Faut-il réécrire la Bible en langue inclusive ?

Ami lecteur, pour ne pas t’imposer les lignes qui suivent, je préfère t’informer illico que je ne suis pas un adepte de l’écriture inclusive, ni en français, ni en hébreu qui sont les deux langues que je pratique ou dans lesquelles j’étudie le plus fréquemment.

Après cette introduction dissuasive, je vais poursuivre pour ceux qui voudront bien me prêter quelques minutes de leur temps. – Personne n’a pu y échapper depuis quelques semaines : le débat fait rage autour de l’écriture du français dite « inclusive », surtout depuis une circulaire du Premier ministre demandant à l’administration de renoncer à l’un des trois points de cette nouvelle langue ; j’ai nommé le « point médian ».

Bon, je pense qu’il est temps d’éclairer ta lanterne, ami lecteur. Qu’est-ce au juste que l’écriture « inclusive » ? Il s’agit d’une manière de rédiger les textes afin d’en exclure les « stéréotypes sexistes » qui sont humiliants pour nos femmes et nos compagnes (pourtant incluses dans la Marseillaise !).

Cette écriture repose sur trois principes : 1° Accorder les grades/fonctions/métiers/titres en fonction du genre. On écrira ainsi « une autrice », « une pompière », « une maire ». 2° Au pluriel, le masculin ne l’emporte plus sur le féminin mais inclut les deux sexes grâce à l’utilisation du point médian.

On écrira ainsi « les électeur.rice.s », les « citoyen.ne.s », ou bien « les maçonnes et les maçons ». 3° Éviter d’employer les mots « homme » et « femme » et préférer les termes plus universels comme « les droits humains » (au lieu des droits de l’homme). – Rien ne vaut un exemple.

Voici une phrase proposée dans un ouvrage pour des écoliers du primaire : « Grâce aux agriculteur.rice.s, aux artisan.e.s et aux commerçant.e.s, la Gaule était un pays riche ». Cette façon d’écrire s’appelle « inclusive » ou « genrée ». [Comme je ne dispose pas de la version inclusive de Word, je ne vous dis pas tous les mots soulignés en rouge par mon stupide ordinateur !].

Avant de t’entraîner plus loin, ami lecteur, je ne résiste pas à te citer une version inclusive d’une des plus célèbres fables de La Fontaine que tu reconnaîtras à travers ce texte cité par le très sérieux quotidien-de-référence-de-l’après-midi : « Maître.sse Corbe.au.lle sur un arbre perché.e / Tenait en son bec un fromage. / Maître.sse Renard.e par l’odeur alléché.e etc. ».

Je te laisse le soin d’expliquer cette fable à tes mouflets ! – Vous allez me dire : ce n’est pas bien de chercher à ridiculiser ainsi une initiative qui veut combattre les discriminations dont sont victimes les femmes dans nos sociétés. Mea culpa, mea maxima culpa !

Loin de moi de vouloir jeter l’opprobre sur une tentative méritoire de combler le fossé, voire l’abîme, qui sépare hommes et femmes aux niveaux du travail, du droit familial, de l’armée, des salaires, etc.

Il s’agit bien entendu d’un problème grave, mais dont on peut se demander si des réformes linguistiques qui attentent tellement à la langue française (et que d’ailleurs l’Académie Française rejette) sont vraiment de nature à mettre un terme à des discriminations séculaires, et même millénaires de notre société. Ne constatons-nous pas que le législateur le fait beaucoup mieux et plus efficacement, même si trop lentement aux yeux de certain.e.s ?

Madame Eliane Viennot, professeure de littérature à l’université et auteure de « Non le masculin ne l’emporte pas sur le féminin », met à juste titre l’accent sur des excentricités d’une langue non-inclusive (faudra-t-il dire exclusive ?). Elle cite l’exemple suivant : « Le langage structure notre pensée.

Expliquer aux enfants que ‘le masculin l’emporte sur le féminin’ ne peut guère contribuer à forger des consciences égalitaristes ». S’adresser au masculin à un groupe où il n’y a qu’un homme non plus. Quant aux propos prétendument généralistes qui sont entièrement rédigés au masculin, il est facile de constater qu’ils s’intéressent avant tout aux hommes.

