Il peut servir parfois – pas trop souvent ni trop longuement – de voir comment les choses évoluent, comment certains événements vécus durant tout le temps de la seconde Intifada à Jérusalem et au cours mes déplacements en Israël, le plus souvent par bus, permettaient d’intuiter – avec d’autres – des faits qui étaient et restent très mal appréhendés à l’étranger.

Au fond, la question perdure comme au temps dans le désert du Sinaï, mais de manière moins « midrachique ou scripturaire ». Au contraire, avec réalisme et des interpellations sociétales fortes, la transmission de l’expertise israélienne à définir les « temps et les délais »l a été souvent longue, hésitante, utilisant un personnel politique, humain et un gouvernement presque formaté.

J’assiste chaque année à Jérusalem à une Conférence organisée par les mouvement religieux d’Israël. Ils ont l’art d’inviter les acteurs les plus efficaces de la société, des leaders permanents ou transitoires. En revanche, leurs interventions, appuyées par des documents, ouvrent sur des projets réels qui tiennent compte de nouvelles données que l’on sent poindre à l’horizon des 20, 30, 50 années prochaines.

Certains faits marquants ont été vaguement évoqués récemment : tel est le cas de la mort de Irving Moskowitz, le 17 juin 2016, médecin qui soignait de très nombreux malades aux Etats-Unis où il était né. Il avait perdu plus de cent membres de sa famille exterminés en Pologne pendant la Shoah.

Son parcours est assez exceptionnel.  Il avait ouvert des casinos et était un as du jeu. Ayant fait fortune, il créa des fondations, en particulier en Israël pour permettre à des Juifs ayant peu de moyens, de vivre de manière décente dans des territoires qu’il souhaitait utiliser à Jérusalem-Est et en Judée Samarie. Il est à l’origine de nombreuses yeshivot, de centres médico-sociaux, d’écoles. Depuis plus de vingt ans, on voit clairement qu’il a acquis des propriétés et, dans la Vieille Ville de Jérusalem, les « mini-implantations » ne cessent de croître, d’une manière qui semble difficile à renverser.

Je l’ai rencontré à diverses occasions, en particulier lorsqu’il venait pour le Prix Moskowitz qui récompense chaque année des actions de revitalisation de la vie urbaine, sociale, économique, culturelle, l’intégration des nouveaux émigrants et la reprise d’une vie juive « pieuse » (Ateret Kohanim, entre autre). Son décès n’arrêtera pas les projets qu’il avait l’intention de mener à terme pour que les Juifs du monde entier puissent vivre en Israël et assurent la croissance multiforme du pays.

Inévitablement, sa position a évidemment été contestée par beaucoup dans le gouvernement israélien, tandis que les Eglises locales traditionnelles cherchaient à préserver leurs propriétés foncières et leurs identités vénérables. A l’occasion de sa mort, j’ai fait un retour sur les tendances qui s’affirmaient voici dix ans déjà et qui se précisent.

Dix ans ont passé, les constats se sont précisés, affinés. Il ne font que commencer. Je préciserai ma pensée dans des articles prochains, donc de 2016. Voici donc un texte que j’ai écrit et publié dans « Itonit » et dans une revue d’études géo-stratégiques en yiddish le 31 juillet 2006 :

Jours de guerre. Apres le mois juif de Tammuz, généralement consacré à un mouvement de pénitence et de réflexion sur la destinée humaine, voici que la guerre est désormais ouverte. Cette fois, ce ne sont plus les  attaques périodiques, les attentats terroristes ponctuels. Cela fait des mois que Gaza est une zone totalement déstabilisée, non-sécuritaire, « hors-légalité » selon les paroles de Abu Mazen, le Président de l’Autorité palestinienne. Au Hamas vient se joindre l’action du Hezbollah qui participe, légitimement selon la loi en vigueur, au gouvernement et donc à la destinée de la République du Liban.

Il y a certainement un grave élément de confusion (bilbul/בילבול) qui se précise dans tout le Proche et Moyen-Orient. L’élément médiatique pourrait presque passer sous silence les meurtres, les assassinats, les bombardements sauvages qui continuent de laminer l’Irak. Le monde musulman bouge, se meut selon une logique qui semble avoir été mal
évaluée ou sous-estimée. Le monde shiite – irano-irakien, avec ses ramifications syriennes et libanaises, cherche à positionner, avec violence, des revendications qui sembleraient appartenir a priori au monde arabe; ce serait oublier que l’Iran n’est pas arabe mais indo-européenne et que l’Islam est aujourd’hui bien plus vaste que la sphère arabe, en particulier en Asie, en Afrique.

Israël se trouve à nouveau confronté à une guerre existentielle. Voici 18 ans, j’écrivais dans le journal français « La Croix » un article intitulé « Quarante ans et un Carême » repris en langue yiddish (« Fertzik yurn far a tzum – פערציק יארן פאר א צום »). C’était en ce Carême 1988/5748 : il coïncidait avec le quarantième anniversaire de l’Etat hébreu.

