Aucun lieu n’est éloigné[1]. Rav Nahman de Breslev

Adoua, Tigray, Ethiopie, le 12 Février 2016 – La vie en expatriation offre d’incroyables moments, qui plus et, lorsque l’expérience est vécue en  »brousse[2] » loin du tumulte des capitales. Cette vie choisie, loin de son pays et des siens, loin de soi, amène à réfléchir dans sa condition d’homme, de juif, car dans ces grands espaces si parfaitement décrit par Ernest Psichari[3], le temps n’existe pas.

Confronté à un monde auquel nous ne sommes pas habitués, où tout est remis en question, du simple envoi de l’email pour cause de manque de courant, ou pour des questions plus sérieuses de sécurités, un sac toujours prêt, avec quelques billets verts et mes passeports dans le cas d’un départ forcé…rien d’alarmant ni de surprenant, de simples habitudes à prendre. Paradoxalement ce monde d’apparence hostile devient peu à peu le mien : on s’y installe. Au fur et à mesure on fait partie de ces paysages et la maison n’est plus forcément Tel Aviv ou Paris, mais N’zérékoré[4] ou Adoua[5].

En expatriation, les sentiments sont exacerbés, les découvertes toujours formidables, le pays toujours beau et fabuleux, les amitiés fortes comme jamais, les amours inoubliables, les déceptions bien difficiles. L’identité nationale est renforcée, l’identité religieuse peut en être bouleversée.

Sensation d’être plus Français, lorsque l’on vit dans une ancienne colonie, liant un rapport étrange avec ces terres conquises un temps, comme le furent celles de mes parents. Je garde à l’esprit que si des soldats portant le salacot blanc[6] n’avaient débarqué sur les côtes du Maghreb, je porterais encore cet habit dit  »traditionnel ». L’Israélien que je suis devenu, je le vis dans ma façon de gérer l’imprévu, faisant usage d’une chutzpah[7] bien utile si maniée avec subtilité. Dans mon travail, c’est avec une certaine fierté de voir le drapeau frappé de l’étoile de David flotté côte à côte de celui de l’Ethiopie lors de projets humanitaires.

Etre Juif, qu’en est-il ? Mon entourage local ne comprend pas cette religion, pourtant originaire de l’orthodoxie éthiopienne, à l’exception de quelques vendeurs pour lesquels le mot juif évoque un peuple de bon négociants; en Guinée, les personnes âgées faisaient référence à l’éducation et aux savoir de ceux qui partis de rien, réussissaient partout. Mon judaïsme, par défaut est donc un peu enfoui, un peu là, loin des neufs autres juifs nécessaires pour un minian. Effacement d’une identité, diront certains, disparition penseront d’autres? J’en doute.

Il existe peu d’exemples de Juifs ayant vécu une expérience aussi forte et aussi solitaire. Je pourrais prendre pour référence, Joseph Halevy[8] chargé de mission pour l’Alliance Israélite Universelle ou le Rabbin Mardochée Aby Serour[9] correspondant de la Société Nationale de Géographie, mais ces derniers, au cours de leurs voyages, rencontrèrent des communautés reculées.

Dans mon cas, du fait d’un isolement certain, je me dois de me raccrocher à des rites ancestraux. La mezzuzah de mon arrière grand-père, apposée religieusement à la porte de chez moi, dans chacune de mes longues expatriations; mes bougies de shabbat, allumées chaque vendredi à la tombée de la nuit, avec la même gestuelle rituelle. Ces bougies, le plus souvent chinoises achetées chez un marchand musulman, peuvent être aussi remplacée par des cierges d’églises.

Le verre de kiddouch est l’un de ces verres indiens en aluminium acheté au marché, rappelant la brillance de la coupe des chabbats de mon enfance. Pour les grandes fêtes, j’organise, si l’occasion le permet, avec le volontaire français de l’évêché, et d’autres voyageurs de passage un seder improvisé[10]. Certains de mes coreligionnaires diront que les actes répétés ici ne sont que traditions dénuées de religiosité. Je leur répondrai que le simple fait d’accomplir une mitzvah reste un acte de foi, que la démarche soit divine ou nostalgique.

Le religion de Moïse et d’Israël donnant une importance particulière à la transmission, symbole de son dépassement, je m’interroge sur ce qu’il restera de mon judaïsme « de brousse »? Comment concilier ce « rêve de repartir »[11] et fondation d’un foyer? Certainement quelque chose qui amènera ma progéniture à se poser d’autres questions. Si ma compagne est juive la réponse est toute trouvée. Dans le cas contraire, pour nos enfants, le judaïsme au sens halakhique sera dissous, les éléments immuables de l’identité juive seront là, bien plus qu’en filigrane de leur éducation. Comme pour moi dans ma bourgade abyssinienne, il sera présent dans sa consonance cultuelle vecteur de la transmission: ce verre de metal sera le verre de kiddouch de leur père ou de leur enfance, quant à cette mezzuzah, elle aura pour toujours cette valeur ancestrale et éternelle.

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[1] אין מקום רחוק Ain Makom Rahok, Rav Nahman de Breslev c.1800

[2] La  »brousse » en Afrique francophone, est toute la partie du pays à la sortie de la capitale, vision bien jacobine. [ndlr]

[3] Terres de soleil et de sommeil, Ernest Psichari, 1917

[4] Ville de Guinée (Conakry), située aux confins du Liberia, du Sierra Leone et de la Côte d’Ivoire

[5] Ville d’Ethiopie, située à la frontière avec l’Erythrée

[6] Anachronisme pour l’image : le casque colonial français entre en service en 1878, les troupes du Général Bugeaud débarquent à Alger en 1830[ndlr]

[7] En hébreu: culot

[8] Excursion chez les Falacha en Abyssinie, Joseph Halevy, 1869

[9] Reconnaissance au Maroc, Charles de Foucauld, 1883-1884

[10] Perfect Stranger, https://3roadblog.wordpress.com/2012/09/17/perfect-strangers/

[11]  »Il y a toujours ce vent d’inconnu et d’aventure qui nous talonne tous, et sans lequel notre métier ne serait pas possible; quand une fois on a respire ce vent-là, on étouffe après, en air calme; toutes les choses douces et aimées, après lesquelles on a soupiré quand on était au loin, deviennent peu à peu monotones, incolores; – et, sourdement, on rêve de repartir. » Les trois dames de la Kasbah, Pierre Loti, 1850