En Israël, nous fêtons la nouvelle année, et tous les Juifs du monde célèbrent Roch Hashana.

Dans quelques jours, ce sera Kippour, et nous, Israéliens, marcherons dans les rues désertes et silencieuses, vêtus de blanc pour ce jour pas comme les autres. Les Juifs du monde entier aussi, me direz-vous. Oui, bien sûr. Mais en tant que jeune immigrante, je peux vous dire que la sensation de vivre Kippour en Israël est toute différente.

Les Juifs de diaspora réalisent avec clarté le jour de Kippour qu’ils vivent dans un monde parallèle. Au sortir de la synagogue, le monde extérieur continue de tourner. Les voitures, les magasins, les restaurants. Une frénésie comparable aux autres jours.

D’habitude notre monde vit en parallèle de l’autre, mais ce jour la il vit en opposition. Le monde Juif a depuis toujours et dans tous les pays du monde, perpétué son propre calendrier et ses propres rites. Un monde avec ses codes, ses valeurs qui est certes compatible avec l’officiel mais qui n’en demeure pas moins parallèle.

Evidemment, il y a des points de rencontres, il y a le monde du travail, l’école publique, les amitiés, les loisirs, la société en elle même qui permettent cette cohabitation et ces entre croisements. De moins en moins paraît-il, mais tout de même.

Mes meilleurs souvenirs en France sont ceux où nous avions réussi à établir des points de rencontre entre tous ces mondes. Quand nous expliquions aux Bretons ce que signifie le mot « alya » et détaillions les règles de casherout aux Picards. Quand nos collègues ont dansé les Orot à notre mariage et assisté à la Brit Mila de notre fils. Quand nos amis non Juifs nous ont soutenus quand nous avions mal et nous sentions incompris. Bref, quand nous avions l’impression que notre monde n’était plus si parallèle que ça. Quand il y avait des entrecroisements et de l’empathie.

Et puis, nous nous sommes fatigués de vivre dans un monde parallèle et avons aspiré à un monde plus vaste et illimité. Un monde que nous pourrions nous approprier. Nous avons réclamé notre droit à avoir pignon sur rue et à être autre chose qu’une minorité, si visible soit-elle.

J’ai cru avec beaucoup de naïveté que l’alya signerait la fin du monde parallèle. Qu’elle nous ferait entrer sur la scène officielle. Et qu’en somme, tous les jours en Israël seraient un éternel Kippour, où je serai, sans trop d’efforts, à l’unisson avec le pays que j’ai adopté.

On a parfois l’impression d’escalader l’Everest quand on est parvenu à tout quitter et à venir vivre en Israël. Mais sur place un autre défi nous attend et il est de taille. Celui de vivre dans le monde officiel, et d’éviter de se complaire uniquement dans un autre monde parallèle, celui de notre communauté d’origine.

On y est en famille et on s’y sent compris. Les choses sont simples et vont d’elles mêmes. Il rassure, mais à terme il paraît limité et bouche nos perspectives. Parfois, il nous regarde bizarrement quand il nous voit flirter avec l’autre, l’officiel. Et nous accuse de trahison et de renier nos origines.

C’est un monde duquel nous cherchons à nous échapper mais dont le manque se fait ressentir immédiatement. Quand c’est dur, on s’y accroche pour ne pas perdre pied.

Mais il ne devrait pas nous suffire. Il devrait être un radeau provisoire mais pas la destination finale.

Il m’est difficile de penser que l’alya se résume à cela. En somme, de passer d’un monde parallèle à un autre. Différent certes, mais presque plus limité au final.

Le monde israélien est dur d’accès. Au delà de la langue, il y a un sens de l’humour différent, des références culturelles, des méthodes de travail, des centres d’intérêt, un mode de vie, une vision du monde qui nous heurtent tant que nous les voyons en étant extérieurs. C’est un monde qui parait abrupte, dans lequel il faut se faire une place et y apporter notre altérité.

Heureusement, il existe des occasions de rencontres et quand les mondes se croisent, il se passe quelque chose de fort et de précieux.

« Pour y appartenir, il faut abandonner quelque chose de soi », m’a-t-on dit. Je ne sais pas. Sûrement.

Il faut déjà le désirer et s’y sentir légitime.

Je fais collectivement le vœu que pour cette nouvelle année, nous osions. Que nous prouvions que vivre en diaspora nous a donné cette capacité à composer. Que nous soyons fiers d’être qui nous sommes au milieu d’un peuple qui est pleinement le nôtre, et que la synthèse est possible.