Il y a généralement 3 façons d’appréhender les contradictions entre la Science et la Bible. Pour les athées les choses sont simples, les textes bibliques ne sont qu’un assemblage de contes et légendes antiques dotés d’un éventuel intérêt anthropologique mais pas grand chose d’autre. Pour les croyants les choses sont plus complexes. Il est possible de voir les textes comme divinement inspirés et allégoriques, mystiques, secrets, légaux, moraux, éthiques, mais pas comme un récit historique stricto sensu. Ici, la science et la religion appartiennent à deux sphères différentes. L’une explique le comment et l’autre le pourquoi, l’une s’occupe du monde matériel, l’autre de spiritualité. D’autres croyants plus « fondamentalistes » préfèrent croire que la Bible est littéralement vraie et donc que la science a tort, voire qu’elle ment et déforme consciemment la vérité. 

Tout le monde semble en tout cas partager la même conclusion: la Science et la Bible prise littéralement se contredisent. D’un côté un récit qui parle d’un monde créé en six jours il y a près de 6000 ans, de l’autre les conclusions de la science selon lesquelles notre univers est apparu il y a  14 milliards d’années. Les deux ne peuvent pas être simultanément vrais.

Ou peuvent-ils l’être ? C’est ce qu’affirme le Dr Gerald Schroeder, diplômé d’un doctorat en physique du MIT, ancien membre de la commission nucléaire des Etats-Unis, et maintenant conférencier chez Aish Hatorah dans son livre « The Science of God » – La Science de Dieu -, sorti en 1997 et réédité en 2009 (c’est la version que j’ai lu). 

J’ai souvent entendu l’argument selon lequel la Bible disait n’importe quoi parce que les pyramides avaient été bâties près de 1000 ans avant le séjour des Israélites en Egypte et ces derniers ne pouvaient donc pas les avoir construites. Le problème c’est qu’il n’est écrit nul part dans la Torah que les Hébreux ont bâti les pyramides. D’ailleurs la Torah ne dit strictement rien sur les pyramides. De même, la Torah ne dit pas le moindre mot sur le fait que le Soleil tournerait autour de la Terre. C’est une interprétation de l’Eglise et si la Science a prouvé que c’était au contraire la Terre qui tournait autour du Soleil, elle a ainsi contredit l’Eglise et pas la Bible. Les exemples de ce type sont nombreux. Beaucoup de contradictions entre science et Bible sont en fait des contradictions entre science et église, voire entre science et des idées populaires issues d’on ne sait où. Selon Schroeder, en fait, il n’y a pas la moindre contradiction entre la Torah et la science. Pour lui, suivant le Rambam (Maimonide), les deux se complètent parfaitement et sont deux facettes de la même vérité.

La théorie du Big Bang, contrairement à ce qu’on pourrait imaginer, n’est pas une défaite de la Bible mais probablement sa plus grande victoire. Depuis Aristote jusqu’au milieu du 20ème siècle, la philosophie puis la science tenaient pour évidente l’idée selon laquelle il ne pouvait y avoir de création « à partir de rien », et donc la matière avait toujours existé. La matière avait forcément toujours existé et il n’y avait donc pas eu de création de l’univers au sens biblique. On se souvient que tout le dilemme intellectuel du Rambam se résumait à sa tentative de concilier sa rationalité philosophique et sa croyance en la création, ce qui était très difficile à son époque, lorsqu’il apparaissait que croire en un commencement de l’univers défiait la logique la plus basique. Ce combat a duré des siècles – jusqu’au Big Bang, qui confirme ce que la Bible avait toujours dit: il y a bien eu un commencement. C’est un changement de paradigme total. Mais la correspondance entre science et Bible irait encore plus loin.

Quand la Bible parle de « jours », nous dit Schroeder, alors que le soleil et la lune ne sont pas encore créés,’il faut comprendre qu’il ne s’agit pas de temps terrestre mais de temps cosmique. En se basant sur les propriétés de la dilatation du temps et une démonstration technique que je serai bien incapable d’expliquer ici, il apparait que les quelques 13,7 milliards d’années écoulées depuis la création correspondent à environ 6 jours de 24 heures relativement au temps cosmique du moment de la création. C’est-à-dire que du point de vue de « quelqu’un » qui se trouvait au moment du Big Bang à l’extérieur de l’univers, il ne s’est écoulé que 6 jours. Plus fort encore, chaque « jour cosmique », qui peut correspondre à des centaines de millions de nos années, correspond assez bien à ce que décrit le même jour dans la Torah. Ce n’est que lorsque apparait Adam que la Torah retourne au temps terrestre normal. Et c’est depuis la création d’Adam, ou plus précisément selon Schroeder, la création de l’âme d’Adam, que se sont écoulées les 5774 années du calendrier hébraïque.

