Cet été (qui n’est pas terminé) aura été pour la France, mais aussi d’autres pays d’Europe, marqué par de nombreux et destructifs incendies de forêt. Certains étaient accidentels et attisés par la chaleur et le vent ; d’autres étaient d’origine criminelle au risque de tuer et de blesser victimes et sauveteurs.

Heureusement, sur le plan humain, rien n’a été à déplorer, et il faut rendre hommage aux pompiers bénévoles et professionnels qui risquent leur vie pour sauver celles des autres. Et puis, comment oublier d’autres tragédies telles que celle de la famille de Martin Gray qui perdit en un jour son épouse Dina et leurs quatre enfants lors de l’incendie du Tanneron dans le département du Var (3 octobre 1970) ?

Bref, le feu qui réchauffe et éclaire, tue également. Un commentateur de la radio ayant employé la phrase « Le sud de la France est en feu », j’ai involontairement associé cette constatation journalistique aux flammes qui, avant et pendant la dernière guerre, étaient le quotidien d’une humanité souffrante pour laquelle le feu détruisait les maisons, les hôpitaux, les boutiques, les usines, les synagogues, les églises, y compris très souvent leurs occupants ou fidèles.

Depuis la nuit de « cristal » du 9 novembre 1938 où, dans toute l’Allemagne nazie, des hordes se déchaînèrent contre la communauté juive, jusqu’à Oradour-sur-Glane (Haute-Vienne) le 10 juin 1944 où les 642 habitants de ce petit village furent massacrés dans l’incendie de l’église où ils avaient été regroupés par la division SS Das Reich, de sinistre mémoire, les flammes ont souvent accompagné des tueries sans nom.

Mais, c’est un pogrom en particulier qui a été à l’origine d’un poème en yiddish dû à Mordekhaï Gebirtig, Es brent, « ça flambe », qui a fixé mon attention.

Tous les habitués des cérémonies commémoratives connaissent cette musique lancinante ponctuée par la phrase :
undzer shtetl brent, « notre ville brûle ».

En voici la traduction par Charles Dobzynski que m’a communiquée un ami, Samy Staroswiecki, que je remercie.

Ça flambe, mes frères, ça flambe,

C’est notre ville, hélas, qui flambe,

Des vents cruels, des vents de haine

Soufflent, déchirent, se déchaînent

Les flammes sauvages s’étendent

Aux environs déjà tout flambe.

Et vous, vous êtes là, vous regardez,

Les mains immobiles,

Et vous, vous êtes là, vous regardez

Brûler notre ville…

 

Ça flambe, mes frères, ça flambe

C’est notre ville, hélas, qui flambe

Et les flammes carnassières

Dévorent votre ville entière

Et les vents de colère hurlent

Notre ville brûle.

 

Et vous, vous êtes là, vous regardez,

Les mains immobiles,

Et vous, vous êtes là, vous regardez,

Brûler notre ville…

 

Ça flambe, mes frères, ça flambe,

Oh l’heure peut venir, hélas

Où notre ville et nous ensemble

Ne serons plus rien que des cendres

Seuls resteront, comme après une guerre

Des murs noircis, des murs déserts.

 

Et vous, vous êtes là, vous regardez,

Les mains immobiles,

Et vous, vous êtes là, vous regardez

Brûler notre ville…

 

Ça flambe, mes frères, ça flambe,

Il n’est de salut qu’en vous-mêmes,

Prenez les outils, éteignez le feu,

Éteignez-le de votre propre sang.

Vous le pouvez, alors prouvez-le !

 

Ne restez pas ainsi, frères, à regarder,

Les mains immobiles,

Frères, n’attendez pas, éteignez l’incendie

Qui brûle notre ville.

Bien que ce chant soit devenu par la suite celui entonné dans les différents ghettos juifs créés par les nazis, il a précédé la guerre. Il a été écrit à la suite du pogrom de Przytyk du 9 mars 1936. Ce jour-là, au terme d’une longue campagne anti-juive dans une petite ville du centre de la Pologne dont la population était à 90 % juive, des milices de l’organisation fascisante Endecja s’en prennent à un couple de cordonniers qu’elles abattent à la hache et à 24 autres Juifs qu’elles molestent pendant près d’une heure, le tout sous les yeux indifférents de la police qui n’intervient pas.

Le procès qui s’en suivra verra la condamnation de onze Juifs à des peines de 6 mois à huit ans de prison ferme (!) et de 39 de leurs tortionnaires à des peines de 6 mois à un an ! Gebirtig écrivit son poème dans le but de mobiliser la jeunesse juive et l’inciter à se former en comités d’autodéfense puisque les autorités ne voulaient pas les protéger.

Nous devrions nous demander si notre planète ne flambe pas ? L’irresponsabilité écologique des dirigeants de beaucoup de grandes nations, associée aux tentations hégémonistes et totalitaires des dirigeants d’autres nations, à l’utilisation incontrôlée des progrès vertigineux de la technologie, à la perte quasi-universelle des grandes valeurs culturelles et morales traditionnelles, à la transformation éclair de la société, résultat de la disparition de nombreux métiers et l’apparition de la toute-puissante informatique, tout cela (et bien d’autres choses sans doute) devrait nous interpeller et secouer nos « mains immobiles » comme le dit Gebirtig.

A jouer les trois singes (celui qui se cache les yeux, celui qui se bouche les oreilles et celui qui met une main sur sa bouche), nous jouons avec les flammes. − Des témoins nous racontent que le dimanche, les Polonais de Varsovie venaient regarder le ghetto brûler.

C’était, en somme, la distraction de la fin de semaine. On ne se demandait pas si, dans ce ghetto en flamme, des petits enfants, leurs mères, leurs frères et sœurs, n’étaient pas livrés à ces flammes qu’on venait regarder avec curiosité. C’était en avril-juin 1943. Les cendres de tous ces malheureux ont depuis longtemps disparu, mais je crois bien que leur souvenir devrait nous exhorter à ne pas rester indifférents aux malheurs du monde, même et surtout si nous en sommes à l’abri.

La Bible nous enseigne (Isaïe 58:7) : הלוא פרס לרעב לחמך ועניים מרודים תביא בית כי תראה ערם וכסיתו ומבשרך לא תתעלם, « Partager ton pain avec l’affamé, recueillir dans ta maison les malheureux sans asile, quand tu vois un homme nu, le couvrir, ne jamais te dérober à ceux qui sont comme ta propre chair ! » Es brent ! Ça brûle ! Et ce n’est pas que la canicule.

Daniel Farhi.