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Et si Bibi remportait un 7e mandat

Débat et vote sur le budget de l’État dans l’hémicycle du Parlement israélien, à Jérusalem, le 23 mai 2023. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)
Débat et vote sur le budget de l’État dans l’hémicycle du Parlement israélien, à Jérusalem, le 23 mai 2023. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

L’Histoire comme tremplin de prospective : un exercice vain … mais nécessaire

L’Histoire est la science humaine qui étudie le passé des sociétés et en donne un récit écrit. D’aucuns prétendent qu’elle éclaire également le présent en lui donnant des lignes directrices, quand bien même celles-ci s’apparentent souvent à un exercice rétrospectif incertain où différents événements y sont piochés et mis en cohérence pour faire correspondre l’idée que l’auteur se fait d’une séquence historique avec ce qui est réellement advenu.

En revanche, lorsque l’Histoire sert de tremplin pour tenter de déchiffrer ce que l’avenir nous réserve, c’est une entreprise vouée à l’échec tant les paramètres et leurs interactions sont nombreux [1]. Est-ce à dire que cet exercice est vain ? La réponse est bien évidemment négative.

En effet, des décisions qui engagent l’avenir doivent forcément être prises au présent : investissements, défense, urbanisme, éducation, écologie, etc. Il est donc nécessaire d’anticiper différents scenarii susceptibles de se produire, même si ceux-ci sont toujours marqués d’une très grande incertitude.

Les élections parlementaires qui auront lieu en Israël le 27 Octobre 2026 imposent à tous les citoyens israéliens de procéder à des choix, et il importe de se livrer à cet exercice de projection dans l’avenir pour prendre une décision. Deux blocs s’affrontent et s’il est difficile de circonscrire quelle serait la politique conduite par une coalition composée d’un G. Eizenkot, Y. Lapid, Y. Golan, N. Bennett, A. Lieberman et potentiellement M. Abbas, il est cependant plus facile d’imaginer ce que pourrait être celle d’une nouvelle instance d’un gouvernement Bibi VII.

Rappelons que Netanyahu a déjà dirigé six gouvernements depuis 1996 totalisant près de 19 années au pouvoir. Cette longévité politique est hors normes pour un dirigeant d’une démocratie. Même Angela Merkel qui a si longtemps présidé aux destinées de l’Allemagne n’a gouverné « que » 15 ans. En cas de nouvelle victoire du bloc Bibi, il est acquis que ce sera quasiment la même coalition qui régnera, avec éventuellement quelques ajustements à la marge au niveau des acteurs.

Cela signifie que la politique menée ces quatre dernières années continuera globalement de s’appliquer, avec même probablement plus de force grâce au renouveau de légitimité que lui aura donné ce scrutin. Si l’on exclut un nouveau séisme exogène qui bouleverserait toutes les cartes, à quoi faudrait-il s’attendre dans cette hypothèse de continuité au sommet ? Six axes sont examinés ci-dessous.

1- Un pouvoir plus autoritaire

Le gouvernement Bibi VI, le plus à droite que le pays a connu, a tenté de faire passer une réforme destinée à affaiblir l’institution judiciaire pour avoir plus de marges de manœuvre dans son exercice du pouvoir. Devant le tollé national soulevé par un tel projet, cette réforme n’a pas pu être mise en œuvre pendant les premiers mois de la mandature, jusqu’à ce que la razzia du 7-Octobre la fasse passer au second plan compte tenu des attaques extérieures gravissimes dont le pays était la cible.

Si le gouvernement actuel venait à être reconduit, il ne fait aucun doute qu’il finira par acter cette réforme pour laquelle il a si longtemps et si obstinément bataillé. Le caractère démocratique du pays en sortirait affaibli, quand bien même cela correspondrait à la volonté du peuple qui se sera exprimée.

Notons que si le respect de cette volonté est sacré en démocratie, elle a souvent produit des résultats douteux. Dans un passé récent, de nombreux autocrates – V. Poutine en Russie, R. Erdogan en Turquie, H. Chavez au Vénézuela ou encore K. Saïed en Tunisie – sont arrivés au pouvoir par les urnes. Pour ne pas parler du pitre affligeant qui trône aujourd’hui à la Maison Blanche en avilissant la politique et sévit en déstabilisant un ordre international qui n’avait vraiment pas besoin de cela. Comme quoi, en Israël comme ailleurs, le peuple peut lui-même œuvrer à sa propre infortune par un vote démocratique.

Avec un régime Bibi VII, ce serait en Israël la poursuite de ce processus de démantèlement démocratique.