Il était alors évident que se produisait en Israël la nécessaire transformation structurelle à laquelle tout « corps vivant » est astreint malgré lui. La question était, à cette époque, que les anciens et les « pionniers » consentent à céder la place à un establishment politique et « créatif » nouveau : le simple mouvement naturel de la transmission entre les générations. C’était voici 18 ans! Aujourd’hui (en 2006), Israël se trouve, pour la première fois depuis la guerre du Kippour, face à une guerre qui ressemble avant tout à « un conflit identitaire« . Il est dur pour un Etat aussi jeune de friser la soixantaine, surtout dans une région ou la jeunesse assure massivement l’avenir d’une nation qui retrouve ses marques dans des promesses ancestrales alors qu’elle est dynamisée par des forces qui ouvrent sur des constructions à venir.

Cette même crise identitaire continue de se préciser dans un Proche-Orient issu de brisures aux multiples strates historiques. En une nuit, les Ottomans avaient quitté la Terre d’Israël après y avoir régné en maîtres le temps de deux périodes dont une de 400 ans. Ils cédèrent la place aux Britanniques.

Un Juif natif de Jérusalem, ayant passé toute sa vie dans le minuscule quartier de l’actuel Kikar Tziyon, Bentzion Shmuelovitch le coiffeur, travailla jusqu’à sa mort à 83 ans. Décédé l’an dernier il m’expliquait combien la population avait été siderée. Tous s’interrogeaient : qui assurerait le gouvernement, la sécurité après le départ – en une seule nuit, de toutes l’administration turque ? Il n’a jamais eu de colons turcs, ni de locuteurs turcophones. On n’a jamais parlé le turc en Terre d’Israël en quatre siècles de présence et il ne subsistait, à Jérusalem, qu’une famille liée de loin à des administrateurs de la Sublime Porte.

Qu’on le veuille ou non, cette terre est sémitisante, faite de populations dont l’esprit est également sémitique dans son expression même quand les Caucasiens de Géorgie au langage fascinant et archaïque, les Arméniens au parler indo-européen imprégné de culture persane, les tribus arabes si nombreuses et les Grecs avoisinants s’immisçaient dans un couloir tellurique, devenu le checkpoint migratoire entre les continents.

Il est aussi évident que, environ dix ans après la chute officielle des régimes communistes, le renouveau des Eglises requiert de positionnements novateurs, difficiles à clarifier en un temps si court. Il faudra beaucoup de temps – sans doute des décennies – pour que les Eglises russe, roumaine, bulgare, macédonienne, serbe, géorgienne, arménienne orthodoxes ou dites « anciennes » prennent leurs marques dans des régions ou des Etats en mutation.

En 1943, Mgr. Francis Dvornik publia un remarquable article sur « Eglises nationales et Eglise universelle » (in « Eastern Churches Quarterly V (1943), pp. 172-219; paru dans « Istina » en 1991 -N°1).

Son article prend aujourd’hui un sens particulier avec la résurgence des prétentions « nationales », en tout cas territoriales de certaines Eglises, en particulier orthodoxes. Il ne sert à rien de porter un jugement sur une situation aussi mouvante. La liberté est une dimension dont il est très difficile de mesurer avec clarté et précision le niveau de réalité des éléments à prendre en compte dans chaque contexte géo-stratégique ; il est d’ailleurs bien plus délicat à évaluer au sein de sociétés qui ont véritablement succombé à des formes véritables d’apostasie de la foi au Dieu unique pendant pratiquement un siècle. Il faut beaucoup de patience et surtout de veille attentive des événements à venir.

L’apostasie ne disparaît pas comme un feu-follet. Elle court sous la braise avant que d’être exorcisée contre sa volonté historique tenace.

Il reste que Mgr. Dvornik décrit avec beaucoup de clairvoyance la situation de l’universalité de l’Eglise ancienne, en particulier dans son déploiement vers le plateau persique, l’existence de l’Eglise « syrienne ou assyrienne » (elle deviendra nestorienne et syro-orthodoxe) de Perse, du Tibet, de Mongolie, de Mandchourie, aux frontières du Japon. Elle a su durablement s’implanter en Inde. Elle a disparu de la péninsule arabe et des îles indonésiennes.

Nous reviendrons sur cet article et cette réalité locale, mais nous assisterions presque aujourd’hui à un naufrage du à des lames de surface, peu profondes mais invariantes qui serpentent sur le cours de l’histoire. Nous restons apparemment figés face au tournant qui mute ce qui fut donné à l’Eglise universelle dès les premiers siècles. Une situation qui pourrait rappeler la chute d’Hippone sous la pression barbare alors que Saint Augustin vit son oeuvre s’enfouir dans un sommeil mortel, pesant et toujours irréversible. Pourtant ses écrits ont modelé la pensée du christianisme dans toutes les diversités culturelles du pourtour méditerranéen. Les autres confessions religieuses s’emboîtent naturellement comme des poupées gigognes alors qu’elles seraient tentées de se retirer en elles-mêmes. Il y a un vrai pari de baser sa vie sur la révélation du Tout-Autre qui ne cesse d’interpeller chaque génération.

