Depuis quelques temps, très exactement depuis la constitution du nouveau gouvernement israélien à la suite des élections législatives du 17 mars 2015, on entend à nouveau parler de la question des conversions au judaïsme, et par voie de conséquence, de la position des mouvements orthodoxes vis-à-vis des autres tendances religieuses juives : les libéraux et les massortim.

Pourquoi ce vieux débat ressurgit-il ? Du fait de la coalition politique que Benjamin Netanyahu, vainqueur des élections, a été contraint d’opérer, entre autres, avec les partis ultra-orthodoxes séfarade (Shas) et ashkénaze (Yahadout haTorah).

Ces derniers n’ont eu de cesse que de revenir sur la réforme « historique » adoptée en novembre dernier par le précédent gouvernement qui prévoyait d’étendre à quelque 30 rabbins orthodoxes de la ville la possibilité d’effectuer des conversions reconnues par l’État – soit une augmentation par rapport aux quatre tribunaux contrôlés par le grand rabbinat. La loi visait à créer des normes plus souples, dans les limites de la conversion orthodoxe.

Il est bon de rappeler que 400.000 Israéliens ne sont pas reconnus comme Juifs par le grand rabbinat d’Israël. Il s’agit essentiellement de russophones qui, à la suite de la chute du rideau de fer, ont immigré en Israël avec leurs proches juifs selon la loi du retour, mais ne sont pas Juifs selon la loi juive orthodoxe (halakha).

La décision visait à assouplir les normes de conversion et à donner à ces Israéliens plus de liberté de choix. Bien entendu, à l’époque (qui n’est pas si lointaine), les partis orthodoxes se sont élevés vigoureusement contre la réforme, mais n’ont rien pu faire, étant hors du gouvernement.

Les élections de mars ont changé la donne et ils ont obtenu, de façon peu démocratique puisque non présentée à la Knesset (parlement), le retour au statu quo ante.

Ce qui signifie que les candidats à la conversion ne pourront désormais – après ces quelques petits mois de « libéralisation » − se présenter que devant l’un des quatre tribunaux gérés par le grand rabbinat.

Résultat : le processus sera bien plus exigeant, et les délais encore plus longs (probablement des années pour certains). Les normes orthodoxes sont particulièrement strictes puisqu’elles prévoient, par exemple, que les candidats à la conversion s’engagent à envoyer leurs enfants dans une école orthodoxe.

Ainsi, ce qui avait été qualifié de « fenêtre d’opportunité » par les partisans d’un pluralisme religieux, en fait majoritaires en Israël, a pris fin aussi vite qu’elle avait commencé avec l’accord entre le Likud et les partis ultra-religieux.

C’est pourtant, selon un récent sondage réalisé par Hiddoush 2014, une organisation qui milite pour le pluralisme religieux, 64 % des Israéliens voudraient qu’Israël reconnaisse les conversions des courants conservateurs et réformés, au même titre que celles des orthodoxes.

La réforme du mois de novembre ne le prévoyait pas. Elle prônait seulement une extension des conversions orthodoxes reconnues par l’Etat. Mais ç’aurait déjà été une brèche dans le monopole que s’arroge le grand rabbinat sur les services religieux. C’est ce qui a fait dire à Yitshar Hess, chef du mouvement conservateur (massorti) d’Israël, que la décision prise par le gouvernement montre « une faiblesse du Rabbinat, non sa force. » Si ce dernier se sentait bien assis sur ses positions, il ne se serait pas senti menacé par la réforme avortée.

Ce qui est peut-être encore plus grave que la décision du gouvernement donnant aux ultra-orthodoxes un pouvoir absolu sur la religion juive en Israël (mais qui en est une des conséquences), est l’arrogance de ses leaders par rapport aux mouvements libéral et massorti.

Ainsi, David Azoulay, ministre ultra-orthodoxe des cultes, s’est permis d’affirmer que, selon lui, les membres de ces mouvements ne sont pas juifs ; qu’ils se sont égarés et qu’il espère qu’ils retourneront au sein du judaïsme, conformément à la halakha (déclaration à la radio de Tsahal le 7 juillet).

De son côté, le député de Yahadout haTorah, Moshé Gafni, a affirmé que, bien que considérant les Juifs réformés comme des Juifs (merci M. Gafni!), ces derniers « plantent un couteau dans le dos de la sainte Torah ».

Certes, Benjamin Netanyahu a déclaré que tous ces propos étaient inacceptables et qu’ils ne reflètent pas la position du gouvernement. Il a ajouté qu’il s’était entretenu avec le ministre des cultes, David Azoulay, pour lui rappeler qu’Israël est le foyer de tous les Juifs, et qu’en tant que ministre des cultes, il est au service de tous les citoyens israéliens.

Il n’empêche que dans cet État qui a été le rêve de tous les Juifs à toutes les époques depuis 2000 ans ; à la création duquel tous ont œuvré, indépendamment de leurs orientations religieuses ou politiques, il se trouve des politiciens pour prétendre exclure telle ou telle catégorie d’hommes et de femmes au prétexte de leur approche d’un patrimoine commun.

Oublient-ils, ces intégristes d’aujourd’hui, que le peuple juif a toujours été divers au sein même de son unité ? Oublient-ils la leçon de tolérance et de fraternité qui se dégage des discussions talmudiques ? Prennent-ils conscience de ce que bien des dispositions de la « sainte Torah » ont été rendues inapplicables par les rabbis de la Mishna et de la Guemara, au nom de la justice ? Que font-ils de cet enseignement qui interdit d’imposer à la communauté des lois trop lourdes pour elle ? En vérité, ces « religieux », en stigmatisant ceux qui ne pensent et n’agissent pas comme eux, font voler en éclat le klal Israel, l’unité du peuple juif.

Se référant aux déclarations irresponsables et diffamatoires du ministre des cultes et d’un député, le directeur de la puissante Ligue Anti-Diffamation, Abraham Foxman a fait remarquer que ces propos « émanant du ministre des affaires religieuses […] ne servent qu’à élargir et creuser les divisions entre Juifs, et mettent à mal les efforts pour promouvoir un judaïsme religieux d’unité ». Il a ajouté « qu’il est impératif que le gouvernement israélien engage des efforts soutenus et intenses pour s’assurer que tous les Juifs puissent se sentir chez eux et à l’aise en Israël, sans distinction de croyance ou d’affiliation. Israël et le peuple juif se porteront mieux une fois que tous les Juifs et leurs sensibilités seront également respectés et tolérés ».

Cette leçon d’ouverture mutuelle devrait pouvoir être entendue aisément par des personnes adultes et responsables. Je ne peux pas imaginer qu’il ne s’en trouve en grand nombre sur cette terre où « les yeux de l’Eternel ton Dieu sont fixés depuis le début de l’année jusqu’à la fin de l’année » (Deutéronome 11:12).

Les Juifs qui ont eu tant à souffrir de l’ostracisme des autres au cours de leur histoire n’ont pas le droit de se jeter des anathèmes et de créer une nouvelle catégorie ; non plus le Juif de la société, ou le Juif des nations, mais le Juif des Juifs !

Shabbath Shalom à tous et à chacun.