C’est la question que se pose cet excellent diplomate autrichien que j’ai bien connu lorsqu’il était en poste à Paris, où, parallèlement à ses prenantes activités de diplomate, il préparait fébrilement une thèse de doctorat sur la philosophie d’Emmanuel Levinas. Ce qui ne pouvait que renforcer nos liens et notre amitié. Quelques années plus tard, il revint dans la capitale française pour accomplir brillamment la soutenance de cette même thèse qui constitue un apport considérable à la connaissance du grand philosophe du visage…

Depuis 2012, et durant un peu plus de quatre années, il a servi comme ambassadeur d’Autriche à Tunis, à une époque donc, dont il ne soupçonnait guère les grands bouleversements à venir, vécus à une proximité immédiate. D’ailleurs, le titre allemand de ce livre-témoignage est accompagné du sous titre suivant : à bout portant (hautnah erlebt).

Le titre allemand de l’ouvrage, dont nous espérons une traduction prochaine, répond en fait à la question que j’ai posée de manière rhétorique : Avec le Coran impossible de fonder un Etat : la crise de l’islam aux premières loges… En gros, l’ancien ambassadeur qui se promettait d’accomplir sur place, à Tunis, bien des choses, dans un libre esprit philosophique qui est le sien, décrit son atterrissage à l’aéroport de Tunis-Monastir avec des accents lyriques : un soleil éblouissant, une mer turquoise d’huile, évoquant irrésistiblement les vacances et la douceur de vivre, une chaleur oppressante mais un air embaumé respirable, saturé de jasmin, une réception officielle saluée de messages de bienvenues dans le salon d’honneur, etc.. Tout pour réussir et laisser une trace de son passage, une fois son devoir accompli.

La suite des événements, dans le sillage de la destitution et de la fuite de l’ancien dictateur tunisien Ben Ali, allait démentir ce paysage d’églogue. Au lieu d’un calme, même relatif, ce sont des attentats, des assassinats, l’assaut contre l’ambassade américaine à Tunis, sans que le ministre de l’intérieur de l’époque ne remue le petit doigt pour arrêter les émeutiers. Mais le pire, ou presque car les attentats iront crescendo, sera l’attentat sur cette belle plage de sable fin qui coûta la vie à 36 personnes et où des citoyens autrichiens étaient aussi présents sur les lieux du drame.

Le nouvel ambassadeur qui avait commencé à comprendre que le milieu ambiant à Tunis ne ressemblait en rien à ses précédents postes, avait dévoré tant de livres sur l’islam et son livre sacré, il avait participé à tant de discussions avec de rares intellectuels ouverts et acceptant de penser en dehors des catégories bien clôturées de la religion. En une phrase, il comprenait enfin ce que pouvait être, dans les faits, l’oppression religieuse et le mélange détonnant de la politique et de la religion.

Je ne reviendrai pas sur sa relation haletante de l’attentat qui tua 36 personnes ni  sur le témoignage de la touriste autrichienne qui échappa par miracle à la tuerie ; je préfère mentionner les interventions de la police tunisienne de ce temps là où les islamistes de Ennahdah étaient au pouvoir : une jeune femme tunisienne sérieusement admonestée parce qu’elle ne respectait pas vraiment le jeûne du mois de Ramadan et l’arrestation d’un jeune homme qui transportait dans le coffre de son véhicule quelques bouteilles de bière alors que l’islam interdit la consommation de boissons alcoolisées ; on le conduit au poste sans ménagement.

Mais le calvaire du jeune homme ne se prolongera pas, grâce à l’intervention de son père qui était au mieux avec les autorités… Cette ingérence du religieux dans la vie civile, la vie des citoyens, était incompréhensible aux yeux de notre ambassadeur ; surtout lorsqu’il  relève que les officiers de police indiquent au prévenu qu’il n’existe pas de séparation formelle dans l’Etat entre la politique et la religion. C’est un intégrisme affiché, proclamé et qui ne cherche nullement à se cacher derrière je ne sais quelles divagations ou acrobaties théologiques…

A la fin de ce chapitre angoissant sur l’attaque de l’ambassade US, suite à la diffusion par une télévision de ce pays d’un document jugé offensant par les croyants, l’auteur note gravement que ce qui manque le plus à ces fanatiques, c’est l’humour, la capacité de rire de tout et de soi-même, la distance salvatrice entre ce que nous sommes et ce qui nous arrive. Il parle de tiefer Ernst,  moi plutôt de l’autre expression allemande usitée, tierischer Ernst

La première partie de ce livre recense précisément tous les attentats, les exactions et même les meurtres (notamment de syndicalistes) commis ou inspirés par les islamistes. La seconde partie est une analyse du sens à donner à ces événements qui dénaturent l’esprit et l’histoire de ce petit pays, héritier de Carthage mais pas seulement… Cette remarque proposée par l’auteur me semble très pertinente. Il tire cette leçon de son long séjour sur place et dément par là même cette idée qu’on se faisait de ce sympathique petit pays que les agences de voyages et les tour operators ont vendu à la cantonade : la Tunisie, ce n’est pas un pays arabo-musulman comme les autres, disait-on.

