Tout d’abord, il ne s’agit pas ici de hurler avec les loups cherchant, en attaquant Zemmour, à perpétuer leur vision mensongère sur où en est la France, aujourd’hui.

Il sera question, en ce moment crucial dans lequel notre pays se débat, de considérer que malgré ses 800 pages l’essai de Zemmour rate sa cible que je peux pourtant partager pour l’essentiel : montrer que le roi est nu, en particulier cette génération prétendument « progressiste » et qui aujourd’hui par exemple commémore (sur le service public radiophonique) le « dixième anniversaire » de la mort d’un « philosophe » aussi prétentieux insipide et surtout destructeur (au sens littéral) que Jacques Derrida.

Le tout sans oser non seulement émettre la moindre critique mais surtout admettre pour le moins que dans une société dite « démocratique » le débat doit être contradictoire et donc qu’ « ils » auraient pu donner la parole à l’objection (dont votre serviteur : j’ai ainsi écrit plusieurs livres et articles sur lui de la bande des 4 : Foucault, Derrida, Deleuze, Lyotard sans parler de Bourdieu, Bataille, Blanchot etc) au lieu d’inviter toujours les mêmes (ce que fait par exemple Laure Adler sur France culture qui lui consacre toute une semaine de génuflexions).

Quelles sont donc ces quatre erreurs de Zemmour dans son pavé de 800 pages ? Je les indique d’emblée, avec une à deux remarques, j’y reviendrai ensuite.

1/ Il ne parle pas de ce qui s’est passé en « Algérie », en particulier lorsque De Gaulle est venu dire « je vous ai compris » or, esquiver cet épisode c’est ensuite ne pas comprendre pourquoi l’intégration/assimilation des populations venues de cette contrée s’est mal faite par endroits.

Objecter que Zemmour commence seulement son essai en 1970 n’est pas un argument parce que d’une part il faut bien remonter toujours avant pour comprendre, ensuite lorsque Zemmour parle de Vichy, il se projette bien en amont semble-t-il.

2/ Sur Vichy, précisément, non seulement il va trop vite en besogne avec Paxton (qui est loin d’être négligeable comme je le démontre dans Le politiquement correct français, p.117) car celui-ci ne néglige pas tant que cela la distinction à opérer entre Vichy (hors la Milice s’entend) et les nazis, mais, surtout, il n’explique pas d’où vient ladite « Révolution nationale ».

3/ À la recherche, absolue, d’un homme providentiel, Zemmour n’explique pas non plus pourquoi la gauche intellectuelle a eu l’ascendant sur la scène culturelle puis politique bien avant 1968, car s’il est sans doute ardu de remonter au moins jusqu’à 1792, il aurait été loisible d’avancer que le ver était déjà dans le fruit dès la montée en puissance du Conseil National de la Résistance (CNR) dont le sinistre Stéphane Hessel a été l’un des derniers avatars (consacrant les trois quarts de son « indignez-vous » à la politique israélienne et finissant par considérer que celle-ci est plus bien plus pire que celle de l’occupation nazie).

4/ Enfin, et s’agissant plus précisément de ladite révolution féministe, il n’est pas vrai ou du moins injuste de dire qu’il faille aller jusqu’à remettre en cause la relation d’amour telle qu’elle a été encensée dans les années 60 sous le seul angle de la souffrance des enfants de divorcés comme le fait Zemmour dans son livre parce que le rapport d’amour, sa liberté, issus de l’amour courtois est bien plus profond non pas seulement parce qu’il transcende les différences sociales et politique comme le montre Shakespeare dans Roméo et Juliette (voire Molière dans diverses pièces dont Tartuffe) mais surtout parce que la liberté d’amour, parce que l’amour tout court, touche cette fois à l’âme même de l’Occident de façon la plus ultime en ce sens où s’énonce dans son éclat même le désir d’être des deux Cités en même temps, celle du Ciel et celle de la Terre, ou l’inextricable union des âmes et des corps qui permet, oui, Éric, qu’un homme puisse se lever dans la nuit pour donner le biberon parce que sa gente et douce dame se repose, et que l’homme, son chevalier, n’a pas à se sentir inférioriser pour ce Geste nouveau.

Reprenons une par une ses objections (mais de façon inégale) :

1/ Le FLN « algérien » avait perdu. La bataille d’Alger était gagnée. Le peuple, là-bas, dans ses diverses composantes, des pieds noirs aux berbères en passant par les arabophones (berbères arabisés par l’islam) voulait la paix, et, surtout, ne voulait en aucun cas basculer dans une république du nationalisme arabe telle celle de Nasser ou, déjà, du parti Baath en Irak et en Syrie ; il aurait été loisible d’empêcher les extrêmes de parler en proposant des élections en interne sans bourrer les urnes comme il avait été fait en 45 et en 47.

