Notre époque est d’une grande incohérence : le culte de la performance nous impose de penser que tout est mieux aujourd’hui qu’hier et les termes « inégalé », «jamais atteint» «hors pair» «sans pareil», «incomparable», «sans précédent», «inédit», «prodigieux» sont ressassés sur des médias avides de records, et en même temps on a coutume de dire que c’était mieux avant…

Pourtant, prenons par exemple le 19ème siècle, commencé sous les meilleurs auspices (pour certains) avec l’épopée napoléonienne et les romantiques, il se termine de façon dramatique.

Le Paris colonial vit au rythme des attentats anarchistes. Ils ont commencé en 1880, 10 ans après la Commune et la semaine sanglante, mais leur point culminant se situe entre 1892 et 1895. Les anarchistes et leurs maîtres à penser (n’en déplaise à ceux qui se proclament sans dieu ni maîtres) Bakounine, Errico Malatesta, Pierre Kropotkine, voire Louise Michel, préconisent tous l’action violente, «la propagande par le fait». La frontière entre ces révoltés contre l’ordre bourgeois et les nihilistes décrits par Dostoïevski, est ténue.

Le phénomène est mondial. Il est parti de Russie1, et s’est développé partout. Les anarchistes sont en Espagne, en Allemagne, en Grande-Bretagne et fomentent des attentats ou tentatives d’attentat contre les hommes politiques. Comme le dit Kropotkine : « Mais regardez donc ce qui se passe en Russie ; regardez le grand parti nihiliste, voyez ses membres qui savent si hardiment et si glorieusement mourir !

Que ne faites-vous comme eux ? Manque-t-il donc de pioches pour creuser des souterrains (les Palestiniens n’ont rien inventé), de dynamite pour faire sauter Paris, de pétrole pour tout incendier ? Imitez les nihilistes, et je serai à votre tête ; alors seulement nous serons dignes de la liberté, nous pourrons la conquérir ; sur les débris d’une société pourrie qui craque de toutes parts et dont tout bon citoyen doit se débarrasser par le fer et le feu. Nous établirons le nouveau monde social»

Les héros anarchistes français s’appellent François Claudius Koënigstein dit Ravachol, Auguste Vaillant, Émile Henry, Élisée Reclus et ils ne chôment pas.

Jugez par vous-même leur tableau de chasse : assassinat du Président Sadi Carnot, attentat à l’Assemblée nationale, destruction de plusieurs commissariats de Police, de casernes, attentats contre les brasseries de la Gare Saint Lazare, le Café Very, attentats contre des ministres étrangers en visite officielle à Paris, attentat contre le Café Terminus, tentative d’attentat à l’église de la Madeleine, attentat au restaurant Foyot.

Au total en 4 ans plus de 50 attentats qui ont fait plus de 100 victimes dont un Président de la République… Et la République Française a survécu. La presse anarchiste et les écrivains glorifiant cet Ordre Suprême sont actifs (Georges Darien publie «Le voleur»).
C’est dans ce contexte de Terreur que survient ce que l’on appellera l’affaire Dreyfus.

La France, est partagée entre Pro et Anti dreyfusards. Au nom de la Défense de la France, des actes d’une violence inouïe vont être commis par d’autres terroristes, ceux-là antisémites. Un personnage illustre bien cette période c’est Edouard Drumont. Anarchiste dans sa jeunesse, ce piètre écrivain, auteur de La France Juive, va être élu député d’Alger en 1898 et devenir le leader du groupe antisémite à l’assemble (26 députés).

Il incarnera cette Algérie des pieds noirs, antisémite et opposée à toute forme d’émancipation des «indigènes», et ses héritiers seront de forts soutiens au régime de Vichy, puis à l’OAS. On peut affirmer que l’affaire Dreyfus marque le début de l’antisémitisme2 moderne en France. Vous trouverez en fin d’article une liste d’écrivains qui ont analysé cette dérive raciste qui a conforté le nationalisme juif et le sionisme. Et si Herzl n’avait pas suivi l’affaire Dreyfus et n’avait pas pris conscience de la condition juive ?

Pour le reste de l’actualité, la France des années 1890 n’est pas fondamentalement différente de celle d’aujourd’hui.
Les relations internationales sont essentiellement tournées vers l’extension des zones d’influence et des colonies, les deux acteurs principaux sont Français et Anglais (Fachoda3)
L’affaire Dalziel est une illustration de fake New4 de l’époque.