Quand Schroeder parle de science, il est très convainquant et passionnant mais pas particulièrement original. Il explique longuement, ce que des tas d’autres scientifiques croyants – ou pas d’ailleurs – expliquent déjà, que le fait que la vie existe dans notre univers est une sorte de miracle, que l’existence tout court de notre univers est de l’ordre de l’impossible. Pour que les choses soient comme elles le sont, il a fallu un enchainement de hasards improbables et que d’innombrables constantes et variables soient de la valeur exacte qui est la leur. Une infime variation et nous ne serions pas là. Face à une telle impossibilité statistique, certains ont développé une théorie selon laquelle il existerait une infinité d’univers dans un monde à 10 dimensions, et notre univers serait celui où la vie est possible. A vous de voir ce qui semble le plus dur à croire: l’existence d’un Créateur ou une 10ème dimension où flotteraient un nombre infinis de bulles contenant chacune un univers entier. Remarquez, les deux idées ne sont pas mutuellement contradictoires en fait.

De même, lorsque Schroeder parle de l’évolution, il maitrise apparemment son sujet mais est modérément original. Il est d’accord sur les faits avec les partisans du Neo-Darwinisme mais pas sur leur interprétation. Il démontre que l’évolution n’a pas pu être un phénomène aléatoire mais qu’elle a été canalisée et dirigée, sans doute pré-programmée. Se basant sur le Ramban et le Talmud, il affirme que le seul acte de création de Dieu fut le Big Bang, tout le reste depuis est un processus naturel sans intervention directe, Dieu se pliant aux lois de la Nature parce que c’est une condition du libre arbitre. La faculté à créer de la vie est une propriété intrinsèque de la Terre, pas le résultat d’une intervention spécifique de la divinité. Il n’y a donc aucun problème à accepter l’évolution. Ce qui implique que l’homme descend bien du singe, et que le Adam historique est né d’un père et d’une mère. C’est là que les choses se corsent – quand Schroeder parle de Torah, j’y reviendrai.

Ses thèses ne sont pas sans rencontrer une certaine critique. Certains soulignent des erreurs scientifiques, parfois basiques, ce que je suis incapable de juger. Néanmoins, même si c’était vrai cela n’affecte pas vraiment ses affirmations centrales. D’autres sont plus gênés par son interprétation biblique – généralement des chrétiens qui n’ont pas l’habitude de l’exégèse juive traditionnelle. Car Schroeder, plus qu’il réconcilie la Bible avec la science, semble vouloir montrer la compatibilité de la tradition juive avec la science. C’est en phase avec l’approche des séminaires de Aish Hatorah dont le but est généralement d’utiliser le monde moderne pour prouver la vérité du Judaisme. Ce qui est tout à fait légitime. Schroeder fait donc un peu la même chose ici. Et dans la pratique cela ressemble plutôt à « regarder en cherchant bien on trouve des interprétations juives traditionnelles qui collent avec la science moderne ». C’est le défaut principal du livre et de la méthode Schroeder: le cherry picking, c-à-d la tendance à choisir ce qui lui plait et qui colle avec ses thèses.

Le Ramban, commentant le verset de la création d’Adam, émet en passant l’hypothèse hautement spéculative qu’il y avait des hommes avant Adam. Je ne peux pas dire si le Ramban adhérait à cette vision ou ne faisait que se questionner hypothétiquement. Cette position n’est pas exactement l’expression du mainstream du Judaisme traditionnel. Elle existe, et encore en général il s’agit de l’idée que des hommes *existaient* avant Adam mais plus quand lui a été créé. Ceci dit j’ai toujours eu personnellement l’impression que le texte sous entendait l’existence d’autres hommes à l’époque d’Adam. Ainsi Cain après avoir été chassé de devant Dieu, s’est marié (avec qui ? Une hypothétique soeur ?) et après la naissance de son fils a bâti une ville. Une ville pour les 5 personnes qui peuplaient la Terre à ce moment là si on suit le récit littéralement ? Difficile à croire.

Quoiqu’il en soit, Schroeder interprète ceci comme signifiant qu’Adam est né de parents homo sapiens, mais qu’il fut le premier homme à recevoir une âme et donc à être le premier véritable être humain, les autres étant des bêtes à l’apparence et l’intelligence humaines. Schroeder veut absolument réconcilier le récit biblique avec les connaissances historiques et archéologiques. Les hommes physiquement modernes, d’après l’archéologie et la biologie, sont apparus il y a environ 150,000 ans en Afrique de l’Est ou du Sud. On parle d’hommes au comportement moderne à partir d’il y a 50,000 ans, lorsque subitement, sans qu’on sache pourquoi, les hommes se sont mis à exprimer des actes « culturels », tels que la religion, le langage, l’art, voire la pèche etc… Puis il y a 12,000 ans, au Proche-Orient, est apparue l’agriculture qui tout en étant une immense régression dans la qualité de vie au niveau individuel – c’est d’ailleurs une interprétation de l’histoire de la punition d’Adam et Eve, marquant le passage de la vie de chasseurs-cueilleurs à celle beaucoup plus rude de fermiers – fut le début de la civilisation.

Enfin, il y a près de 6000 ans, toujours au même endroit, est apparue l’écriture. Schroeder note avec justesse que l’apparition de cette dernière semble correspondre à l’époque d’Adam telle que calculée par le Seder Olam Rabbah – le livre qui a établit les dates traditionnellement admises par le Judaisme. Il en déduit que c’est la conséquence de l’introduction d’une âme humaine qui a conduit à ce changement. C’est très tiré par les cheveux, en toute honnêteté. Le lien avec l’écriture me semble une piste intéressante mais difficile de suivre Schroeder sur le chemin qu’il trace. Rien ne distingue fondamentalement la nature des hommes d’il y a plus de 6000 ans de ceux venus après.

