Début octobre, une représentation de la Traviata, œuvre de Verdi donnée par l’Opéra de Paris au Théàtre national de la Bastille a été interrompue par des choristes qui ont « repéré » une femme au visage voilé assise au premier rang.

Offensive islamiste concertée dans le temple en verre et béton de la culture française ? Manipulation politique ? Erreur ou volonté délibérée ou affirmation d’une identité religieuse ? Ou bien tentative désespérée d’une fraîche convertie, ancienne mélomane, de concilier la muse des arts tout en rondeurs et en croches avec la doctrine salafiste tout en angles et en anicroches…

A moins que le livret du génial dramaturge italien Francesco Maria Piave soit directement visé. Plus sournoisement, s’agirait-il d’un attentat contre la Dame aux Camélias qui l’inspira ?

Tout ce que l’on sait c’est que l’extrême droite n’a pas manqué de réagir par la voix de son vieux parrain Jean-Marie le Pen : l’attitude des artistes qui ont refusé de poursuivre le spectacle devant une femme voilée « est un test pour voir si notre société va résister au communautarisme ».

Dans La Dame aux Camélias, le roman de Dumas fils de 1848 qui inspira l’opéra de Verdi et Piave, le jeune Armand Duval tombe amoureux d’une danseuse légère atteinte de pneumonie, symbole du Paris en goguette, le Paris sale et joyeux, misérable et insouciant où les bourgeois rincés par la seconde Révolution de Paris avalent la vie cul sec en la noyant dans l’absinthe et la syphilis.

La République levait alors le coude presque autant qu’elle trinque aujourd’hui où elle ne lève plus que des taxes et ne fume plus que de la vapeur d’eau.

Aujourd’hui, Armand Duval-Alfredo laisserait sa cigarette électronique en charge à la maison, aurait un jean et des baskets achetées sans quitter son canapé et irait à l’Opéra (panne de « chat ») écouter la Traviata revue par un metteur en scène végétarien amateur de refroidissement climatique dans la salle.

La femme du premier rang ne portait pas de camélias, et ne dansait pas non plus avec son voile. Seuls ses yeux apparents brillaient dans le noir. L’orchestre joue : « Je me donne au plaisir. » « C’est le meilleur remède à mes malheurs. » (Acte I)

Les agents de sécurité payés au SMIC et qui ne font pas dans le lyrisme sont sur les dents. Le concert triste à peine entamé est interrompu. On se croirait à Paris pendant la guerre. La dernière, croyait-on… « Plus jamais ça ! » criaient St Germain-des-Prés et l’ONU. Le public interloqué est coupé dans son Lacrymosa.

Le vieux droitiste est bien vivant.

Il reste fumant dans cette France qui caresse voluptueusement son troisième âge en sens inverse de ses pensions de retraite, qui appelle à la paix mondiale sans financer suffisamment ses armées pour les projeter avec la persuasion nécessaire, qui maintient un discours Moyen-oriental toujours tricoté avec la pelote algérienne (qui fait que M. Le Pen a encore une belle vieillesse devant lui), qui tord le principe de laïcité (l’Etat ne reconnaît aucune religion ni croyance en particulier) jusqu’à toucher les bords de celui de précaution (avant toute expérience vérifier son inocuité totale et l’absence d’effets secondaires indésirables.). Violetta est mourante, mais c’est son amant qui est raide déjà, à force d’avoir couru la chercher.

Hollande, beaucoup plus petit que De Gaulle et moins pointu que Mitterrand, confond Kobané et « Konabé » en un lapsus curieux, et sans doute aussi Chirac et l’Irak, le petit Sarkozy ne veut plus jouer les nains de jardin à la française entre deux ifs plantés dans le labyrinthe des sondages.

Paris veut devenir « Grand » et vise une Expo universelle à travers la forêt des « mouvements sociaux » et le maquis touffu des accords seigneuriaux entre fiefs syndicaux et baronnies locales.

Violetta désenchantée ne met plus de minijupes. Elle met les voiles. Elle part rêver en Syrie trouver un mari polygame (non, ce n’est pas un éditeur de jeux vidéos) produire des petits combattants à la chaîne via la Turquie.

Cela fait longtemps qu’elle ne se regarde plus dans le miroir, elle qui passait une heure à se maquiller le vendredi soir, après la prière, elle cache la haine d’elle-même derrière celle d’une France qui a aussi un peu tendance, souvent, trop souvent, à se voiler la face et à baisser les yeux. Jerusalem et Mossoul sont encore bien loin de Sarcelles et de Toulouse ! Mais le monde est petit !

Il faut, dit-on chez nous, au Proche-Orient « une paix avec deux Etats souverains qui vivent en coexistence ». D’après ce que j’ai cru comprendre : un État d’apoplexie et un État d’amnésie. Ainsi, la paix sera vraiment durable et l’Europe sera dans ses chaussons.

Verdi est raide et enterré dans la fosse d’orchestre. Paris n’attire plus que les clients riches, les amoureux branchés et les abonnés à l’année à l’Opéra. Comme aurait dit Salomé la décolleuse de tête : « So Rome antique ! »

La France du XXIè siècle, celle qui en Europe a conservé son génie laïc de parer par l’union républicaine aux dislocations communautaires, la France du melting pot où juifs émancipés les premiers en Europe et arabes du Maghreb accueillis à bras ouverts pour construire ponts et chaussées après la guerre (durant laquelle ils ont aussi vaillament combattu, on l’oublie) ne se haïssent pas, mais où porter un signe communautaire distinctif n’est plus ni toléré ni même légal ; France qui n’arrive pas à parler à ses jeunes, à les faire travailler, à leur donner envie de prendre leur vie à pleins bras.

La France où un juif ne peut plus sortir avec sa kippah ni même sa Maguen David qui ni l’un ni l’autre ne cachent le visage, mais au contraire le révèlent ; France où une jeune musulmane peut oser se vêtir de noir de pied en cap tout en se plaignant que la République veut la… dissimuler. Le monde à l’envers !

D’ailleurs, l’opéra italo-français de la mort de Violetta se joue dans toute l’Europe. Tout est, on le voit, une question de visage, de miroir et de regard. Lequel doit changer en premier ?

La France, bloquée par le syndrome incurable, indicible, de l’Occupation et de la (dé)colonisation, est en guerre.

Sans doute aussi contre elle-même. Messieurs les éditorialistes du scandale et les abstentionnistes du dimanche matin sont priés de vider leur sac avant le premier acte. La maison n’est pas responsable des objets perdus ou détériorés. Alfredo revient pour le chant du coq. Et Violetta suffocante regarde dans le miroir (Acte 3) :

Ah, della traviata sorridi al desio ; a lei, deh, perdona ; tu accoglila, o Dio ! Ah ! – Tutto, tutto finì, or tutto, tutto finì.

Ah ! Souris à la femme égarée ! Seigneur, pardonne-lui, reçois-la près de toi. Maintenant tout est achevé.