier aujourd’hui… Je ne résiste pas à la tentation de citer une phrase assassine de François Mauriac, grand spécialiste en la matière, autre grand intellectuel de l’époque, éditorialiste au Figaro, grand quotidien de la droite catholique française ; s’adressant à un collaborateur de Simone de Beauvoir, il lui lance : Grâce à ce livre, je sais désormais tout sur le vagin de votre patronne… Le mal était profond, la femme était tenue dans l’ignorance de son être et même de son corps.

Son épanouissement génaral en tant que femme était largement subordonné à son statut de mère de famille alors que son mari, l’homme, était le seul chef de famille. François Dosse a été très avisé d’intercaler dans son livre cette œuvre de Simone de Beauvoir qui permit à tant d’intellectuels des deux sexes de défendre efficacement la juste cause des femmes sans tomber dans les excès du féminisme.

Mais tous ces intellectuels n’opéraient pas dans un milieu éthérique, ils vivaient dans un certain milieu politique, avaient plus ou moins d’affinités avec les doctrines partisanes, et dans ce contexte un rôle très spécial revient sans conteste au PCF, jadis véritable courroie de transmission du Kominterm et de l’URSS, pas seulement du temps de Staline mais même bien après. Ce que l’auteur décrit fort bien, c’est le noyautage systématique des différents milieux professionnels pour qu’au premier signal de Moscou, les comités d’action interviennent et sapent tout ce qui pourrait aller à l’encontre des intérêts de la centrale communiste.

Le critique contemporain, même si toutes ces choses se déroulaient du temps où il était jeune étudiant à la Sorbonne, ne manque pas d’être étonné par l’évolution qui s’est effectuée en un petit demi siècle : alors que le PCF, adossé à la puissante centrale syndicale CGT, pouvait paralyser le pays par des grèves dures, et culminait à presque 30% de voix lors des élections législatives, aujourd’hui il ne songe même plus à présenter un candidat issu de ses seuls rangs à l’élection présidentielle, de peur que son score ne soit encore plus ridicule que lors de la précédente consultation…

Dans ce premier volume de La saga des intellectuels français, le PCF était l’un des partis les plus puissants du pays. En ce temps là, quiconque s’éloignait  de la ligne politique décidée par Moscou, encourait les foudres des dirigeants inféodés à une puissance étrangère… J’ai été très surpris d’apprendre, au cours de ma lecture, que pouvait bien avoir été le passé de militante (et quelle militante !) une personne comme Annie Kriegel, que j’ai un peu connue vers la fin de sa vie…

La dureté, voire la cruauté de la confrontation idéologique avait institué une sorte de système binaire absolument irrémédiable, entre, d’un côté l’atlantisme, et de l’autre, ce qui allait devenir le Pacte de Varsovie et sa doctrine de la souveraineté limitée. Mais les communistes locaux s’étaient déjà distingués par leur soutien sans faille au fameux coup de Prague ; ils avaient applaudi à la naissance de la démocratie populaire à Prague…

Le Figaro avec son éditorialiste de choc, François Mauriac, cimentait cette opposition, lorsqu’il s’en prenait (à tort) au nouveau journal, successeur du Temps, Le Monde dont son directeur (Sirius) entendait se situait à la même distance des deux blocs. C’est à son directeur-fondateur Hubert Beuve-Méry, chrétien affirmé et ancien élève du grand médiéviste Etienne Gilson, auquel les éditions Vrin viennent de consacrer une biographie dont nous reparlerons ici même, qu’on doit l’expression non-aligné, préférée à neutralisme.

Les intellectuels, c’est bien connu, réagissent aux grandes décisions ou actions politiques de leur temps. Dix ans environ après la fin de la guerre, il y eut d’abord la guerre de Corée (1952/3) puis l’invasion de la Hongrie et la répression de la révolte ouvrière : JPS ne pouvait pas avaler une telle couleuvre et quitta son alliance implicite avec le PCF qui se rangea du côté des chars soviétique, certains de ses porte-voix allant jusqu’à insulter les prolétaires de ce pays. François Giroud qui pilotait L’Express avec Jean-Jacques Servan-Schreiber relate que JPS lui remit à cette occasion un très beau texte où il enterrait ses graves illusions…

Mais les choses avancent parfois plus vite que nous ne le pensons. Et avec tous ces événements graves qui se bousculent, avec les changements sociologiques qui ne cessent de se produire, cette fraction de plus en plus considérable de la jeunesse qui aborde des études universitaires, c’est tout un fossé qui se creuse entre ces nouveaux jeunes et la génération de leurs parents.

Petit à petit, les idéaux d’un progrès illimité, d’une perfectibilité humaine infinie, perdent de leur éclat ; c’est l’ère des désillusions, surtout avec l’émergence d’une pensée dite du soupçon et d’une philosophie de la déconstruction : le sujet qu’on avait idéalisé dans la précédente philosophie, notamment sartrienne,  ne représentait plus grand’ chose, comme le montrera Michel Foucault, reléguant Sartre à l’arrière-plan. Il y eut aussi l’horreur de la Shoah qui hantait les esprits.

L’Europe, et notamment la France, était en proie à une crise de conscience, une crise de ses valeurs. Confrontée à la réalité de la colonisation, elle confisquait l’idéal de liberté qu’elle avait promis aux soldats de l’empire qui avait lutté à ses côtés pour libérer le territoire métropolitain ; et voilà que ces mêmes idéaux n’étaient plus universels, mais servaient des intérêts égoïstes.

Une nouvelle fracture se produisit, opposant les partisans de la décolonisation à ses plus fervents tenants… Encore un drame national qui allait favoriser le retour du général de Gaule aux affaires. Même si ce retour a été légalisé par une confortable majorité à l’Assemblée nationale, un parfum de coup d’Etat embaumait l’air.

Ces années là connurent aussi un événement qui sans être de nature foncièrement politique n’en avait pas moins de répercussions sur la pensée et la vie des gens : j’ai nommé le concile de Vatican II. L’église, puissance mondiale, a enfin consenti à regarder ce qui se passait autour d’elle et à adresser une certaine forme de reconnaissance à ce qui n’était pas elle, notamment les juifs.

Mais toute cette armature philosophico-religieuse de notre vieille Europe a fini par prendre l’eau de toute part. Le déclin démographique, l’évanouissement de l’identité religieux du vieux continent, l’identité malheureuse (A. Finkielkraut), tous ces facteurs réunis, joints à une immigration incontrôlée ne laissent présager rien de bon. C’est comme si le concept découvert par Théodore Lessing (mort en 1933, tué par les Nazis à Marien Bad), s’avérait : la haine de soi, der Selbsthass…

(A suivre)