Été 2000. Oulpan Kaitz à Jérusalem.

Je ne connais pas Israël ou si peu. Un programme Taglit qui m’a donné envie d’approfondir le pays. Un jumelage entre Charenton et Zichron Yaacov qui m’a fait rencontrer Israël au travers de la musique et de la danse. Des sensations mais rien de plus. Une impression de familiarité mêlée à de l’étrangeté. Une ambiance à la fois proche de moi et totalement dépaysante.

Un oulpan d’été, pourquoi pas… Un groupe de Français de tous les âges. De partout en France. Des jeunes qui préparent leur alyah future, qui veulent voir, qui ne savent pas. Des trentenaires qui veulent apprendre. Des retraités qui veulent entrer dans le pays via la langue. Qui veulent se cultiver au milieu des jeunes et stimuler leur esprit.

Je ne connais absolument personne dans ce groupe. Je ne suis jamais allée en école juive. Des cours de Talmud Torah au mieux et une langue vivante 3 au bac.

Je suis culturellement si éloignée de tout ça. Découverte de Jérusalem. Des noms que je découvre.. Montefiore, Ben Yehouda, Emek Refaim, Baka. ..

Septembre 2000. Retour à Paris. Il fait bon vivre dans ma ville chérie. L’insouciance après deux ans rudes de classe prepa. Je goûte au pur bonheur. Rue de la Contrescarpe, rue Princesse, la Fontaine Saint Michel. Je retrouve mes racines. Ballades au quartier latin et virées intempestives au Champo et à l’Action Christine. Les cafés aux Éditeurs. Les coups au Zimmer. Tiens, c’est ici que je revendais mes livres de classe, sur ce parterre dont on ne voyait même pas le goudron à chaque fin août. Il fallait trouver la bonne édition, le bon auteur. Liste en mains, j’arpentais les stands de vendeurs à la sauvette et c’était déjà pittoresque. Le bus 24 le long des quais pour rentrer à la maison. Bredouille ou chargée comme un mulet. Le restaurant vietnamien de la rue Thouin.

Israël est déjà si loin. Une carte postale qui s’éloigne. C’était vraiment que pour les vacances. Je suis vraiment moi-même à Paris. Ces trottoirs majestueux, ce raffinement permanent, le théâtre de l’Odéon et tout le reste. Je me civilise, je me tempère, je me range.

Septembre 2001. Je pars à Oxford. Colocation de rêve. Marion, Thibaut et Kerem. 3 religions et une athée sous le même toit. C’est beau la France. Vive l’Europe aussi. On rigole de nos différences et on se respecte à plein tube. Je clôture l’année en préparant des mueslis à la Turque, en étant invitée à découvrir la Champagne et la Picardie. La promiscuité fait tomber toutes les barrières. On étudie ensemble, on vit ensemble, nos origines sont sagement rangées dans nos valises. Ce qu’on partage, c’est cette expatriation et c’est merveilleux.

Oxford et les défilés anti-israéliens tous les samedis sous mes fenêtres. Ces cris aux accents anglais qui me poursuivent. Je ne suis pas concernée. Je ne suis pas israélienne et pourtant… je repense aux joies de l’été 2000. Ces militants anti-israéliens m’offensent. Je crois qu’ils parlent de moi. Je me sens visée. Je range ma Maguen David et je rase les murs. Yom Haatsmaout. Des odeurs de falafels et de houmous. Nous nous retrouvons dans un QG tenu secret. Nous avons trouvé une israélienne! C’est la fête… Je rencontre Izabel, j’ai l’impression que je l’ai toujours connue, sa mère me rappelle la mienne. Sa culture est si proche de la mienne. Elle parle un peu Français. Nous nous adoptons presque immédiatement.

Août 2002. Deuxième intifada. Je suis en stage à Londres. Je m’ennuie à mourir dans une banque de la City. Attentat à l’université de Jérusalem. La cafétéria où nous déjeunions il y a deux ans pendant l’oulpan d’été. Frank Sinatra. Ces lettres noires sont plantées dans mon esprit et je ne peux travailler. C’est inouï, ça me semble irréel. J’aimerais être dans le déni et « en dehors » mais je sonne faux. Un ami proche est gravement blessé. Je l’appelle, je lui parle et j’entends sa voix faiblarde de son lit d’hôpital. Il a frôlé la mort. Ce jeune homme que j’avais côtoyé brièvement au forum des classes préparatoires du lycée Paul Valery est mort dans l’attentat. Il semblait tant aimer la vie. Il avait un visage d’ange et il avait mon âge.

