Ça veut dire quoi être étranger quelque part ? Je questionne parce que je ne sais plus très bien.

Est-ce qu’être étranger, c’est ne pas comprendre certains codes culturels, ne pas savoir se repérer dans la rue, ignorer tout du système universitaire ou médical ?

Est-ce ne pas suivre les informations télévisées ou être totalement déconnectée de l’actualité artistique ? Est-ce ne pas connaître sur le bout des doigts le nom des principaux ministres ou bien avoir de gros blancs sur certaines périodes historiques ?

La définition de la notion d’étrangeté revêt un aspect tout à fait nouveau pour moi à présent.

Je connais la France, je connais ses régions somptueuses, j’ai dormi dans ses « Gites de France » et mangé dans des « Relais et Châteaux », j’ai visité en veux tu en voilà des expositions pointues à Beaubourg ou au Grand Palais. Je me suis faufilée sans dire mot dans des files improbables du palais des Glaces ou du théâtre du Gymnase, totalement à l’aventure, et vu des one-man-show tordants ou ennuyeux à mourir.

J’ai suivi les Primaires de la droite, de la gauche. J’ai voté d’un côté ou de l’autre, j’ai essayé de me former ma propre opinion, tenté d’écouter des débats et d’en tirer des conclusions.

J’ai sorti mon ticket de métro du tac au tac quand on me l’a demandé et j’ai su argumenter quand j’étais pas en règle.

J’ai aimé son cinéma extraordinaire, connu toutes les têtes d’affiche, me suis abonnée à Première pour en savoir encore plus. J’ai en un mot connu la France « extérieure », sa façade, ses vitrines. Celle qui s’apprend, celle qui se théorise. Celle qui se présente sous un jour objectif, celle qu’on lit dans des guides pour touristes. Celle dont on me parle aux quatre coins du monde quand on reconnaît mon accent. Celle que je vante et dont il m’arrive d’être fière.

Mais je n’ai pas connu la France de l’intérieur. J’ai échoué à entrer dans la Vraie France. Je l’ai entre aperçue, mais par bribes. Lors d’un séjour chez l’habitant ou au détour d’une conversation inattendue en Picardie ou dans les Côtes d’Armor. Je n’ai pas réussi à capter des confidences intimes de personnes ancrées sur cette terre. Je n’ai pas vu ma voisine en pyjama les cheveux hirsutes me proposer un petit café avant de démarrer la journée. Je n’ai pas communié avec mon prof d’auto-école et su au bout de deux leçons tout sur sa famille, ses failles et les enjeux de sa vie. J’ai vécu dans une ville témoin où les trajectoires se croisent si peu.

Je n’ai pas créé de liens forts avec les autres parents d’élèves, ou si brièvement, alors que nous vivions la même vie. Je n’ai pas osé m’aventurer dans des discussions avec des visages connus de mon quartier. J’ai parfois démarré des discussions qui ne m’ont pas mené là où je voulais. Je n’ai pas su être dans le juste, dans l’air du temps, dans l’esprit de cette société.

Je ne me suis pas mise à parler à mon voisin, quand je prenais le train et à garder précieusement son adresse e-mail pour continuer la conversation. Je n’ai jamais osé demander à la caissière du supermarché ce qui n’allait pas quand je distinguais une petite larme perler au coin de son œil.

Je ne me suis jamais vraiment sentie concernée quand un enfant pleurait dans un square et qu’il faisait mine de chercher sa maman. Je n’ai jamais proposé à une autre mère de récupérer son petit à la sortie d’école en lui disant qu’on s’appellera ensuite pour voir. Je n’ai pas ouvert mon cœur à la mesure de mes capacités, je suis restée sur mes réserves et je me suis aseptisée pour que rien ne dépasse.

Alors c’est quoi être étranger? C’est parler en oubliant d’accorder les temps? C’est parler avec un accent, ne pas comprendre certaines blagues ou bien louper le momentum dans une conversation?

