La dimension musulmane voire islamiste du combat palestinien vient contredire son ambition nationale. Pour quel type de « Palestine » les députés français ou européens veulent-ils voter ?

Le président palestinien a demandé à Israël de ne pas voter sa loi sur l’identité nationale, qui met l’accent sur le caractère juif d’Israël. Histoire peut être d’éloigner le religieux de la sphère publique. Et il sait de quoi il parle, Mahmoud Abbas, lui qui a lu le projet de constitution palestinienne de 2003 selon lequel l’Islam est la religion officielle, et la sharia la « principale source de législation ». L’article 4 affirme que les autres « religions divines » seront maintenues dans leur culte.

Alors ça, c’est très gentil. Surtout qu’elles ont déjà fui, les autres « religions divines ». Il subsiste bien quelques petits pourcentages de chrétiens au Moyen-Orient, ici et là. Les autres continuent leur exode. Quant aux juifs…

Alors, religieux ou politique, ce conflit? C’est la question qui est de nouveau posée, ces dernières semaines. Il y a la version optimiste. Le conflit ne serait « que » politique. A cette vision, correspond le fameux « une terre pour deux peuples ». Une terre à qui l’on confère l’évidence de frontières séculaires, alors que sous sa forme actuelle, elle n’est rien d’autre qu’une pure création coloniale de 1916, fruit de l’accord franco-britannique Sykes-Picot puis de la conférence de San Remo.

C’est décidé, le fleuve du Jourdain sera LA frontière. De quoi enfermer juifs sionistes et arabes musulmans dans un espace minuscule, que certains myopes appellent encore « Grand Israël », certains amnésiques « Palestine historique ». Optimiste donc : puisque deux nationalismes se partageraient une même terre, le conflit a sa solution toute naturelle. « Deux Etats pour deux peuples ».

Cette vision est populaire, œcuménique, facile à porter. Sans risques, elle offrira une sortie confortable pour clore une discussion qui taraude parfois les européens : mais pourquoi diable les palestiniens n’ont-ils toujours pas d’Etat?

Eh bien oui, pourquoi? La réponse réside en partie dans la deuxième vision du conflit. Celle qui insiste sur son caractère religieux. Les dirigeants palestiniens répètent à l’envie ce que les sondages d’opinion confirment : côté palestinien « on ne veut pas d’Etat sans Jérusalem pour capitale ».

Ah bon ? Ça ne vaut pas la peine, une indépendance nationale, même au prix de Jérusalem ? Nous qui pensions, naïvement, que les palestinien ne rêvait que de vivre libres dans un Etat à eux.

« Pas d’Etat sans Jérusalem » : cette position radicale ne va pas de soi, son sens et sa portée ne doivent pas être négligés. Car ce faisant, les palestiniens martèlent, ni plus ni moins, qu’ils préfèrent sacrifier leur indépendance au profit de la poursuite d’un objectif strictement religieux : le contrôle d’une mosquée, Al-Aqsa, troisième lieu saint de l’Islam.

Islam ou Etat ? Les palestiniens ont choisi. Tout le contraire de ce que les sionistes avaient fait. Nationalistes en puissance, obsédés à l’idée de créer un Etat, eux-aussi rêvait de Jérusalem mais ils ne l’avaient pas obtenu dans les différents plans de partage. Ils n’ont pourtant jamais renoncé à l’indépendance nationale, pour rien au monde, pas même pour la Ville Sainte, premier lieu sacré du judaïsme. Et ils ont accepté les plans en question même si dans l’identité israélienne, le national et le religieux sont totalement imbriqués.

Droit du sol pour beaucoup de nations, droit du ventre pour Israël : quiconque souhaite obtenir la nationalité doit attester qu’au moins un de ses grands-parents a lui-même une mère juive, identité certifiée par les rabbins.

Cet objectif religieux musulman porté par les palestiniens peut être parfaitement légitime. Le problème, c’est qu’il est rarement assumé comme tel, ni vraiment relaté comme tel : les correspondants étrangers chargent toujours le terme « palestinien » d’un sens national, rarement religieux, même lorsqu’il s’agit de la question de Jérusalem.

On rappellera simplement que côté arabe, le grand « nationaliste » des premiers temps jusqu’aux années 50 n’était ni avocat, ni paysan, ni intellectuel, ni incarnation du terroir… le chef du Haut Comité Arabe était Mufti. Et pas n’importe lequel. Mufti de Jérusalem.

On rappellera aussi que depuis près de 20 ans, en plein Oslo, le mouvement palestinien s’est offert les services d’un deuxièmement moteur à caractère purement islamiste: le Hamas, devenu populaire au point de menacer aujourd’hui encore l’Autorité Palestinienne.

On en conclura que sur près de 100 ans d’opposition au sionisme, la lutte arabe musulmane n’aura connu qu’une brève parenthèse nationaliste, disons des années 60 aux années 90, celle qui correspond aux premières décennies d’Arafat.

Alors laquelle des deux visions aura la préférence des livres d’histoire ? Si la dimension nationale et religieuse du sionisme ne fait aucun doute, le discours palestinien, lui, laisse plus sceptique sur la place qu’il accorde au national, qui semble écrasé sous le poids du religieux.

Les nations glorifient leurs bâtisseurs. Pas les palestiniens. Demandez donc ce qu’il en pense, l’ancien premier ministre Salam Fayyad, bâtisseur de Ramallah, bâtisseur d’Etat, bâtisseur de nation…Et grand oublié du récit national palestinien. Entre lui et les assassins au poignard ou à la voiture bélier qui jettent leur véhicule contre des juifs, et dont les portraits ornent les murs, il n’y a pas seulement une différence de méthode, mais aussi et surtout d’objectif. Lui voulait construire un Etat, les autres salissent l’Islam en affirmant le défendre.