La 14ème lecture publique par les femmes

Cette année, comme tous les ans depuis 5 ans, le groupe orthodoxe LectureSefer a organisé une lecture de la Torah par les femmes le jour de Simhat Torah 5778, le vendredi 13 octobre 2017 à Neuilly-sur-Seine.

Cette lecture fut comme toujours un grand moment de qedushah, de ferveur religieuse. La lecture s’est faite dans un cadre halakhique orthodoxe, en présence d’une cinquantaine d’hommes et de femmes, séparé.e.s par une mehitsah avec une assise parallèle, sous l’œil rigoureux et bienveillant du Professeur Liliane Vana, fondatrice de LectureSefer.

La plupart des lectrices avaient moins de 30 ans ; nombre d’entre elles lisaient pour la première fois, alors que les autres attendaient ce moment de l’année pour pouvoir vivre pleinement leur judaïsme.

Car il n’y a pas plus belle « joie de la Torah » que lorsqu’on s’imprègne du texte et qu’on le partage à haute voix ! Et la joie était à son apogée, quand suite à la proposition de Liliane Vana acceptée par la majorité de l’assemblée, ceux et celles qui le souhaitaient ont pu danser avec la Torah en chantant des psaumes à l’occasion des haqafot.

C’était une première pour LectureSefer.

Cette année pour la première fois, la lecture a été suivie d’un repas et d’une étude talmudique. Lors de cette étude menée par le Professeur Liliane Vana, nous nous sommes intéressé.e.s à l’évolution de la halakhah concernant la lecture de la Torah par les femmes, textes à l’appui.

Cette partie particulière de la journée a pu voir le jour grâce au soutien de l’initiative « Make It Happen » de la Fondation Charles and Lynn Schusterman Family, qui œuvre pour susciter la passion et le pouvoir chez les jeunes pour créer un changement pour eux-mêmes et dans leurs communautés de par le monde.

Cette suite de la journée donna l’occasion aux participant.e.s de poursuivre des discussions autour du judaïsme actuel en France et dans le monde, des nouveaux lieux d’étude à Paris, ou encore de raconter l’histoire des lectures passées de LectureSefer.

Ce fut la 14ème lecture publique par les femmes orthodoxes de LectureSefer depuis 2012, après 5 lectures à Simhat Torah, 5 lectures de la Megillat Esther à Pourim dont 2 bnot-mitsvah, 1 shabbat bat-mitsva, 1 lecture de la Megillat Ruth à Shavuot, et 1 shabbat à Marseille, ainsi que 3 lectures publiques dans un cadre privé pour Pourim.

Une première lecture à Marseille dans un contexte particulier

La dernière lecture en date était celle qui a eu lieu à Marseille, en juin dernier. C’était la première lecture par des femmes dans un cadre orthodoxe qui avait lieu dans cette ville.

Réunis par le même besoin de prier, hommes et femmes étaient présents pour la lecture de la Torah le samedi 24 juin 2017 au Centre Edmond Fleg de Marseille. Des hommes se sont rassemblés en minyan dès le début de la tefillah. En tout, il y avait plus de 40 personnes, dont une majorité d’hommes, présents grâce à l’organisation conjointe du Centre Fleg, de la Bibliothèque Juive de Marseille et de LectureSefer.

Installation de la mehitsah avant Shabbat - Centre Fleg, Marseille

Installation de la mehitsah avant Shabbat – Centre Fleg, Marseille

Réunis dans cette belle salle préparée pour la circonstance au Centre Fleg, hommes et femmes assis.es parallèlement chacun.e d’un côté de la mehitsah, les hommes ont mené la tefillah (shaharit et mousaf), les femmes la lecture de la Torah. Les lectrices se sont succédé pour lire la parashat Qorah, le Sefer Sheni et la haftarah de shabbat Rosh Hodesh (Tammuz), d’autres sont montées à la Torah pour la première fois de leur vie. Livre à la main, chacun.e suivait et participait à l’office. Personne ne parlait, bien trop occupé.e à suivre ou à participer à la prière.

« C’est la première fois que personne ne parle, » a raconté l’une des participantes, « d’habitude, chez les femmes, on ne voit rien et on n’entend rien, donc il n’y a rien d’autre à faire que de discuter. » L’office était en effet bien fourni en livres, grâce au généreux soutien de Paideia, l’Institut Européen d’Etudes Juives en Suède. La tefillah comme la lecture dans les sifrei Torah étaient réalisées dans un cadre orthodoxe, où hommes et femmes ont des rôles bien délimités par la halakhah. L’assistance était bienveillante, dans une ferveur religieuse qui donnait une belle atmosphère à cet office.

