Rome, ses monuments, ses ruines, tout ce qui fait de cette ville un centre touristique très visité durant toute l’année. Rome et son fleuve, le Tibre ; et au milieu du Tibre, une île, l’île Tibérine.

Une grande partie en est occupée par un bâtiment couleur grise et brique assez austère qui ressemble à une prison. Pourtant il s’agit d’un hôpital, le Fatebenefratelli, fondé au XVIe siècle. Pendant la dernière guerre, cet hôpital a accueilli de bien curieux malades.

En effet, à l’annonce de la grande rafle des Juifs de Rome du 16 octobre 1943, beaucoup d’entre eux furent admis dans cet hôpital sous prétexte d’une maladie très grave et très contagieuse, mais… imaginaire, le « syndrome K ». C’est ainsi que les docteurs Adriano Ossicini, Vittorio Sacerdoti et Giovanni Borromeo sauvèrent des dizaines de Juifs.

« La mention syndrome K fut apposée sur le dossier médical des patients pour indiquer que le pensionnaire n’était pas malade, mais juif, et avait besoin d’être protégé », a expliqué Ossicini au journal italien La Stampa l’année dernière.

Le « K » représentait Albert Kesselring et Herbert Kappler – deux commandants nazis impitoyables. Les soldats étaient tellement alarmés par la liste des symptômes et la toux incessante qu’ils se gardèrent bien d’inspecter ces patients.

Après-guerre, les médecins ont été honorés pour leur action héroïque, et l’hôpital Fatebenefratelli a été déclaré « Maison de Vie » par la Fondation internationale Raoul Wallenberg.

Qu’on fait ces médecins pour sauver ces vies innocentes ? Ils ont eu recours à un stratagème que leur profession leur permettait de mettre en place.

Factuellement, ils n’ont pas été des héros au sens habituel de ce terme : ils ne se sont pas illustrés sur des champs de bataille, n’ont pas fourni des armes à la Résistance, n’ont pas eu à résister à des tortures.

Pourtant, ils ont été des héros, des Justes en ce sens qu’ils ont su prendre la mesure du terrible danger qu’encourraient leurs concitoyens juifs et que leur compassion l’a emporté sur les risques qu’ils prenaient en abritant des familles promises à la déportation et à la mort.

J’ai toujours été frappé par la manière dont les Justes des nations honorés par Yad Vashem ont expliqué leur conduite lorsqu’ils étaient questionnés par des journalistes.

L’un des fils de « mes » propres Justes – Georges et Juliette Allenbach ז »ל – interviewé par France 3 Franche-Comté, expliquait : « Mes parents n’étaient pas des héros, ils n’ont fait que leur devoir de Protestants croyants que leurs pasteurs, montrant souvent eux-mêmes l’exemple, exhortaient à protéger, accueillir, abriter, soustraire à la police française des hommes, des femmes et des enfants traqués comme du gibier au seul prétexte de leur appartenance religieuse. »

Et c’est ainsi que ma jeune sœur Françoise (7 mois à l’époque) et moi-même (2 ans) avons été recueillis à Besançon par un couple de Protestants d’origine suisse et leurs quatre enfants (tous engagés dans la Résistance) qui sont devenus à tout jamais notre seconde famille.

Donc, il apparaît que les Justes ne savaient pas qu’en agissant de la sorte, ils étaient Justes, qu’ils n’en revendiquaient évidemment pas le titre et qu’ils ont été extrêmement surpris d’être honorés par l’Etat d’Israël.

Mais alors, pourquoi la société, d’ordinaire si indifférente, a-t-elle mis en exergue des humains qui n’ont rien fait d’autre que leur devoir ? Je l’ai dit et écrit souvent : parce qu’il est des temps ou ne faire « que » son devoir est déjà faire « plus » que son devoir.

Ce sont des temps où les valeurs morales élémentaires sont étouffées et où la conscience humaine déserte les cœurs et les âmes. Des temps où, selon la très belle expression de la Bible (Exode 10:23) appliquée à la plaie des ténèbres,לא ראו איש את אחיו, « un homme ne voyait plus son frère ».

Expression que je propose d’interpréter ainsi : du fait des épreuves nombreuses qui les frappaient, un Hébreu n’était plus capable de reconnaître son propre frère ; il ne voyait plus dans son prochain son frère. C’est dans ces moments-là que savoir encore discerner le visage du frère à travers des êtres pourchassés, exilés, réfugiés, relève de la justice et vaut à son auteur le titre de Juste parmi les Nations.

Ces Justes des temps modernes (et non seulement ceux de la période de la Seconde Guerre mondiale) sont semblables à Noé qui, au sein d’une humanité corrompue, a su se maintenir à la hauteur de l’image de Dieu. נח איש צדיק תמים היה בדרתיו את האלהים התהלך נח , « Noé était un homme juste et intègre dans sa génération. Il marchait avec Dieu » (Genèse 6:9).

Il y a eu, pendant la Shoah, des Justes dans presque tous les milieux. Davantage certes dans les milieux ruraux où cacher des personnes était plus facile qu’en ville et où, peut-être, la solidarité n’est pas un vain mot. Mais il y a eu aussi un nombre considérable de religieux : prêtres catholiques, « bonnes sœurs », pasteurs protestants.

Dès la fin 1942, ils ont été alertés et encouragés par leurs autorités respectives, notamment en France des évêques, des responsables protestants de haut niveau. Lorsque l’on feuillette le Dictionnaire des Justes de France de Lucien Lazare (Fayard, 2003 ; préface de Jacques Chirac), on est frappé par la proportion incroyable de religieux chrétiens qui n’ont pas hésité à braver une législation inique de l’état français à l’égard des Juifs, en recommandant à leurs ouailles de venir en aide aux Juifs persécutés, discriminés et pourchassés.

Il est également frappant de constater que des représentants de la force publique, policiers et gendarmes, des employés de l’administration (mairies, préfectures, etc.), du personnel d’ambassades étrangères (du plus bas au plus haut niveau de décision), et bien d’autres catégories professionnelles encore, ont encouragé à la désobéissance civile, en alertant les Juifs de la proximité d’une rafle, ou, lors d’une rafle, leur laissant le temps de fuir, leur procurant des faux papiers, des visas, des passeports, tout cela au nez et à la barbe de leurs administrations, mais non sans courir de terribles risques.

Être juste, c’est simple et ce peut être très difficile. On sait en théorie la conduite à adopter dans des temps d’épreuves envers ceux qui en sont victimes.

On sait, mais on ne passe pas forcément à l’acte qui pourrait sauver une vie parce que le confort de l’inaction l’emporte souvent sur le courage qu’il faudrait pour agir.

La tradition juive nous dit (Pirkei Avoth) : là où il n’y a pas d’Homme, efforce-toi d’en être un. C’est sans doute le mot d’ordre pour une humanité fraternelle et responsable.