Et les implications sont légèrement terrifiantes. Il y aurait donc des vrais hommes, avec une âme, et des « bêtes à l’apparence humaine », dotées seulement d’une nefesh haya (esprit vivant). Serait-ce encore le cas aujourd’hui ? Vu que Schroeder semble sous-entendre qu’il faut avoir deux parents ayant une âme pour en avoir une et qu’il est difficile d’imaginer que tous les êtres humains actuels descendent directement d’un Adam et d’une Eve ayant vécu il y a seulement 6000 ans, la réponse est claire.

Schroeder ne dit à peu près rien sur le reste du texte biblique sauf pour parler du déluge qui devient une simple inondation locale, en opposition avec ce que semble dire le texte et la majeure partie de la tradition juive. Là encore il se base sur son interprétation d’un bout de commentaire. Et cette idée n’est pas pas particulièrement originale, c’est celle de l’exégèse biblique scientifique classique – à l’origine une discipline ouvertement antisémite comme le rappelait David Nurenberg dans son livre magistral précédemment évoqué ici. Or une des particularités du récit du déluge est son universalité. On le retrouve parmi presque tous les peuples de la Terre, y compris les Amérindiens. Je me rappelle une interview de Claude Levi-Strauss où confronter à ce fait, il en avait conclu que « les hommes avaient peur de l’eau ». On n’a trouvé aucune trace géologique d’un déluge mondial, mais pourtant la plupart des peuples en ont gardé une mémoire. Comment expliquer ça ? Le déluge se serait produit à une époque où tous les hommes habitaient le même territoire (donc en Afrique) et avant leur dispersion, mais dans ce cas, c’est un évènement qui remonte à 50,000 ans voire beaucoup plus.

Dans la même veine, Schroeder cherche à justifier ses méthodes de datation – cette fois contre les créationnistes – en se basant sur un descendant de Cain, Tuval-Cain, qui aurait été l’inventeur du bronze, ce qui correspondrait au début historique de l’age de bronze. Le problème c’est que mis à part qu’il se trompe d’au moins 500 ans sur le début de l’âge de bronze, le texte dit aussi que Tuval Cain travaillait le fer, ce qui est légèrement problématique vu que l’age de fer est postérieur de près de 2000 ans à celui du bronze. Il est surement possible de trouver une bonne explication, mais il préfère ne pas aborder le sujet tout court. Tout comme il ne parle pas de la Tour de Babel et d’autres éléments qui ne s’accordent pas forcément très bien avec la connaissance scientifique actuelle.

Un autre problème est qu’il consacre beaucoup de temps et d’énergie à vouloir débattre de choses qui ne changent pas fondamentalement sa thèse centrale. Il tient absolument à démontrer que les neo-darwiniens ont tort, mais il prend le risque d’être contredit par de nouvelles découvertes. Ainsi son insistance sur l’explosion du Cambrien et l’apparition soudaine, il y a 500 millions d’années environ, de formes de vie complexes qui sont les bases de toutes les formes actuelles. Cet évènement est a priori difficilement explicable selon la théorie actuelle de l’évolution. Mais certains remettent aujourd’hui en question l’existence même de cette explosion du Cambrien. Or, fondamentalement, que l’évolution soit progressive ou procède par sauts soudains, ça ne change pas grand chose à ce qu’il raconte.

Aparté personnel: tout en croyant pleinement à la réalité d’un mécanisme d’évolution, j’ai personnellement du mal avec certaines affirmations neo-darwiniennes qui me semblent tenir plus de la foi que de la science, et avec le refus de toute remise en question. Je comprends leur virulence, après tout ils mènent un combat violent contre les créationnistes dont certains ne sont pas parmi les gens les plus intelligents et les plus rationnels que compte notre planète. Néanmoins, il est indéniable que la science institutionnelle, dès qu’elle est bousculée, a tendance à se comporter plus comme une église que comme un corps rationnel et ouvert à la critique. C’est le cas avec l’évolution. C’est encore plus le cas avec la théorie du réchauffement climatique du à l’homme, la virulence envers toute critique, qui en arrive à demander de censurer dans la presse toute opinion dissidente, se renforçant à mesure que la thèse s’écroule dans la réalité. On est ici clairement dans le domaine de la foi, plus de la science.

Au final, la démarche de Schroeder est fascinante et passionnante, même si les solutions apportées sont loin de répondre à toutes les questions. Sa volonté de faire de la Torah un livre de sciences exactes est probablement ce qui le conduit à l’erreur. La Torah n’est pas un manuel scientifique et ne cherche absolument pas à parler de science au sens moderne.

Science et Torah représentent deux chemins différents pour étudier notre univers, elles se complètent mais cela ne veut pas dire qu’elles racontent exactement la même chose et les contradictions apparentes ne font que stimuler la recherche de la vérité.