Les Juifs d’origine marocaine seraient, dit-on, plus d’un million à travers le monde, répartis principalement entre Israël, la France et le Canada. Ces Juifs Marocains sont dans une situation d’exil, éloignés des terres marocaines où leurs ancêtres étaient établis de très longue date.

Toutefois, le Roi Hassan II n’aurait-il pas dit que lorsqu’un juif marocain quitte le Royaume, le Maroc gagne un ambassadeur ?

Transmission de la culture marocaine

Ceci semble vrai à double titre. En premier lieu, on constate que les juifs nés au Maroc et déracinés (pour des raisons multiples) sont nombreux à revenir régulièrement au Maroc, que ce soit pour des raisons administratives, religieuses, ou par simple attachement à leur terre natale. Plus surprenant, les descendants de ces « déracinés » se sont vus transmettre, de façon plus ou moins marquée, cette culture bimillénaire faite de saveurs, d’odeurs, d’habitudes et de comportements si caractéristiques des marocains.

Cet attachement au Maroc de la part de jeunes n’y étant pas nés émeut autant qu’il interpelle. Malgré un long exil, s’agissant de ceux qui sont partis, voire même une absence totale sur ces terres, pour les descendants de ces derniers, l’impression d’être chez soi au Maroc est palpable. En dépit d’une intégration souvent réussie dans d’autres pays et le sentiment d’être français, israélien ou autre, leurs ascendants, volontairement ou non, leurs ont transmis la particularité du fait marocain, dans toute sa richesse et sa diversité.

Affirmation d’une composante juive

La singularité du Maroc quant à sa composante juive est multiple. En premier lieu, le Maroc est (à ma connaissance) le seul Etat musulman à affirmer dans sa constitution, c’est-à-dire sa loi fondamentale produisant des effets de droit, l’apport de la composante hébraïque à sa civilisation. De plus, le Maroc se distingue par la volonté de ses autorités d’allouer des fonds publics non seulement pour mettre en valeur le patrimoine du judaïsme marocain, mais aussi pour engager d’une façon inédite le dialogue des religions, sous l’ombre bienveillante du drapeau marocain.

Par ailleurs, j’ose une comparaison que certains considéreront inopportune : quel autre Etat qu’Israël octroie des financements publics pour créer du lien avec sa diaspora juive en exprimant aux descendants de marocains qu’ils sont chez eux au Maroc ? De fait, le gouvernement marocain finance une association afin de permettre à des descendants de juifs marocains (donc des Marocains à part entière sur le plan juridique) de visiter le Maroc dans le but de leur faire découvrir non seulement le patrimoine juif marocain, mais surtout de faire la rencontre du Maroc moderne (officiels, étudiants, universitaires, etc.).

C’est dans ce contexte qu’il me semble opportun de relater la façon dont se déroule aujourd’hui la vie juive au Maroc, au travers du récit de plusieurs scènes de la vie quotidienne. Puisque le nombre de juifs marocains résidents dans le Royaume est aujourd’hui évalué à environ 3000 personnes – essentiellement à Casablanca et avec une présence sporadique à Rabat, Essaouira et Marrakech – il parait intéressant d’apporter un témoignage sur le fait d’être Juif au Maroc, en 2018.

Force est de constater que si l’antisémitisme existe, que les préjugés demeurent et que l’amalgame entre Juif et israélien est source de tension voire d’animosité, le judaïsme est toujours présent au sein de la société. Sa visibilité, grâce notamment au soutien des autorités, semble même accrue.

Au-delà de la réhabilitation des cimetières et de certaines synagogues à travers tout le Royaume, ainsi que la création (en cours) de divers musées dédiés au judaïsme marocain, on peut affirmer que le Juif Marocain est – toujours – chez lui au Maroc. La figure du Juif est non seulement présente dans l’inconscient collectif (bien que celle-ci s’estompe), mais il semble aussi que l’on assiste, toutes proportions gardées, à une forme de renouveau du fait juif au Maroc.

Il semblerait donc que l’adage « Ana maghribi ou hadi ardi ou ard jdoudi ! » (« Je suis marocain et ici c’est ma terre et la terre de mes aïeux ! ») puisse toujours se vérifier.

Une vie juive présente et acceptée

La première anecdote nous mène dans le quartier Gauthier à Casablanca où nous nous baladions avec un ami à la sortie de la synagogue à l’occasion du premier soir du nouvel an Juif, la fête de Roch Hachana. Nous avons été interpellés par un passant, probablement pour demander l’aumône. Sans que nous n’arborions de signe extérieur d’appartenance quelconque (kippa ou autre), l’homme nous dévisagea et nous tira immédiatement sa révérence, s’excusant et s’empressant de nous souhaiter « bonne fête ».

Il décida ensuite de changer de trottoir afin de trouver d’autres « clients », mais dut remettre son entreprise à plus tard, ne trouvant dans le quartier à cette heure tardive que des Juifs pieux sortant de la synagogue.