2- Aggravation des fractures du pays

Israël, en 2026, est un pays profondément divisé avec de nombreuses lignes de fractures parmi lesquelles : la place de la religion dans l’espace public, le devenir des territoires occupés, les rapports socio-économiques, la nature de la démocratie, la place réservée aux citoyens arabes, etc. Comme dans les autres pays, ces divisions sont exacerbées par différentes caractéristiques de la modernité, au premier rang desquels figurent les réseaux sociaux et leurs algorithmes qui accentuent ces différences en créant des bulles autarciques.

Ce qui distingue Israël des autres nations est la nature des enjeux auxquels ce pays doit faire face, notamment l’hostilité permanente de dizaines d’États qui ont juré sa perte depuis près de 80 ans. Par conséquent, les effets de ces divisions internes sont bien plus graves qu’ailleurs en ce qu’elles constituent une menace existentielle au vu de tant de périls. Gardons à l’esprit que selon le récit qu’en a fait Flavius Joseph, la destruction du Second Temple au premier siècle et l’éradication de la souveraineté des Juifs qui a suivi sont dues autant aux divisions des Hébreux de l’époque qu’aux légions romaines.

Les campagnes de dénigrement lancées par Bibi VI à l’encontre de ses adversaires politiques pour se maintenir au pouvoir ont profondément entamé cette unité de la nation si nécessaire à sa survie [2]. Si cette tendance devait se poursuivre, il est à craindre que ces fractures s’accentuent et que ce poison de la division s’installe dans la durée alors que le pays a un besoin si impérieux d’union et d’apaisement.

On peut faire valoir qu’un tel apaisement est impossible compte tenu de la nature des dissensions qui traversent la société israélienne. Si c’est le cas, ce serait alors la vocation du sionisme qui serait mise en question. En effet, un peuple qui considère que ses différends sont si grands qu’il ne lui est plus possible d’envisager une destinée commune ne pourrait plus, par construction, prétendre à une souveraineté quelconque.

Aussi, pour préserver ce qui a été construit, il importe donc de faire baisser la température du débat public. Cependant, compte tenu de ce que l’on a pu voir dans l’ère Bibi VI, un tel apaisement, aussi difficile qu’il puisse apparaître, n’est pas dans la grammaire de la coalition actuelle malgré son slogan omniprésent, ננצח יחד, soit « nous vaincrons ensemble ».

Avec un régime Bibi VII, ce serait une amplification des fractures alors qu’il faudrait au contraire œuvrer à les réduire.

3- Renforcement de l’emprise religieuse

L’emprise du religieux dans la société israélienne s’est constamment renforcée depuis les années 1970. Quelque soit la diversité des mondes traditionalistes, cette étreinte du religieux sur la société se manifeste de plusieurs manières qui nuisent au fonctionnement normal d’une démocratie moderne au 21ème siècle:

  • La priorité accordée aux lois divines par rapport aux lois civiles ainsi que la relative intolérance pour d’autres modes de vie qui n’ont que faire des pratiques de la religion juive.

  • La nature du code civil qui fait peser tant de contraintes pour maintes procédures de la vie quotidienne : mariage, divorce, avortement, funérailles, cursus scolaire, etc.

  • L’inadmissible complaisance pour les sectes de Haredim les plus radicales qui minent le pays par une idéologie séditieuse voire sécessionniste (sic!).

  • Les extorsions financières inqualifiables de nombreux partis religieux qui profitent de manière éhontée du jeu électoral israélien pour siphonner les maigres ressources du pays. Tant dans de douteux accords électoraux de coalition qui s’apparentent à de la corruption en bande organisée que dans des financements publics d’institutions éducatives et cultuelles qui ne devraient relever que du privé.

La loi sur la mobilisation qui maintient la dispense des jeunes Haredim de service militaire et qui a tant secoué la société israélienne passerait alors sans problème dans une nouvelle législature Bibi VII, sanctionnant une discrimination officielle où les jeunes non haredim mettent leur vie en danger pour défendre le pays que les orthodoxes rejettent, mais dont ils profitent de tous les bienfaits.

Avec un régime Bibi VII, le besoin impérieux de conserver les partis orthodoxes dans la coalition conduirait un resserrement de cette emprise du religieux.

4- Disparition d’un potentiel horizon politique

S’il est établi pour différents experts de la question que le cœur du conflit se trouve dans le refus arabe d’une quelconque souveraineté juive sur une quelconque partie de la Palestine mandataire, et que les Palestiniens portent une responsabilité écrasante pour la situation tragique qui est la leur, beaucoup de dirigeants israéliens s’abstiennent d’aborder une simple question : quel sort réserver aux trois millions de Palestiniens qui vivent en Cisjordanie, voire à Gaza ?