Retour à Paris. Mon chez moi. Mon fief. J’entends parler de boycott des universités israéliennes. Jussieu? Nanterre? De quoi parle-t-on? Ma France se défait sous mes yeux. Tel un ballon de Baudruche.

2002, je manifeste en m’égossillant « non-au-boy-cott-d’Is-ra-el » avec nos panneaux faits de bric et de broc. J’ai des échardes plein les mains mais je me sens utile. Naïveté…

2003: C’est Berlin. Ich spreche Deutsch. Ich lerne das Yiddisch. Je ne m’attendais pas à ça. Je me retrouve au cœur de la communauté Juive Russe de Berlin. Ils ont quitté l’URSS en 1990. Ils ne rêvent que d’une chose… Israël. Je ne comprends pas vraiment de quoi ils rêvent..mais je parle en Allemand et je pleure en Klezmer. Je me sens multiple et vivante. Je suis peut être un peu obsessionnelle finalement. Cette identité qui me surprend à chaque voyage et qui ne me laisse pas souffler.

2004: Un peu de répit. Le mariage et la joie de construire sa vie. Le bonheur à l’état pur. Trouver un boulot, s’insérer, se rendre utile pour la société. Gagner sa vie et progresser sur tous les plans. Construire son réseau, nouer de nouvelles amitiés. Sortir du guetto mental. Un mariage catholique à Aix-en-Provence. Puis un autre à Dijon. Les chants à l’Église. L’accompagnement de proches dans des moments intimes et familiaux bien loin de notre culture native. C’est chouette. On respire. On s’intègre en quelque sorte. On entre dans notre propre pays. On se sent un peu plus ancré dans une France qu’on connaît si peu.

Finalement, Paris c’était pas vraiment la France? Nous commençons à être vraiment amis. On ouvre nos coeurs, nos blessures, nos trahisons. Des amitiés vraies et dépouillées de ma judéité. Tiens, ça me rappelle Oxford. J’ai appris finalement. Bien sûr, il y a toujours ce moment qu’on redoute. Où on va nous demander pourquoi on ne mange pas de viande et que pense-t-on de la politique d’Ariel Sharon. Mais on esquive. Hop! Hop! Même pas touché! Ne pas parler de ce qui éloigne. De ce qui peut potentiellement faire tout exploser. Mettre de côté cette identité encombrante, juste le temps d’un repas, d’un séjour. Nous laisser nous reposer de notre condition. C’est bon d’être comme les autres….

Israël est bien loin. Les Territoires, ce que j’en pense? Eh bien, je ne sais pas…Je ne connais pas bien tu sais…En revanche, d’autres Territoires, ceux de la République, commencent à être Perdus mais les Parisiens Bobos s’en fichent. Du moment qu’on n’est pas concerné. …

Août 2006: nous sommes en voyage au sud de l’Inde et nous suivons tant bien que mal la Guerre du Liban à la télévision. Ca a l’air grave….Je ne comprends pas très bien…Bon et en France, tout va bien?

Des séminaires de travail au soleil. Des discussions poursuivies avec des collègues de travail. Et toujours ce sentiment étrange d’être en dehors. De ne pas être au coeur mais au bord. Ce ressenti persistant de refoulée de culture différente. Cette envie de sortir du carcan et ne pas y arriver. Cette étiquette qui me colle en permanence et que j’hésite à arracher.

Manifestation boulevard Voltaire après la mort d’Ilan Halimi. Que des visages qui me sont familiers. Un ami non Juif est la. Un seul. Il me fait honneur mais je me sens bien seule. Vous êtes où?

2007: Présidentielle. On touche à nouveau à des concepts qui nous tiennent au coeur. L’appartenance à la République Française et au peuple Français. On débat et on échange. On communie autour de sujets communs. Je me sens revivre. Être Francais ne peut pas se passer d’une adhésion commune à des sujets de société. Être Français ne se résume pas à des congés payés et à des vacances entre amis. A découvrir la Corse et à se délecter de la beauté de la Bretagne. On participe et on s’engage. On parle avec des inconnus rencontrés sur une péniche de la France. Sentiment d’appartenance nationale. Je sens ma Francité vivante. On prend l’apéritif avec nos voisins de palier. On s’invite même. C’est chouette la France! Qui a dit qu’il n’y avait pas de coeur ici?

Israël a disparu du tableau. Juste quelques images de fond à des moments précis. Yom haatzmaout et son folklore furtif. Shlomo Arzi et Aviv Geffen qui tournent en boucle. On fredonne des sons qu’on ne comprend pas. Tagidou la….

