Lundi 11 janvier, à Marseille, un jeune turc de 15 ans attaquait à la machette un enseignant juif portant une kippa. Une affaire qui devait provoquer une grande émotion, et qui a inspiré à Jérôme Fenoglio, le directeur du journal « Le Monde », un éditorial remarquable.

En voici un extrait : « Ce mal, il faut le considérer pour ce qu’il est : le produit des noces mortelles entre djihadisme et antisémitisme. Le terrorisme fondamentaliste (…) reprend tous les stéréotypes du vieil antisémitisme européen, accommodé à la sauce de l’heure, mélange de théories du complot importées du Moyen-Orient et transportées par Internet ».

Or, force est de constater que nous sommes impuissants à contrer cette propagande antisémite. Les réseaux sociaux, Facebook en particulier, ont une modération quasi inexistante, et ils laissent diffuser quotidiennement, et de manière virale, des publications diabolisant les Juifs.

Je vous donnerai d’abord quelques exemples récents de ce que tolère la « modération » de ce réseau social, toutes ces publications ayant fait l’objet de signalements rejetés ; je vous ferai ensuite un point sur les réponses données par leur direction française ; et nous verrons qu’ailleurs cela change, enfin.

Un faux grossier attribué au Grand Rabbin de France

J’ai trouvé cette publication sur la page Facebook « nous sommes Palestine 2.0 », en date du 24 décembre dernier. En voici la retranscription telle que, fautes d’orthographe et de style inclues :
« Haim Korsia, le grand rabbin de France fait une déclaration choquante pendant son entretien avec François Fillon. Il autorise les juifs à tuer les non juifs qui menace la « nation » juive, enfants et bébés compris. Il est autorisé de tuer les Justes parmi les nations même s’ils ne sont pas responsables de la situation menaçante et il ajoute « Si nous tuons un Gentil qui a pêché ou transgressé l’un des sept commandements … le tueur n’aurait fait aucune erreur » !

N’insistons pas sur l’incohérence et la débilité de cette fausse information. Mentionnons la « source » de cette horreur, car la veille de ce genre de pages enseigne vite que les « références » ne sont pas en nombre illimité, et pourraient être bloquées. Il s’agit du site « Awdnews », pro-iranien et spécialiste en intox grossières.

Fausse citation attribuée à Ruth Elkrief

« Bonjour les crétins. Je suis Ruth Elkrief de BFMTV. Juive, mon travail consiste à vous dire ce qu’il faut pour vous faire penser ce qui arrange ma communauté, et par dessus tout Israël, comme le font le grand nombre de juifs dans les médias. Ma communauté, ce sont aussi bien sûr les gros de la finance, les Goldman-Sachs, Rothschild, etc. Vous ? Je m’en fous. Vous n’êtes là que pour consommer, travailler, payer la dette fictive. Des imbéciles en somme. C’est aussi pour cela que nous vous avons fait voter pour cette alliance comique PS-LR contre le FN par exemple. On a bien rigolé, je dois reconnaitre ! Vous êtes si cons, les goys, comme on vous appelle … A la prochaine. »

Voici la source sur un profil Facebook ayant demandé un partage massif de ce texte ; texte qui fait la synthèse – cette fois en bon français – de tous les stéréotypes antisémites sur les Juifs et le pouvoir, l’argent, leur soi disant contrôle des médias, etc.

Détournement d’un clip vidéo appelant à s’engager dans l’armée de terre

Cette vidéo, malgré des signalements répétés, reste largement partagée. J’écris ici les paroles ignobles accompagnant les images, et qui sont lues sur un ton narquois :

« Si tu es profondément Charlie. Si tu es un gros chômeur inutile. Si tu en as marre de jouer à la Playstation. Si tu es dépourvu de toute conscience morale. Si tu veux tuer des bougnoules en toute liberté et au nom de la démocratie. Et si cela ne te dérange pas d’être un mercenaire criminel au service de la judéo-franc-maçonnerie et de l’idéologie sioniste. L’armée de terre recrute des connards dans ton genre. Plus de 10 000 postes à pourvoir, pour toi, pour les goims, s’enjuiver.fr. »

Et les autres exemples se comptent par centaines …

J’ai enregistré au quotidien et pendant des mois, une série de liens d’un antisémitisme virulent, avec leurs copies d’écran ainsi que celles des refus de la modération de Facebook : cela comprend la reprise de vidéos négationnistes de Faurisson ; des liens vers des sites publiant des faux extraits du Talmud,  présenté comme une littérature démoniaque ; des caricatures dignes du « Stürmer » nazi ; des photomontages accusant « le complot sioniste » d’être responsable de tous les malheurs du monde, guerres, massacres, misère des peuples, etc.

Pour ceux qui ont un minimum de culture historique et se souviennent des grandes thématiques antisémites du passé, on est donc revenu, grâce à Internet et à la passivité criminelle de Facebook, à des thèmes de propagande que l’on croyait disparus depuis la Libération : à la sortie, et même si un adolescent sur mille risque de passer à l’acte, on aura une série d’attaques homicides.

