Quand j’étais étudiant, je m’empressai d’aller photocopier des articles de référence. Quand j’en trouvai, c’était un grand bonheur. Je rentrai avec des feuilles noires et des textes imprimés en blanc. Aujourd’hui, en cherchant une référence, des milliers d’informations fusent de l’Internet, ce gigantesque amas d’assertions hétéroclites qui recèle des diamants.

Dans ma jeunesse, la chaîne radio officielle était écoutée avec révérence : elle représentait une source d’informations crédible. Par la suite, la télévision a grugé les soirées d’échanges familiales d’autrefois. À la recherche de la cote d’écoute coûte que coûte, les chaînes télévisées ont sassé l’information pour n’en présenter qu’une version simplifiée. Les nuances qui éclairent certaines vérités sont sacrifiées afin de les rendre abordables au commun des mortels.

La musique représentait alors le bon ton de toute personne à la page. Aujourd’hui, la musique jouée sur disques 16, 33 et 78 tour-minutes (vous souvient-il ?) a fait place à une pléthore de gadgets de musique numérisée, Hifisée, CDisée, DVDisée, IPODisée et iTunée émanant de tous les coins et recoins de la planète. On aurait pensé que l’explosion des communications dans le village global allait rapprocher les esprits et les cœurs…

Or, on prend rapidement conscience de ce que la haine est distillée sans vergogne dans de nombreux sites Internet. Les quotidiens deviennent rachitiques et cèdent place à des sites au sein desquels s’échangent fréquemment des propos virulents et partisans.

Les moyens de communication augmentent et la communication entre les personnes ne semble pas pour autant s’être améliorée.

Qui plus est, la mode est à la recherche de thèses « conspirationnistes » et l’on ne fait plus confiance ni aux gouvernements ni même à l’intégrité des réseaux sociaux. Celle-ci est mise en doute par le piratage, le vol d’identité et la commercialisation personnalisée basée sur les statistiques des visites de sites d’intérêt du consommateur.

Nous vivons une ère qui a vu la fin des certitudes sur plus d’un plan.

Les certitudes qui ont été celles de nos civilisations et notamment en matière de croyances, ont été ébranlées par le doute qui a sapé leur fondement : au Moyen-âge, on fit des acrobaties intellectuelles pour concilier foi et raison et maintenir les croyances qui donnaient un sens à la vie et à l’univers.

Dans la première moitié du XIXe siècle, Fuerbach avança que Dieu ne serait qu’une projection de l’homme, un idéal de ce qu’il ne peut atteindre : ce ne serait pas Dieu qui aurait créé l’homme à son image mais le contraire. La révolution scientifique a expliqué bien des phénomènes de la nature, tout comme la génération spontanée, alors que jusque-là, on avait attribué l’origine de la vie au miracle divin. Les récents progrès scientifiques en biologie et en génétique relativisent le miracle qu’est la vie.

La science qui vise le comment a été confondue à la religion qui vise le pourquoi et qui tente d’élaborer en parallèle un système de valeurs morales. Le doute et le relativisme qui sont des lois auxquelles les scientifiques ne peuvent pas échapper, touchent tout un ensemble de valeurs et font en sorte que l’être humain doit faire face dans sa solitude au mystère de la vie et à l’inconnu.

Cette transition n’est guère facile. Certains rejettent le passé civilisationnel : la devise de Descartes Je pense donc je suis se relit : c’est parce que je suis que je pense ; autrement dit que l’existence précède l’essence.

Parmi ceux qui ne peuvent supporter le saut vers l’inconnu et vers un infini duquel Dieu semble être absent, certains rejettent l’héritage de croyance des générations passées, jetant le bébé avec l’eau du bain. D’autres s’y engoncent : il peut arriver que la liberté totale et la responsabilité qui en découle donnent le vertige et fassent place à un repli sur des positions conservatrices. Nous sommes témoins aujourd’hui d’un retour aveugle à des croyances écrues, allant jusqu’à remplacer l’élévation spirituelle par un intégrisme massacreur et suicidaire.

Plus que jamais, une partie de l’humanité est vulnérable : l’absence grandissante de repères civilisationnels – évidente dans bien des échanges sur la toile – fait place à des bribes d’information glanées sur le tas au sein d’un déluge de données disparates. Les opinions ainsi fondées auprès d’un public non averti véhiculent une certaine incohérence. Elles augmentent le risque d’embrigadement dans des sectes et des idéologies totalisatrices.

Notre système d’éducation qui a revu à la baisse l’instruction de bien des notions doit plus que jamais mettre l’accent sur l’histoire de l’humanité avec ses grands moments et ses échecs, et sur la capacité du discernement du bon grain de l’ivraie au sein de la jungle médiatique.