Août 2008. Naissance de notre premier enfant. Tout le reste est oublié. On fait la paix. La joie à l’état pur et l’envie de vivre en cocon. Se protéger de l’extérieur. Ne rien aspirer à quelque chose de plus que de vivre en paix avec les siens. Des conférences qui font peur et nous predisent la guerre civile. Des livres annonciateurs d’un chaos futur. Y croire ou ne pas y croire? Etre ou Avoir?

2009. Des phrases blessantes. Impossible d’échapper à sa condition. Tout le reste était illusion. C’était pour de faux. La communautarisation est en marche. Notre paysage social se réduit. Ou plutôt s’étoffe à vitesse grande V, mais seulement « entre nous ». On se ressource entre semblables, sentiment d’échec.

2010-2011: le travail prend toute sa place. Semaines Marathon, ca cavale bien. C’est pratique, ca empêche de penser. Tête dans le guidon, en avant toute. Il faut avancer et ne penser à rien d’autre. Plus d’affect, plus d’effusion. Naissance de notre deuxième enfant. Un autre grand bonheur. Brit Mila, on se retrouve autour de nos rites « à nous ». On invite les collègues de bureau? Bon, seulement les sympathisants…  Le travail de deuil commence implicitement. Le ballon perd encore des filets d’air… Il s’aplatit.

Les discussions impromptues sur la France avec des étrangers se font rares. Le débat national n’intéresse pas grand monde. Je ressens un malaise de ne pas être à ma place, de n’être impliquée dans rien. Quel est mon sens? Quelle est ma quête? A quoi ai-je envie de dédier ma vie? Pour quoi je vibre? Quels liens la France me permet-elle de tisser? Comment ré-enchanter nos vies et donner plus de goût à un quotidien trop utilitariste et matérialiste pour moi?

Mars 2012. Je pleure enfermée dans mon bureau devant les images de Toulouse. Je ne peux pas faire autrement, je veux être avec les miens. Vite, appeler, vite, parler, à toi ma Jo, toi qui me comprends si bien. A toi qui pleures des mêmes choses que moi. Pas besoin de t’expliquer, juste pleurer ensemble. C’est déjà ça. A toi qui as de la peine quand j’ai de la peine. Je ne vous en veux pas, mais vous ne comprenez rien. Je ne peux pas rire des mêmes choses avec vous si nous ne pleurons pas aux mêmes moments. Désolée. Too late. Too bad. Bye bye Dijon.

Eté 2013 en Israël. Je m’efforce de faire taire cette petite voix qui monte en moi. Le sentiment de plénitude que je ressens doit être dû aux vacances. Oui c’est sur… Au soleil. Aux merveilleuses personnes que nous rencontrons. Aux discussions qui nous tiennent éveillés jusqu’au petit jour. A la saveur de la vie ici. A la musique. C’est bizarre, je suis légère ici, je suis d’une banalité désolante… Mais le plus dur n’est pas de constater à quel point nous aimons ce pays. Le plus dur, c’est le retour.

La claque. La douche froide. Je me raisonne intérieurement. Je me malmène pour ne pas flancher. Je me bâillonne. J’essaie de rallumer la flamme de mon amour charnel avec ma terre natale. Je tente de redonner vie aux grandes heures de ces 30 dernières années. Je consomme tout ce qui me tombe sous la main: cinémas, cafés théâtre, festivals culturels. Je me ballade dans mon patrimoine culturel comme on se promène dans un musée. Le problème n’est pas la. Le problème, est de communier avec mes prochains. De me sentir appartenir à un Tout qui me dépasse. De partager avec eux plus que la langue et le patrimoine. De les aimer et de me faire aimer. De vivre en France et pas à Paris. De ne pas penser comme une bobo que tout va bien mais que le plus dur sera la chute. De parler aux Français à coeur ouvert.

2014: Notre troisième enfant est né un jour de rentrée des classes et nous nous sommes subitement mis à faire nos devoirs. Tous ces devoirs en suspens que nous avons remis au lendemain pendant toutes ces années. Tous ces mots griffonnés sur un coin de nappe en papier que nous voulions retenir et qu’on n’a jamais vraiment appris. Faire ses devoirs, faire ce qu’il faut, faire ce qu’il y a à faire. Travailler, œuvrer, se mouiller. Laisser le costard sur le ceintre et la mallette dans le placard. Ça attendra….

La vraie vie n’attend pas.