L’Eglise est née dans le « limes de l’Empire romain ». Elle n’est pas née au sein d’un judaïsme indépendant. La judéité était soumise à une autorité despotique et violemment anti-judaïque. Elle est née « aux frontières » de cet empire et non en son centre. Curieusement, à l’époque de la vie terrestre de Jésus de Nazareth, il était plus naturel, dans les synagogues des diasporas (de la Crimée à la Grèce, à Alexandrie, à Rome, dans les zones franques ou à Malte, dans la péninsule ibérique, la Dacie et ailleurs en l’Europe d’alors), de prier en latin, en grec, ce que le judaïsme actuel semble oublier le temps de « revitaliser » l’hébraïcité des fils d’Abraham. Cela peut créer des « turbulences psycho-culturelles » sérieuses et des altercations dues à l’ignorance de proximités antiques.

Aujourd’hui chacun semble oublier qu’il n’y avait pas de nationalisme linguistique dans la primitive Eglise comme l’avait remarqué et décrit le linguiste Roman Jakobson. L’ordination des « Sept » – sans doute les diacres bien que rien ne prouve leur véritable statut selon les traditions -(Actes des Apôtres 6:6) est due à un sentiment de discrimination entre les veuves d’origine hébraïque (juive) et celles qui étaient grecques (de la gentilité ou dans une situation mixte non reconnue par le judaïsme classique).

Nous approcherons bientôt, après le mois de Tamouz, de Tisha be’Av jour mémorial de la destruction des deux Batey HaMikdash\בתי מקדש ou Temples. Le cri apparemment grégaire de « eykha\איכה » (eh quoi, comment? pourquoi?) jaillit du Livre du Prophète Jérémie lu en ce jour (« Les Lamentations » – « Eykha\איכה » en hébreu). Est-ce alors un cri de désespoir? Il est clair que c’est le cri d’entrailles confrontées à la mort et la dévastation… ou peut-être à autre chose « comment ferons-nous face? » en forme de questionnement plus positif.

Il manque à cette heure des paroles spirituelles fortes en Israël, appelant à la justice de toute une société, de sa relation à elle-même et aux autres. Il faut sans doute y voir ce clivage générationnel, sans doute décuplé par la peur, et un effroyable isolement. Je ne parle pas de l’isolement politique. Certes il faut en tenir compte, mais il n’est pas « essentiel » sur le plan politique, il l’est à une profondeur insoupçonnée dans les épreuves que traversent tous les habitants de la région.

Curieusement, Israël fait l’expérience spirituelle exprimée par Saint Paul : « Vous êtes conscients, vous tous qui êtes en Asie, que vous m’avez abandonné… mais que Dieu m’est venu en aide » (2 Timothée 1:15).

Dans les circonstances présentes, Israël comme le monde juif, est une fois de plus confronté à sa « solitude existentielle et identitaire ». Il est vraiment fascinant de scruter ce mystère de lutte permanente pour la survie, doublée aujourd’hui par l’urgence à trouver des repères durables pour une identité cohérente. Comme en miroir, les foules arabes sont livrées à la solitude d’une mort devenue le mirage de leur destinée. Cette fracture si parallèle est fait pour éclater.

La vraie question est chrétienne : pour quelle raison les Eglises du Proche-Orient – et bien d’autres – se situent d’emblée, et exclusivement, en situation d’affrontement avec le monde juif, après avoir été longtemps ignorées et humiliées par les patriarcats issus de l’Empire romain d’Orient et d’Occident ?

La réponse ne se trouve pas uniquement dans des problèmes de solidarité avec le monde arabe, chrétien ou musulman, voire juif ou mazdéen. Elle ne s’agit pas uniquement d’une question classique au niveau théologique. Aux moments les plus dramatiques, il reste pour le croyant la perspective vivace de l’eschaton, des fins dernières qui induisent une dynamique réelle de l’espérance prophétique.

Ne serait-ce pas plutôt cette apparente incapacité à croire avec une foi parfaite que Dieu est le Dieu des vivants et qu’Il ressuscite les morts ? Cette perspective reste une question ouverte et curieusement neuve : habituellement la réponse est celle de l’affrontement haineux ou la fascination de la mort. Deux milles ans ont passé, autant dire une gouttelette d’eau – à peine – face à l’immensité du déploiement de l’univers sur des milliards d’années. Un peu de raison raisonnable dans un domaine où l’irrationnel prend volontiers le dessus ou propose des interprétations invérifiables.

On peut, à ce stade dire brièvement que le judaïsme à une foi invincible et incommensurable en la vie accordée par Dieu en dépit de tout et surtout de lui-même comme « judaïsme ». Le christianisme affirme cette même vie tout en restant tenté d’en vérifier le bien-fondé par son attirance vaine et surtout prématurée du nécessaire passage par la mort. L’espérance christique n’est pas de ce monde-ci et peut facilement tomber dans les escarcelles de la suffisance.

Lo emut ki ekhyeh – לא אמות כי אחיה – Je ne mourrai pas mais vivrai…