Facebook France a-t-il été informé au plus haut niveau ?

Oui. L’alerte a été donnée par le CRIF dès le premier semestre 2014. Le 12 mai de cette année là, Marc Knobel, directeur des études, dénonçait exemples à l’appui dans un article du Huffington Post, les horreurs que l’on trouvait, entre autres, sur les pages de supporters de Dieudonné. Il obtenait un premier rendez-vous, et non sans mal, quelques dizaines de cas signalés allaient faire l’objet de suppressions sur le réseau social.

Le 19 novembre suivant, un premier séminaire fut organisé par le CRIF sur le thème : « Que devons-nous faire pour lutter contre l’antisémitisme, le racisme et la haine sur le Net ? ». Y participaient notamment le Préfet délégué interministériel à la Lutte contre le Racisme et l’Antisémitisme, un représentant du ministère de l’Intérieur, des membres d’associations antiracistes, des avocats, des procureurs, et … deux responsables des réseaux sociaux, Facebook étant représenté par Madame Delphine Reyre, Directrice des Affaires Publiques. Ayant participé à cette réunion, je me souviens parfaitement avoir échangé avec elle à cette occasion, et même discuté de l’idée – qu’elle jugeait intéressante – d’une « formation » de leurs équipes de modération.

Relations publiques, échanges cordiaux mais rien n’évolue !

Les mois suivant vont voir, certes, des échanges réguliers avec Facebook, une procédure « de deuxième niveau » étant mise en œuvre avec la cellule digitale du CRIF nouvellement créée : remontée des cas flagrants de publications en infraction à la Loi ; action, au cas pas cas, de la direction France du réseau social pour les faire sauter.

Avec l’expérience, c’était combattre une infection galopante par de l’aspirine : les publications antisémites n’ont diminué ni en nombre ni en gravité ; il n’est pas matériellement possible, compte-tenu des effectifs en présence – quelques bénévoles faisant remonter les signalements à la cellule digitale, cellule elle-même mobilisée aussi par d’autres taches, direction France de Facebook ayant d’autres priorités – de faire face au flux de signalements potentiels, pour les dizaines de milliers de participants à ces pages haineuses. L’expérience montre donc qu’il faut traiter le mal en amont.

Refus de toute transparence, propositions inefficaces

La direction de Facebook a invité des représentants du CRIF, de l’UEJF et de la LICRA en Irlande, là où est basée la fameuse équipe de modération qui fait si mal son travail.

Mais aucune réponse précise n’a été donnée à leurs questions : combien sont-ils ? Quelle est leur formation ? Quels sont les fameux « standards de la communauté » qui font prendre en considération ou non un signalement ? Aucune réponse, non plus, à la proposition de formation – historique et juridique – à donner à des modérateurs visiblement inaptes.

Facebook nous a aussi suggéré de publier des « contre discours », comme si avec leurs moyens humains dérisoires, la communauté juive organisée et les associations antiracistes pouvaient se faire entendre, et surtout sur des pages ou dans des groupes où seuls les membres acceptés peuvent publier. Le réseau social, en dernier ressort, dira qu’il se soumet à la loi et aux injonctions des Autorités : mais même si on lui transmettait au final tous les signalements, la plate-forme Pharos du Ministère de l’Intérieur a des effectifs trop faibles (une douzaine de personnes il y a quelques mois), pour faire face à des dizaines de milliers de signalements, signalements qui ne concernent pas uniquement et loin s’en faut, les publications antisémites ou racistes.

Et maintenant, si Facebook France suivait l’exemple allemand ?

Comme on l’a appris cette semaine, grâce à la mobilisation de tous les partis politiques allemands – à l’exception de l’extrême droite -, les Autorités de la République Fédérale ont tapé du poing sur la table et critiqué Facebook pour la non modération des messages antisémites, racistes ou xénophobes.

Le géant américain a été contraint d’engager un vrai budget pour accomplir le travail qu’il n’a pas voulu faire : réellement contrôler ce qui circule sur ses réseaux. La modération sera sous-traitée, avec une équipe d’une centaine de personnes. On ne connait pas encore les procédures de travail, mais on peut espérer qu’elles utiliseront des méthodes drastiques : filtrage systématique des liens sur des sites réputés racistes ou antisémites ; analyse en ligne sur alertes, à partir de quelques mots clés pouvant déchainer des messages haineux ; réelles mesures répressives (suspension de pages ou de groupes en cas d’infractions répétées par exemple) ; identification des titulaires de comptes, obligés de donner leurs vraies identités (ce que le contexte sécuritaire risque aussi d’imposer).

Bref, l’Allemagne va maintenant servir de test. Il reste à espérer que nos Autorités, en France – parfaitement conscientes de la déferlante antisémite -, arriveront elles aussi à imposer la même rigueur à une société américaine « hors sol », profitant financièrement de son succès international, mais totalement autiste quand il s’agit de défendre des citoyens d’autres pays.