Arrêté arbitrairement sur des prétextes fallacieux, Oleg Sentsov a instauré un incroyable rapport de force avec Vladimir Poutine du fond de sa colonie sibérienne. Torturé, jugé et condamné sur ces mêmes prétextes, le faire libérer serait pour Poutine un aveu de son propre système. Et le maintenir en détention tout autant: l’illusion de l’homme fort, qui ne cède pas.

Le système poutinien se mord la queue, la coupe du monde n’y a pas suffit. Le monde, s’il en fallait encore pour dévoiler qui est le tenant officiel de ce régime, est au chevet d’Oleg Sentsov. Paradoxe d’une grève de la faim : l’issue peut être fatale, et pourtant ce n’est pas un sacrifice qui est réclamé. Mais plutôt une résistance qui s’incarne.

Si Sentsov est encore vivant -si peu de nouvelles filtrent, Poutine craint même la venue d’un médecin d’Amnesty international. Oleg Sentsov entre dans son 84ème jour de grève de la faim. Il a déjà reçu deux alertes, et on se demande, même s’il était libéré maintenant, dans quelle mesure ses organes pourraient tenir bon. Pourtant il faut continuer à faire pression sur nos dirigeants pour qu’il soit libéré maintenant.

Prisonniers politiques et grève de la faim

La grève de la faim revêt une histoire particulière dans cette partie du monde, bien des spécialistes l’expliqueront. Elle est la détermination des prisonniers politiques. Certains le critiquent ou lui demandent de l’arrêter, avec l’amour d’une personne proche ou la bienveillance de ceux qui ne le connaissent pas mais ne veulent surtout, surtout pas le voir mourir, ou encore les donneurs de leçon qui, bien heureux de ne pas connaître sa situation, savent toujours ce qu’il faut ou ne pas faire, les «sachants-tout».

Au vu de son rocambolesque procès, le cas et la personne même d’Oleg Sentsov ont démontré aux yeux du monde, à la fois l’arbitraire du système Poutine mais aussi toute sa fragilité : un homme seul peut le faire vaciller. Un seul homme, face à un régime. Un homme affamé, agonisant, face à une oligarchie impérialiste qui veut prendre l’apparence d’un pouvoir légitime et réclame, du sang sur les mains en Syrie et ailleurs, une place dans le concert des nations.

Le fantasme de virilisme mis en échec par un seul homme

Oleg Sentsov, par cette grève de la faim, ne fait pas qu’attirer l’attention du monde sur la situation de 70 prisonniers politiques ukrainiens emprisonnés par la Russie, il exerce aussi sa liberté sur le seul espace dont il est maître encore : sa personne, son corps, son espace vital. Il est et demeure libre, même si cette liberté lui coûte la vie.

Sous des fantasmes de virilisme qui ne séduisent en vérité que des adeptes du fascisme, Vladimir Poutine fait face à un véritable résistant des temps modernes. Jusqu’à sa grève de la faim, Oleg Sentsov aura rejeté en totalité Poutine et son système.

Ce qui est assez révélateur sur la mobilisation pour le faire libérer, c’est que l’on n’a pas entendu les souverainistes. Ces obsessifs des frontières n’ont pas pipé mot sur le cas d’Oleg. Ni sur l’Ukraine, dont la Russie  a annexé illégalement la Crimée en 2014 aux termes d’un « référendum » qui fait honte aux démocrates.

L’instrumentalisation de la cause anti-terroriste pour faire plier

Vladimir Poutine est connu pour ses accusations fantaisistes, au gré de ses besoins à un instant donné. Avec Sentsov, ce fut le terrorisme, rien que cela. Agiter la peur d’une menace réelle qui décime des familles, et prononce des sentences de mort ou de mutilation à vie, pour circonscrire celui qui le dérange.

Utiliser une cause si fondamentale – car la lutte contre le terrorisme n’est ni plus ni moins que le droit à la sécurité physique, à son bénéfice personnel et la défense de ses intérêts propres, c’est dire le niveau de cynisme qui habite le Kremlin. Technique sommes toutes assez classique des oppresseurs : trouver un ennemi et agiter une peur viscérale et humaine : celle de la mort. Hier, les Tchétchènes étaient bon bouc-émissaire, aujourd’hui c’est Sentsov, demain s’adaptera.

Soumettre, faire plier, casser, briser, laisser respirer pour reprendre la torture encore plus fort la seconde d’après, faire étouffer dans son vomi sa victime un sac sur la tête, menacer de viol, humilier : ce sont là les pratiques des collaborateurs de Poutine, qui, selon un système auto-alimenté pervers et sadique, pourront devenir à leur tour, ses victimes, dès demain.

L’arbitraire, Sentsov n’a pas voulu s’y soumettre. Il a décidé de ne pas avoir peur, car c’est une décision qu’il a prise. Les démocrates ne peuvent imaginer qu’il meure, ce grand gaillard au sourire malicieux et regard pénétrant. Pourtant c’est une hypothèse plus que plausible à l’heure actuelle. La mort de Sentsov serait un échec patent, un vide obscène de la France, de l’Europe, et de tous les Etats censés garantir un socle démocratique de poids. C’est pour cela qu’il nous faut l’éviter ici et maintenant, car Oleg Sentsov n’est pas un cas particulier, il dit beaucoup de choses de la Russie, et de nous.

La machine russe broie et écrase. Sentsov refuse de se faire broyer. Il est libre. Poutine n’y pourra rien. A nous de le faire libérer et d’entériner sa liberté dans la vie. Monsieur le président de la République Emmanuel Macron, Madame la chancelière Angela Merkel, Mesdames et Messieurs les dirigeants du monde, sauvez notre dignité : faites libérer Oleg Sentsov.