On peut disserter à l’infini sur les différents développements passés qui ont conduit à la situation présente, mais on ne peut pas systématiquement « botter en touche » face à une question aussi fondamentale qui structure l’orientation du pays. Au bout du compte, il n’y a pas beaucoup de possibilités pour y répondre :

  • Le maintien du statu quo et la poursuite de la colonisation qui conduira mécaniquement à une recrudescence des violences en Cisjordanie.

  • L’annexion pure et simple, avec l’officialisation d’une discrimination délétère qui s’inscrira dans la durée, étant acquis qu’il est hors de question pour ses promoteurs de donner aux Palestiniens la citoyenneté israélienne assortie du droit de vote [3].

  • Le transfert forcé de millions de Palestiniens qui serait, à juste titre, qualifié de nettoyage ethnique. Aux yeux de tous, Israël entrerait alors définitivement dans le club fermé des nations pestiférées.

  • La définition d’un horizon politique qui verrait la création de deux États, lorsque les conditions seront réunies. Dans cette perspective, il faudrait réduire la voilure du projet de colonisation de Cisjordanie pour créer un environnement plus favorable à une reprise des négociations, notamment en remettant sur la table la proposition d’Ehud Olmert formulée en 2008 et récusée par Abu Mazen.

Avec un régime Bibi VII, ce serait à l’évidence l’annexion des territoires occupés qui serait explicitement visée, avec soit la poursuite du statu quo, soit le transfert forcé en plans B, sans aucun autre horizon politique.

5- Isolement à l’international

Concernant la position d’Israël à l’international, tous les voyants sont déjà au rouge vif. Il y a bien sûr un réel facteur de haine dont la coalition Bibi VI use et souvent abuse : l’antisémitisme social, mutation de l’antijudaïsme religieux d’antan, s’étant aujourd’hui transformé en antisionisme planétaire, entre autres du fait de la place disproportionnée occupée par ce conflit dans la presse internationale. L’État des Juifs est en quelque sorte devenu le Juif des États face aux Palestiniens qui sont systématiquement dédouanés de toute responsabilité. Cela au nom d’une structure mentale étrange en ce début du 21ème siècle qui, dans une logique de culpabilité coloniale unidimensionnelle du passé, donne systématiquement raison aux faibles d’aujourd’hui, quels que soient leurs objectifs et leurs actions.

Mais s’en tenir à ce constat permet à beaucoup d’Israéliens de minorer les effets de la politique de leurs dirigeants. Comment ne pas être ébranlé par les ravages de la guerre à Gaza, par les comportements violents inqualifiables de beaucoup de colons vis-à-vis des Palestiniens [4], par les multiples déclarations lunaires de ministres en exercice qui attisent sciemment les flammes, etc.

Devant de tels spectacles récurrents qui finissent par justifier aux yeux de certains des préjugés existants, beaucoup de pays ont fini par prendre des mesures concrètes destinées à isoler Israël, de plus en plus vu comme un fauteur de troubles. De fait, les rares défenseurs d’Israël sont devenus inaudibles face aux images de champs de ruines de Gaza, aux dizaines de milliers de morts de cette guerre interminable, aux véritables pogroms dans des villages Palestiniens [5], aux propos ultra belliqueux émanant de dirigeants irresponsables, etc.

Les conséquences d’un renforcement de cet isolement international seraient dramatiques :

  • dégradation du commerce et des exportations du fait de sanctions économiques prises à l’égard d’Israël, avec de potentielles difficultés d’approvisionnement.

  • appauvrissement du pays par des faillites en cascade d’entreprises dont le modèle économique dépend des échanges avec l’étranger.

  • affaiblissement de la recherche du fait de la rupture de liens avec maintes universités étrangères ; de même le monde artistique et culturel serait touché de plein fouet par des boycots.

  • tourisme en décroissance : tant pour les Israéliens qui auront plus de difficultés pour se rendre vers certaines destinations que pour les étrangers qui hésiteront à se rendre dans un pays mis au ban des nations et en situation de guerre permanente.

Rien ne décrit mieux les conséquences d’un tel isolement que l’image retenue dans un récent discours de Netanyahu où il exhortait le pays à devenir une nouvelle Spartes. Piètre perspective en vérité pour un peuple qui aspire à une vie normale dans un environnement apaisé.

Avec un régime Bibi VII, ce processus d’isolement international se poursuivrait et se renforcerait, d’autant qu’au delà de sa politique, la quasi-totalité des dirigeants de la planète ne supportent plus le personnage lui-même …

6- Émigration de masse

Tout ce qui précède risque de décourager des pans entiers de la population qui, à l’annonce d’une victoire du bloc Bibi le 28 octobre, seraient susceptibles de voir un salut dans l ‘émigration vers des cieux potentiellement plus cléments. Faisant le pari qu’à tout prendre, l’antisémitisme auquel ils pourraient être exposés à l’étranger serait somme toute peut-être plus supportable que ce destin de Spartiate esquissé par le Premier ministre sortant, où comme le disait le grand Abba Eban : « au bout du tunnel, il n’y a que du tunnel ».