Tout était possible, l’OAS n’était pas dans sa pleine puissance en 1958. Mais peu importe car là n’est pas le sens de mon propos  (j’ai développé les détails dans mon livre Le monde arabe existe-t-il ?) qui se centre ici plutôt et d’abord sur le fait que l’on ne peut pas comprendre l’arrogance et la suffisance des enfants d’origine « algérienne » d’aujourd’hui si n’est pas expliqué comment la guerre dite d’Algérie leur a été racontée à la fois par leurs pairs mais aussi par la gauche française en particulier la seconde gauche et l’extrême gauche qui via l’UNEF ont pu à la fois se démarquer du PCF, de la SFIO et donner naissance au tiersmondisme et, paradoxalement, à une demande de retour au purisme léniniste via Althusser et son admiration envers la révolution culturelle chinoise et ses métastases albanaises.

C’est précisément parce que l’on a simplifié cette période à coup de Stora, BHL, et compagnie, que d’aucuns ont alors plongé dans le fait d’avaliser une espèce de manichéisme vulgaire dans lequel l’appel au djihad -qui a précédé les massacres desdits « colons » (anciens descendants de forçats communards, anciens de l’Alsace Lorraine, diversité de l’immigration romane et latine, maltaise etc…) a été occulté et glorifié au nom des cultures « dominées » ; c’est de tout cela qu’il aurait fallu parler aussi, liant cela à la critique de cette formidable erreur de De Gaulle consistant à croire qu’en donnant « l’Algérie » aux partisans du nationalisme arabe il arriverait à contrer l’influence anglo-saxonne sur le monde dit « arabe » (et ses puits de pétrole)… Raymond Aron a fait cette même erreur, que Zemmour réitère au fond.

Ensuite, fort de cette arrogance, de l’idée perpétuée par le FLN que l’Algérie en 1830 était une « grande puissance détruite par la France » (lire Gilbert Meynier sur ce point dans Histoire intérieure du FLN, je le cite dans Le monde arabe existe-t-il…) l’intégration s’est avérée une gageure, du moins, et surtout, dans les endroits où déjà les communistes s’étaient constitués en contre société (la ceinture rouge).

Zemmour ne parle guère de cela, de cette connivence des communistes dans l’émergence via les centres culturels et sociaux qu’ils contrôlaient du tiers-mondisme poncif castrisme et guevarisme à défaut de maoïsme accaparé par les gauchistes chics.

Qu’ensuite Giscard en ait rajouté une couche avec le regroupement familial n’est qu’un épiphénomène puisque la matrice façon Alien était déjà en place, les créatures en sortant ne faisant que déployer leur être.

2/ Sur Vichy : ne pas parler de l’échec de la Contre-Révolution, De Maistre, Chateaubriand, Bonald, Maurras, Barrès, et, surtout de la faillite de la dynastie des Bourbons depuis Louis XV, de la perte de puissance d’une aristocratie refusant de comprendre que la guerre est aussi économique, revient pour Zemmour à reproduire cette gestuelle bien aristocrate à la française de mépriser l’argent au profit de la gloriole militaire que l’on est même pas capable de tenir en plus (abandon de Montcalm et de Dupleix) puisque dans les armées royales l’avancement se faisait à l’ancienneté et non au mérite (tiens, tiens…) il a fallu Valmy puis le Petit Caporal (« élu » par ses hommes) pour remédier à cela.

Dans ces conditions, l’aristocratie, française, incapable de comprendre pourquoi elle avait perdu en 1789, s’est réfugiée dans un ressentiment prenant comme boucs émissaires peu à peu les francs maçons et les juifs, copiant ainsi les Germains qui forts de leur victoire sous Bismarck donnaient de plus en plus le malgré leur défaite en 1918.

C’est dans ce contexte idéologique d’antilibéralisme primaire, de refus de comprendre qu’il ne faut pas nécessairement opposer République, Nation, et recherche de la prospérité, personnifiée par Sully sous Henri IV puis Turgot (plus que Colbert) qu’il faut chercher à étudier pourquoi la France plie devant l’Angleterre, puis l’Allemagne, pourquoi Pétain reste l’illustration de cet échec de compréhension, et aussi de ce ressentiment réalisé par l’intermédiaire du Germain (« mieux vaut Hitler que le Front Populaire »).

Car le problème, à ce stade, n’est pas tant, certes, de souligner que Pétain (distinct de la Milice) ait pu en quelque sorte sauvé des juifs français à la différence des juifs hollandais et autres, mais qu’il ait pu en réalité partager les mêmes buts que l’ennemi nazi, à savoir la « restauration » dite « nationale », alors que ce chemin de purification idéologique était une impasse, biaisé d’avance, ressassant les mêmes objections aristocrates contre la Modernité associée obligatoirement au monde anglo-saxon alors que celui-ci n’est même pas réductible à cet affairisme, on ne comprendrait pas sinon la psychologie d’un Churchill (sur laquelle Hitler s’est cassé les dents…).

Zemmour, comme Marine Le Pen, ne fait que réitérer les mêmes aversions des restaurateurs contre révolutionnaires du 19ème siècle n’ayant toujours pas compris pourquoi 1789 et surtout 1792 ont pu exister.