Et pourtant, le parti islamiste, auréolé de sa résistance et de ses départs en exil, avait frôlé la majorité absolue au parlement. L’auteur s’interroge sur ce raz-de-marée : L’erreur vient de ce que l’on a confondu cette frange superficielle de la population tunisienne, très européanisée, acquise aux idéaux de la culture occidentale, souvent dotée de la double nationalité franco-tunisienne, s’étant affranchis des mœurs patriarcales et de toute tradition antimoderniste.

Mais voilà, ce n’était qu’un vernis, qu’une façade qui a volé en éclats sous la pression du petit peuple : l’écrasante majorité de la population était profondément ancrée dans la tradition islamique et a voulu donner la préférence à un parti islamiste qui ne s’était pas compromis avec l’ancien régime composé de profiteurs et d’exploiteurs des masses laborieuses.

Certes, cette faveur accordée aux islamistes n’a pas perduré mais elle a coûté cher au pays dont le tourisme est la principale source de revenus. Il y eut aussi le décentrage de la politique étrangère dans le but d’enraciner la Tunisie dans le camp anti-occidental et anti-israélien alors que de tant de juifs, originaires de ce petit pays, continuent de l’aimer et de s’y rendre, quand ils le peuvent. Je pense à Djerba et à la Ghriba, véritables institutions dans la vie des judéo-tunisiens…

En fait, ce que l’auteur décrit et ce à quoi il a assisté par  médias interpsoés, c’est l’islamisation à marche forcée de tous les secteurs de la vie de la nation : l’exemple de cette étudiante entièrement voilée, escortée dans une salle de cours par des nervis qui en bloquent l’accès est très éloquent. Les meneurs, étrangers à l’institution universitaire, affirment haut et fort vouloir ré-islamiser l’université de la Manouba…

L’auteur note que les ministres compétents, celui de l’intérieur et celui de l’éducation, sont justement issus du parti islamiste et font donc la sourde oreille quand les autorités de l’université réclament leur aide. De telles scènes avaient de quoi surprendre (le mot est faible) un ambassadeur d’Autriche en poste à Tunis ! Surtout, cette porosité entre les membres du parti islamiste et d’anciens djihadistes…

La seconde partie de cet ouvrage procède à une analyse approfondie de tous ces événements qui ont marqué l’histoire de la Tunisie contemporaine. Très intéressant est cet entretien avec le chef du parti islamiste qui reconnaît que l’islam traverse une crise et qu’on ne peut plus se contenter de parcourir les chemins battus ; il faut développer des aspects nouveaux qui font encore défaut dans l’islam de tous les jours. Est ce l’aveu d’un retard, d’une faille, d’un fourvoiement ?

Une chose est incontestable : le parti islamiste a exercé le pouvoir sans réussir à gagner, à convertir à sa cause et à ses idées la majorité de la population. Comme l’enseigne la sociologie, une communauté ne devient pas aisément une société digne de ce nom. Une certaine évolution, des changements en profondeur sont nécessaires pour y parvenir. La leçon est éloquente : même avec tant de soutiens, le parti islamiste n’a pas réussi à apposer durablement sa marque au pays.

Selon certains, comme le regretté Abd al Wahab Meddeb, la date à laquelle remonterait la crise de l’islam serait 1798 avec la campagne d’Egypte de Napoléon. Le grand a pu faire vaciller le monde arabo-musulman en conquérant Le Caire avec à peine quelques centaines de soldats, accompagné de mais tout un contingent de professeurs dans diverses disciplines. Selon l’auteur, les musulmans auraient ressenti cette défaite historique comme une blessure au plus profond de leur être… Alors qu’ils s’étaient considérés des siècles durant comme supérieurs au reste de l’humanité.

Nous avons ensuite droit à un exposé bien présenté de l’évolution des différentes écoles philosophiques au sein de l’islam, depuis les mutazilites jusqu’aux philosophes gréco-arabes du Moyen Age. Cela m’a fait penser à une phrase du grand islamologue judéo-britannique, qui fit carrière aux USA, Bernard Lewis : l’Islam a connu son siècle des Lumières au Moyen Age et n’a cessé de reculer depuis au lieu de connaître une renaissance culturelle comme les chrétiens et les juifs d’Europe.

Il faut féliciter l’auteur de ce petit ouvrage, si bien écrit et si bien documenté, l’ambassadeur Gerhard Weinberger, Mit dem Koran ist kein Staat zu machen : Die Krise des Ilam hautnah erlebt (Autriche, 2018 éditions Mumorawa von Morawa)