Ils pourraient ainsi se dire : « si après tout ce que le pays a vécu sous la mandature précédente – catastrophe du 7-Octobre, saga des otages, réforme judiciaire, corruptions aux plus hauts niveaux de l’État, guerre interminable de trois années, loi sur l’exemption du service militaire pour les haredim et tout le reste – le vote populaire donne à nouveau les clefs du pouvoir à la coalition sortante, c’est que, pour reprendre les mots de Shakespeare : « quelque chose est pourri dans le royaume ». Avec en sous-titre : « il serait peut-être temps de le quitter ».

Une telle émigration massive s’est malheureusement déjà amorcée : selon une étude de l’Université de Tel-Aviv, l’émigration d’Israël a fortement augmenté entre 2023 et 2025, atteignant un niveau record avec environ 86 500 départs en 2023, 91 500 en 2024 et plus de 90 000 en 2025. Une amplification de ce phénomène aurait des conséquences catastrophiques pour le pays, étant entendu que ce serait probablement les élites qui déserteraient en majorité ; soit ceux que la coalition actuelle désigne sous le vocable de « l’État profond », expression populiste s’il en est.

D’où moins d’entreprenariat, moins de recherche, moins de culture, moins de High Tech …, avec un mécanisme de rétroaction positive (feedback) qui ferait basculer Israël dans un cercle vicieux où plus le pays perdrait en attractivité, plus les habitants envisageraient de le quitter, abaissant encore son attrait et accentuant ainsi ce mouvement de déclin.

Avec un régime Bibi VII, une potentielle émigration de masse parachèverait en quelques années ce que les ennemis d’Israël n’ont pas réussi à faire depuis 1948 : un délitement du pays qui s’engagerait alors dans une désintégration interne à bas bruit.

Pour conclure

Comme rappelé au début de cet article, il est extrêmement hasardeux de prédire l’avenir et il n’est pas exclu qu’une nouvelle coalition anti-Bibi ne fasse pas beaucoup mieux que les dirigeants actuels. Quoique, pour faire pire, il faudrait faire preuve d’une arrogance et d’un cynisme dont la plupart des prétendants semblent aujourd’hui dépourvus.

Concluons ce réquisitoire incisif en rappelant une boutade, avec un papillon comme métaphore du sionisme et un enfant adroit comme métaphore de l’électorat du mois prochain. Deux camarades jouent ensemble dans un pré et l’un d’eux, d’un mouvement habile, attrape au vol un papillon qui passait par là. Il demande alors à son ami : « Est-ce que le papillon que je tiens est vivant ou mort ? » ; et l’autre plus posé de lui répondre : « Son destin est dans ta main ».

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1 Dans l’un de ses ouvrages, le philosophe Pascal Bruckner cite ce bon mot de Lao Tseu: « L’expérience est comme une lanterne que l’on porte sur le dos : elle n’éclaire que le chemin parcouru »

2 Une nouvelle expression hébraïque est apparue qui désigne spécifiquement ces attaques : מכונת הרעל, soit la machine à poison.

3 Outre son caractère immoral, cette solution verrait également la fin du Sionisme car ce serait à terme la notion de majorité juive dans un espace souverain qui serait compromise. Notons également que ce projet d’annexion n’est au final pas très différent dans sa rationalité que le projet antisioniste désigné par la douteuse expression « Palestine laïque et démocratique » … Soit dans les deux cas, la domination d’un peuple par un autre.

4 Au-delà des exactions elles-mêmes de ces colons racistes et suprémacistes, il faut, hélas, également mentionner le laxisme intolérable des autorités (police et armée) ainsi que l’impunité judiciaire inqualifiable dont bénéficient ces voyous. Cette scandaleuse incurie commence d’ailleurs à faire douter certains de la place de l’État de droit dans l’Israël de 2026.

5 Même l’ambassadeur des États-Unis en Israël Mike Huckabee, vraiment peu suspect d’antisionisme ou d’antisémitisme, a récemment fini par montrer un grand agacement vis-à-vis de ce qu’il a dénommé un terrorisme juif.

à propos de l'auteur
Franco-Israélien né à Paris (France) en 1954, David Musnik vit en France avec un passage de plusieurs années en Israël dans les années 1970’s. Diplômé du Technion en 1977 dans la faculté "Electrical Engineering", puis mobilisé dans Tsahal pendant presque 3 années. Informaticien retraité spécialisé dans l’ingénierie documentaire.
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