Je me souviens d’un article récent sur ‘les jeunes agriculteurs’, qui mentionnait bien une fille ou deux, mais qui se terminait sur cette remarque : ‘Leur véritable angoisse aujourd’hui est : trouveront-ils une épouse ?’. Si cet article avait été titré ‘Les jeunes agriculteurs et agricultrices’, son auteur se serait davantage intéressé aux jeunes femmes.

On aurait peut-être appris ce qu’elles représentent dans cette profession, les discriminations dont elles souffrent (quasiment pas de congé maternité…), comment elles voient leur futur métier… ». Je m’incline la démonstration de Mme Viennot, mais j’aurais bien aimé voir le texte auquel elle se réfère truffé de points médians !

Bien sûr, en tant que rabbin, libéral de surcroît, je me suis penché sur la question d’une écriture inclusive de la Bible, et d’ailleurs de toute notre littérature rabbinique. Force est de constater que ce livre, Le LIVRE par excellence, à la portée universelle, traduit dans des milliers de langues et idiomes, est aussi LE domaine d’une écriture non-inclusive.

La Bible est écrite pour une société essentiellement masculine et patriarcale. Il ne servirait à rien de vouloir prétendre le contraire, même si nos commentateurs s’attachent à « rectifier le tir » ici ou là quand cette domination du masculin sur le féminin est par trop criante.

Que ce soit au niveau des nombreuses généalogies de la Genèse dont les femmes sont pratiquement absentes, ou à celui d’une grande partie de la législation familiale, ou encore à celui de leur rôle dans l’histoire (à quelques exceptions soulignées à l’envi par les apologistes), on ne peut que confirmer que la Bible est très masculine dans sa rédaction.

Je n’irai pas jusqu’à dire, comme une de mes collègues, qu’elle est écrite « à la testostérone » car je trouve la formule triviale, mais je ne nie pas non plus ce déséquilibre dans sa rédaction, entre le monde masculin et féminin, ou, si vous préférez mâle et femelle (comme il est écrit que Dieu créa l’homme au début).

La Bible est l’apanage de la patrilinéarité ; le commandement de base de l’alliance entre Dieu et l’homme est la circoncision. Le Talmud développe longuement des législations encore en vigueur aujourd’hui et qui discriminent gravement la femme au point que même au sein du monde orthodoxe, des voix s’élèvent pour les stigmatiser (notamment son droit à l’étude et à l’enseignement, à la prière communautaire, au divorce, etc.).

Je ne voudrais pas minimiser tout ce qui précède, mais je crois pouvoir dire que les disparités hommes/femmes dans la Bible ne sont pas dues qu’à des questions d’écriture.

Il est vrai que lorsque la Torah écrit : והגדת לבנך « Tu raconteras à ton fils », j’aurais préféré qu’elle mentionnât : « Tu raconteras à tes enfants ». Dans les Dix commandements, j’aurais également préféré une écriture plus inclusive du genre : « Vous ne tuerez pas, vous ne commettrez pas d’adultère, vous ne volerez pas » au lieu de « Tu ne tueras pas » au masculin singulier.

Bien singulier masculin en effet, s’il nous venait à l’esprit que ces commandements ne concernent pas les hommes ET les femmes ! Ne va-t-il pas sans dire, particulièrement pour la législation morale, sociale et familiale, qu’elle s’applique indistinctement aux hommes et aux femmes ? Cela va sans dire, mais mieux en le disant.

Mais, puisque jamais nous ne réécrirons la Bible, il nous faut nous pencher sur notre très riche littérature exégétique, et bien sûr y rajouter notre « grain de sel » contemporain afin de nous livrer à une lecture perpétuellement renouvelée de notre patri.matri.moine spirituel et intellectuel.

A nous, modernes, de prôner et de faire que le l’accord selon « le genre le plus noble », c’est-à-dire dans l’esprit de nos anciens, le masculin, ne soit pas la règle qui justifierait les regrettables discriminations hommes/femmes que l’histoire a perpétuées.

En littérature comme en langage parlé, dans la société civile comme dans la religion, il nous faut bannir ces barrières d’un autre âge. Mais de grâce, que ce ne soit pas au prix de réformettes ridicules qui porteraient atteinte à toute notre histoire culturelle et spirituelle.