En tant que Juif né en France, je mesure le caractère tristement insolite de cette scène, empreinte de respect et de bienveillance. Témoin de la vie juive dans son quartier, cet homme, Musulman, savait que c’était jour de fête pour ses voisins ce jour-là.

La mystique juive en partage

La mystique constitue une composante importante du judaïsme Marocain. A ce titre, les amulettes sont un exemple notoire de la tradition juive marocaine issue de la kabbale sur lesquelles on trouve des inscriptions hébraïques. Diffusées au moyen-âge, on trouve encore dans la région d’Essaouira un juif marocain distribuant, contre rétribution symbolique, des amulettes aux musulmans, cette tradition étant partagée indépendamment de la confession religieuse.

Nous étions avec un ami dans un taxi à Essaouira, lorsque ce dernier nous demande si nous étions juifs. Ayant nos réflexes français, cette question nous interpelle mais nous répondons par l’affirmative. Immédiatement, ce chauffeur de taxi sortit de sa boite à gant un objet inédit : une amulette.

Souvent considérées comme une superstition par de nombreux rabbins, les amulettes étaient – et sont visiblement toujours – utilisées en tant qu’objet porte bonheur, voire de guérison. Fier de nous montrer cet objet, et voulant visiblement nous honorer, l’homme voulut nous offrir son amulette. Nous avons refusé aimablement mais étions heureux de ce souvenir.

Musulmans : gardiens de nos morts

J’ai très récemment eu la chance de visiter la synagogue El-Azama (synagogue dite « des expulsés ») dans le Mellah de Marrakech. Fondée par des expulsés d’Espagne en 1492, cette synagogue (toujours active) est située en plein cœur d’un Mellah qui, après plusieurs décennies de déshérence, fait actuellement l’objet de rénovation et trouve ainsi un second souffle.

Situé dans la ville ayant jadis abrité la plus grande communauté juive du Maroc, le Mellah abrite également un grand cimetière juif, situé à proximité de la synagogue. Fraîchement restauré, celui-ci est le témoin de l’ancienneté de la présence juive dans la région. Certaines sépultures sont d’ailleurs récentes (2018), bien que peu nombreuses.

Nous sommes accueillis à l’entrée par un charmant « shalom » de la part d’un petit garçon Marocain du quartier, évidemment musulman. En sortant du cimetière, j’aperçus de nouveau le jeune garçon. Il interpella trois jeunes femmes sur le point de quitter le cimetière. L’enfant leur indiqua qu’elles ne pourraient quitter les lieux qu’après s’être lavé les mains, conformément à la tradition juive.

Le festival des Andalousies atlantiques : la culture musicale en partage

Enfin, comment ne pas terminer ce billet sans évoquer le festival des Andalousies Atlantiques se tenant depuis 15 ans à Essaouira, moment unique de partage et de convivialité où les scènes sont réservées à des artistes de confessions juive et musulmane.

André Azoulay, conseiller du Roi Mohammed VI et originaire de la cité des Alizés, a placé l’art et la culture comme outil principal de développement de la ville. Celui-ci, au travers de l’association Essaouira-Mogador, a mis en place une politique de développement basée sur le patrimoine culturel et artistique de la ville afin de promouvoir le métissage des cultures et des religions.

Au cours de ce festival, ponctué de concerts et de colloques sur l’héritage commun judéo-musulman au Maroc, les organisateurs souhaitent la bienvenue aux nombreux festivaliers israéliens d’origine marocaine en hébreu. Tout un symbole. Le public y est varié, jeunes et moins jeunes, juifs et musulmans, plutôt laïques ou pratiquants, avec pourtant ce dénominateur commun d’avoir le sentiment de partager une culture commune, matérialisée par la musique andalouse.

Lieu unique de rencontre et d’amitié judéo-musulmane, ce festival offre un moment de partage et de fraternité aux participants, loin des querelles habituelles venues d’ailleurs qui ponctuent trop fréquemment les relations judéo-musulmanes. Lorsque l’on entend sur la scène du festival des artistes juifs et musulmans jouer ensemble, on a le sentiment que le temps s’est figé.

Un futur à inventer ensemble

Demain, quand les derniers Juifs du Maroc et les musulmans qui les ont connus seront partis, que restera-t-il de ces trois millénaires de vie juive et de partage ?

La réponse fut prononcée par le défunt Simon Lévy, mécène et acteur de la vie politique et intellectuelle marocaine : « l’avenir du judaïsme marocain, et donc de notre identité plurielle, est entre les mains des Marocains musulmans. Il leur incombe de reconstituer et ressusciter cette mémoire collective, afin qu’il en subsiste autre chose que des cimetières…».

Ce souhait peut être complété comme suit : lutter contre l’amnésie afin qu’une culture entière ne soit pas vouée à l’oubli, à l’instar de celle des nombreux citoyens juifs d’autres Etats arabo-musulmans partis en exil loin de leurs terres ancestrales.