Je me souviens du Juif Imaginaire d’Alain Finkielkraut, de sa recherche d’identité, de sa nécessité de racines. Je me souviens de ma propre quête : Qui étais-je vraiment ? Juive par ma mère, catholique par mon père, d’Andalousie à Florence, j’aimais, enfant, toutes mes méditerranées.

Mais le chemin vers « ma terre promise » se fit brutalement, au point de l’écrire dans un livre :

« A 5 ans on m’a montré l’homme sur sa croix, on m’a dit :

Il est mort pour toi !

Pour moi ?

Je suis devenue coupable.

Aime le absolument, n’existe que pour lui.

Je suis devenue amour.

Proteste-toi et prie.

Je suis devenue anorexique.

A cinq ans j’étais anorexique et je croyais en Dieu,

Jusqu’au jour où l’on m’a demandé :

– Votre mère c’est Cortès avec un S ou avec un Z ? »

– Avec un s…

– Mais alors t’es juive !

Du vous au tu, une fraction de seconde !

– Et Moreno, ma grand mère s’appelait Moreno, c’est juif ça aussi ?

On ne m’a pas répondu…

J’ai rajouté « juive » à chrétienne et anorexique. »

C’est ainsi que je suis entrée en judaïsme, et que j’en découvris peu à peu la pensée et la philosophie, les prérogatives, les droits et les devoirs, les lettres surtout, qui m’ouvrirent à tous les impossibles.

J’y naviguais comme Alice au pays des merveilles, mais, avec une question récurrente : « Pourquoi moi, pourquoi nous, pourquoi avions-nous été choisis pour être ce peuple dit élu, et toujours attaché au berceau de Moise, qu’avions-nous de si différent ?

Aujourd’hui encore ces questions me traversent même si comme Finkielkraut sur les dernières lignes du «  juif imaginaire », je sais que c’est plus une vision intellectuelle et ludique, qu’un réel questionnement.

Par contre la réflexion sur ce qu’est être juif, et comment être un juif honorable, reste entière, parce que ne pas approcher fondamentalement ce que nous sommes, ne pas savoir ce que cela implique et recouvre, être seulement juif par naissance, fait de nous des « coquilles vides » que le ventre de nos mères n’était pas à même de combler.

Il voulait être un juif honorable.

Il y a quelques semaines Robin Williams disparaissait, et après une effervescence médiatique de 24 h, son visage quitta les écrans et les colonnes des journaux.

Et pourtant, que d’émotion dans « Le cercle des poètes disparus » ou « Good Morning Vietnam ».

En seulement deux films, juif égaré dans les abysses d’un star-system hollywoodien, il avait transcendé son humanité, l’avait partagée avec des millions de gens sur la terre, pour le meilleur de l’homme, cette partie qui tend à l’amour des autres, aux beaux sentiments, à la fraternité.

Robin Williams est mort et, alors que déjà il a quitté nos esprits, balayé par le mouvement constant des informations, je me demande ce qui germera en nous, de ce qu’il a offert de lui : l’intelligence des sentiments et quelque chose de plus confus lié à l’âme juive, un écartèlement entre être et devenir, sans jamais toucher à l’infâme, quelles que soient nos douleurs, nos détresses, ou nos ressentiments.

Il est mort de cette impossibilité d’unir la perfection d’un idéal juif, à la quotidienneté superficielle des jours, pour devenir « un juif honorable »

Le problème pour les juifs est de choisir entre une et mille possibilités ; préserver l’identité juive, tout en s’ouvrant au monde ; être grégaire et ne pas en mourir.

Ne vaudrait-il pas mieux plutôt que refuser le statut de juif à ceux qui le désirent, au contraire leur offrir la possibilité d’y accéder ? Yeshayahou Leibowitz disait que l’élite des juifs cultivés, pouvait appliquer le judaïsme en tout désintéressement, alors que le peuple moins instruit, et soumis à l’archaïsme, demeurait adorateur d’idoles, avait besoin d’icônes à aimer.

Quand on voit « l’adoration » des Israéliens pour Tsahal, on perçoit bien cette dimension « adorante » d’un peuple toujours dans l’incantatoire et l’incantation.

Trop de Magnifiques, trop de Mangeclous et de Valeureux, trop de démesure, de déserts, de Moïse, de commandements et de buissons ardents en nous…

 Alors être un juif honorable, qui l’est ?

Celui qui du matin au soir applique les règles, fait ses prières, médite, agit en fonction de la Loi, jamais ne la remet en question, ou au contraire est-ce celui qui se révolte contre ce qui peut blesser, considérant que chaque pensée qui le meut, est aussi du divin ?

Celui qui comme le Kaf courbe le dos devant la violence qui le détruit, convaincu que tout a un sens et que Dieu sait le pourquoi des choses, ou celui qui se redresse pour résister ?

Celui qui voulant oublier l’horreur des génocides, chausse des lunettes roses et ne voit sous le prisme de couleurs redistribuées que ce qui ne le dérange pas, ne le fait pas pleurer, ne l’empêche ni de dormir ni de manger, ou celui qui, utopiste parmi les utopistes croit que tout est toujours possible, croit en l’honneur de l’ennemi alors même que des missiles frappent son toit, font exploser sa terre, pleurer les femmes, mourir les enfants ? Qui pour que la vie survive négocie avec un diable qui ne veut que la mort et la dévastation ?

Comment être un juif honorable respectueux des règles et des dogmes, alors même que ceux-ci nous suggèrent mille réponses à une question posée, nous font défendre la vie alors que l’on tend à prendre la nôtre dans un monde où les valeurs spirituelles déclinent et où les mots solidarité et fraternité ne sont plus que des mots inscrits aux frontons des édifices ?

Dans une époque où la montée de l’antisémitisme est une constante, être un juif honorable pour beaucoup, pourrait être un juif silencieux et sans révolte, visage baissé sous le chapeau noir, confondu en prières.

Pour d’autres, et dont Tsahal est le symbole, un homme debout, résistant, formé pour la défense, visage levé face au danger, la kalachnikov dans une main, la Torah dans l’autre.

Etre juif n’est ni doux, ni facile, mais être un juif honorable multiplie la difficulté, parce que quoi que nous choisissions d’être ou de vivre, nous avons une chose commune à tous, une petite connexion neuronale qui nous fait diviser et rediviser la moindre pensée  pour nous approcher d’un infini, repoussé toujours plus loin.

Et si c’était ça, être juif ? Un pont entre le ciel et la terre… Sinon, quoi d’autre ?