Etre étranger, pour moi, ce n’est pas une histoire de connaissance ou de maîtrise. On ne mesure pas son étrangeté à l’aune de questionnaires. On peut être étranger dans sa terre natale. Car être étranger, c’est ne pas vivre à l’unisson avec ses compatriotes. C’est de ne pas avoir envie de rire aux mêmes blagues, ne pas partager certaines valeurs. C’est penser à sa petite individualité et dire qu’elle vaut plus que le collectif.

Etre étranger, c’est ne pas communier avec son prochain. C’est être indifférent à lui. C’est se dire qu’on n’est pas dans le même bateau. C’est le regarder sans empathie et se dire qu’on a rien à voir. Être étranger, c’est de ne pas être reconnu par ses compatriotes. C’est avoir le sentiment qu’on est un électron libre ou bien un être transparent. Une petite abeille qui butine mais sans ancrage. Sans attache. Sans but réel.

Etre étranger, c’est une forme de solitude qui est difficile à voir de l’extérieur. Quelque chose de larvé et d’inavouable. Une solitude vicieuse que seuls ceux qui ont connu autre chose peuvent ressentir. Etre étranger, c’est ne pas avoir envie de laisser sa place dans le métro. C’est pester contre une vieille dame qui avance trop lentement. Etre étranger, c’est détourner le regard quand un homme dort dans la rue. C’est quand la paresse intellectuelle s’immisce et ne vous lâche plus. C’est attendre sa crêpe devant un stand pendant de longues minutes sans avoir envie d’entamer la conversation. C’est ne pas avoir envie que son regard croise celui des autres. C’est être enfermé dans son téléphone pour s’abstraire de la réalité. C’est réfléchir à deux fois quand on veut poser une question à quelqu’un. C’est prendre une grande respiration avant d’y aller en se disant qu’il y a une chance sur dix pour qu’il réponde. C’est être confiné dans son petit moi sans respirer vraiment à l’air libre. C’est sentir qu’on est un numéro mais qu’on intéresse personne. Être étranger, c’est avoir hâte de rentrer dans sa bulle, son cercle, pour être reconnu et aimé. C’est avoir le sentiment de pouvoir exister uniquement par le regard de ceux qu’on aime.

Etre chez soi, c’est de ne plus essayer de. C’est être soi en permanence. Être soi en toutes circonstances. Assurer une forme de continuité sans jongler entre plusieurs masques.

Alors oui. Je suis une étrangère apparente ici en Israël. Je suis à côté de la plaque. J’ai un temps de réaction différé. Je ne sais pas comment marchent les lignes de bus et je n’ai aucune idée de pour qui je voterai. Mais j’ai un a priori positif sur les gens qui m’entourent et je cultive une curiosité sans limite pour leur personne et leur histoire. J’ai donné ma clé à ma voisine du dessus et j’ai été invitée chez des Israéliens dont je connaissais à peine le prénom. Le parcours et le voyage de chacun, au lieu de nous éloigner, nous rapprochent.

Et puis, j’ai pleuré devant la mort de Shimon Peres avec ma voisine.

J’ai tapé à sa porte et je me suis assise à côté d’elle. Au début, je ne pleurais pas, mais très vite, j’ai fait comme elle. Par politesse, par sympathie aussi. On a pleuré ensemble, sans beaucoup parler et puis je suis partie. Elle pleurait à grosses larmes, elle revoyait toute sa vie à travers les rétrospectives et moi je découvrais tout. Je me suis demandée c’était quand la dernière fois que j’avais pleuré à Paris en regardant la télévision avec ma voisine de palier.

A y songer, je pleurais moins pour Shimon que je pleurais pour ce moment. Un moment si fragile et pourtant bien là. Un moment où, enfin, je ne me sentais plus vraiment étrangère. Je voulais lui dire merci, merci de me reconnaître, merci de me donner le droit à la normalité. Merci de mettre fin à cette errance. Qu’il est beau le pays où on rit ensemble et où on pleure ensemble.

Elle m’avait ouvert la porte sans rien me demander. Elle trouvait ça normal de me voir plantée là. Sans questionner mon attachement ou mon enracinement. Sans se demander si j’étais ou pas légitime de la voir si vulnérable. Mes larmes étaient celles de mon appartenance.

Et tout était si normal.