On s’inquiète beaucoup de la dégradation du climat à la suite de précipitations sans précédent entraînant des inondations.
Les étudiants manifestent (en 1893 à la suite de la condamnation de l’un d’entre eux pour outrage aux mœurs) et des barricades sont érigées dans les rues de Paris.

Les affaires de corruption et les scandales financiers se multiplient dans le monde politique après l’affaire Panama. Les gouvernements se succèdent à un rythme élevé. Pour lutter contre le terrorisme plusieurs lois d’exception restreignant les libertés sont votées. Elles sont qualifiées de « Lois scélérates». La ligue des droits de l’Homme est fondée par des Dreyfusards.

Les Anglais exportent le football en France et plusieurs clubs (OM-31 Août 1899 , Mulhouse…) sont crées.
Des clubs exclusivement masculins se créent aussi autour de l’automobile (Automobile Club) et un salon ouvert au public lui est consacré. La société Renault est constituée.

Des lois sociales sont votées pour la prévention et le traitement des accidents du travail.
Les chambres de commerce et d’Industrie se développent partout en France. La monnaie française se porte néanmoins très bien (1$= 0,05 FF)

Les frères Lumière réalisent la première projection collective en 1895 à Paris. Un des spectateurs de cette première, Georges Méliès va réaliser un an plus tard le premier film.
Le siècle se termine sur une tentative de coup d’état de l’extrême Droite conduite par Paul Deroulede qui échoue lamentablement.

Malgré l’affaire Dreyfus, la France reste très attractive pour les Juifs d’Europe centrale et orientale de plus en plus victimes de pogroms sanglants. A partir de 1880, une vague d’immigrants juifs arrive en France.

C’est ainsi que le Marais devient un petit Yddishland, mal acceptée par les Parisiens et paradoxalement par la communauté juive de Paris. Mais cette immigration va être particulièrement féconde et les Lipschitz, Zadkine, Chagall, Soutine, et plus tard Immanuel Mané-Katz ou autres Modigliani vont fortement contribuer à faire de Paris une capitale intellectuelle et artistique.

Avec l’accession des juifs d’Algérie à la nationalité française, grâce principalement au décret du sénateur Adolphe Cremieux, le nombre de juifs en France dépasse les 200 000.
Peut-être dira-t-on dans un siècle en parlant de notre époque : « C’était au temps de l’IA…». Mais avons-nous réellement changé quelque chose ?

Bibliographie (partielle) :

– Hannah Arendt, Sur l’antisémitisme, (Les origines du totalitarisme t.1)
– Etienne Balibar, Antisémitisme: l’intolérable chantage
– Jean-Pierre Faye & Anne-Marie de Vilaine, La déraison antisémite et son langage
– André Glucksmann, Le Discours de la haine
– Guy Konopnicki, La faute des Juifs
– Bernard-Henri Lévy, L’Esprit du judaïsme
– Léon Poliakov, Histoire de l’antisémitisme
– Jean-Paul Sartre, Réflexions sur la question juive
– Pierre-André Taguieff, L’Antisémitisme de plume – 1940-1944 et La Nouvelle judéophobie
– Pierre-André Taguieff, La Nouvelle Judéophobie
– Georges-Elia Sarfati, Discours ordinaire et identités juives. La représentation des Juifs et du judaïsme dans les dictionnaires et encyclopédies de langue française, du Moyen Âge au Vingtième siècle
– Michel Wieviorka, La Tentation antisémite, haine des juifs dans la France d’aujourd’hui
– Walter Laqueur, Meurtres rituels de juifs (de Anderl von Rinn en 1492 à Beilis 1911)
– Adolphe Wilette , Sur l’Antisémitisme

Et bien d’autres encore (liste totalement non exhaustive)

1. En 1881, le groupe Narodnaïa Volia un mouvement réunissant anarchistes et nihilistes réussit à assassiner l’empereur Alexandre II.

2. C’est un journaliste allemand, Wilhelm Marr, qui invente le mot antisémitisme vers 1879. L’antisémitisme est une forme de radicalisation de l’antijudaisme, dans la mesure où au delà de la religion ce qui est reproché au juif ce n’est rien de plus que son existence.

3. Il s’agit d’un incident diplomatique grave opposant les Français aux Anglais et concernant un poste militaire français au Soudan: la garnison éponyme. La France dut céder devant la détermination anglaise

4. Une campagne de presse, lancée par le journal La Cocarde, va déconsidérer l’Agence Dalziel, accusée, en plein scandale de Panama, de manipuler les dépêches et servir les intérêts des Anglais pour tenter de séparer les Russes de leurs alliés français.