Avant shabbat, disposition des livres de prières acquis grâce au soutien de Paideia - Centre Fleg, Marseille

Avant shabbat, disposition des livres de prières acquis grâce au soutien de Paideia – Centre Fleg, Marseille

Après cet office, un kiddush convivial était offert à la communauté. Il fut suivi d’un repas au cours duquel un homme et une femme ont prononcé un dvar Torah et, curieusement, sans se concerter, ils ont évoqué, tous les deux, mais chacun à sa manière, les relations entre Caïn et Abel.

Caïn tua son frère Abel par colère et jalousie, car les offrandes de son frère étaient acceptées par Dieu, et pas les siennes. Sans autre forme de procès, il le tue. Or s’il avait pris le temps de parler avec son frère, la violence aurait pu être évitée (à cet endroit le texte est lacunaire : « Caïn dit à Abel » mais de fait il ne dit rien). Mais sans dialogue, le passage à l’acte est apparu comme la seule solution. Un constat qui n’est pas sans rappeler le contexte dans lequel a eu lieu cette lecture de la Torah.

Les jours précédents la lecture ont été d’une grande violence. Le Rav Shmouel Melloul, dayyan au Consistoire Israélite de Marseille, à défaut de contacter les organisateurs, adressa une lettre aux notables de la communauté juive de sa ville exigeant « l’annulation d’un tel office », pour la raison que « ce genre de manifestation dans le passé (et dans d’autres contrées que la nôtre) n’a engendré que malheurs et détresse… » et demandant de « prier le Ciel afin que l’on soit épargné de toute colère et de tout malheur ».

Suite à cette lettre, le Grand Rabbinat de Marseille publia un communiqué signé par les rabbins Réouven Ohana, Shmouel Melloul et Avraham Meimoun disant que cette lecture allait « heurter la sensibilité du public de la ville » et que cela « tout simplement ne se fait pas ».

Ces communiqués basés sur de la superstition furent suivis de mots violents, notamment foisonnant sur le réseau Facebook.

Des lectrices et des participantes ont reçu des menaces, suite à quoi elles ont décidé de ne pas participer à la lecture qu’elles avaient préparée.

C’est grâce au courage des organisatrices du Centre Fleg, de la Bibliothèque Juive de Marseille et de LectureSefer que la lecture a été maintenue.

A la veille de shabbat, le Président et le Conseil d’Administration du Centre Fleg ont publié un communiqué affirmant que cette lecture s’intégrait dans le programme culturel du l’établissement qui a « toujours œuvré pour faire cohabiter les différentes sensibilités du judaïsme ».

Le Pr Liliane Vana a également saisi le Grand Rabbin de France Haïm Korsia et mis en garde publiquement les rabbins Ohana, Melloul et Meimoun de Marseille contre la violence de leurs fidèles. Néanmoins,, des incidents ont eu lieu le jour même de la lecture de la Torah.

Le samedi matin, en arrivant au Centre Fleg, une des participantes a été interpellée dans la rue par un inconnu : « C’est assour ! C’est pas normal que vous y alliez ! C’est très grave ! ».

Pendant que tout le monde priait à l’intérieur, deux groupes d’hommes se sont présentés successivement à l’entrée. Ils étaient agressifs, le service de sécurité ne les a pas laissé entrer.

A la demande du vigile du Centre Fleg, la patrouille des militaires chargés de la protection civile a dû passer plus souvent que d’ordinaire ce jour-là. Des femmes, hostiles à cette lecture de la Torah, sont parvenues à entrer, ont « espionné » la scène sans s’asseoir, puis sont ressorties sans rien dire.

De toutes les lectures publiques de la Torah organisées par le groupe orthodoxe LectureSefer, jamais il n’y eut de telles violences.

Mais l’important est que les femmes et les hommes présents ce shabbat soient sortis satisfaits de cette expérience spirituelle vécue comme un renouveau de leur vie juive, et aient désormais le désir de recommencer. Et ce désir, ce besoin, s’est ressenti à Simhat Torah, ce vendredi 13 octobre 2017 à Paris.

Contact : LectureSefer
ou lecturesefer@gmail.com