3/ L’alliance de fait avec les communistes à la fin de la seconde guerre mondiale (sous la pression de Roosevelt au fond, réitérant la même erreur que Wilson et ses 14 points qui a permis le réarmement, de fait, de l’Allemagne en 1925 à Locarno comme l’a montré Bertrand de Jouvenel) a créé un monstre social, un État total, bénéficiant du PLAN Marschall et des effets d’aubaine de la reconstruction, mais n’étant, en aucun cas, la cause du génie français en matière d’innovations et d’ingénieries.

L’histoire économique montre que les inventions sont françaises et leur commercialisation anglo-saxonne et allemande. L’agressivité des commerciaux allemands était par exemple légendaire à la fin du 19ème siècle alors que les entreprises françaises empêtrées dans le capitalisme familial patriarcal et le mépris des élites envers le commerce et la finance n’ont pas été à même de créer tous ces fleurons qui existent de l’autre côté de la Manche du Rhin et de l’Atlantique, et, pourtant, la France en possède quelques-uns tant décriés il est vrai (le fameux Cac 40 si honni par les biens pensants, de l’extrême gauche à l’extrême droite).

Le libéralisme à la française peut être certes rapproché de son pendant libertarien anglo-saxon mais ce non pas dans sa supposée haine de l’État, plutôt et positivement même (au sens comtien…), dans le fait de dénier à celui-ci le droit de régenter la société civile au nom d’une idée contraire précisément aux intérêts du « plus grand nombre » comme le disaient un Mill et un Bentham dont ledit « utilitarisme » a été par ailleurs bien mal compris voire utilisé par la suite en effet par le courant libertaire en passant par dessus la tête de la citoyenneté, de la République, de la Nation ; sauf que cette lecture est bien plutôt russe allemande qu’anglaise en réalité : c’est plutôt du côté de l’économétrie soviétique (distincte de l’école autrichienne (Menger, Von Mises, Hayeck) suisse (Walras) et italienne (Pareto)) et aussi de la sociologie allemande depuis Adorno et Marcuse, maîtres penseurs des années 60, qu’il faut voir cette réduction de la pensée libérale à une vision libertaire de  » l’émancipation » en soi, i.e., sans penser les conséquences pour autrui.

Une vision romantique que l’on trouve aussi chez le jeune Marx lorsque autrefois il fréquentait Stirner…un jeune Marx réhabilité ensuite par le néomarxisme des années 60…

4/ Zemmour fait au fond la même erreur que Luc Ferry concernant la « pensée 68 » : tous deux pensent toujours à celle-ci comme canevas théorique desdits mouvements sociétaux musicaux sexuels en un mot culturels alors qu’il n’en est rien ou si peu (le Rock ne se réduit pas aux Stones) ; la chouette s’envole toujours quand la nuit tombe, ainsi les jeux étaient déjà faits du moins si on les intègre dans la dimension nécessaire pour les étudier celle de la condition néomoderne (le titre d’un de mes livres) à savoir la techno-urbanité mondialisée arrivée à stance au sens où l’émergence de la Ville distincte de la Communauté renforce à la fois l’individu et le groupe ; contrairement aux idées reçues de « la société atomisée » l’individu peut choisir le groupe (la ville) au lieu de le/la subir ; ainsi les amis que l’on se fait comptent bien plus parfois que la famille imposée.

Ce qui ne veut pas dire que la filiation ne compte pas (tout au contraire) ; seulement l’amitié, l’amour (le vrai, celui de ce serment scellé dans le regard qui te dit oui pour la vie malgré les tentations, Seigneur, délivre-nous du mal) deviennent les deux mamelles des nouvelles socialités surgissant dans un monde de mouvements de vibrations de stimulations nécessitant d’ouvrir de renforcer ses filtres mentaux spirituels, de retrouver la sensualité âme/corps que les secondes Lumières avaient distendu au profit du vision trop instrumentale (et pour le coup utilitariste dans le mauvais sens du terme) de la Raison réduite à la logique (comme l’a montré Hegel mal compris par Marx et Heidegger) alors que la Raison consiste aussi à penser le sens des conséquences pour un autrui dont l’essence n’est pas toujours été déjà là.

D’où l’erreur de croire qu’il suffirait de refaire le chemin inverse pour se débarrasser du problème de l’Autre, comme l’avait tenté Heidegger en voyant dans la pensée libérale juive (Spinoza) le germe de la perte de pureté de la Germanie alors que la question de l’être est celle de l’humain lui-même qui, du fait qu’il a été fait libre (Genèse livre II verset 19) ne cherche pas seulement à conserver sa puissance comme le pensait Nietzsche, mais aussi à s’affiner, à innover, à marier vérité et élégance, c’est-à-dire, justement, le génie français. Qui, tel, le phénix, ne demande qu’à renaître, sans ressentiment, avec audace, « toujours de l’audace mon ami » (disait Patton citant le Petit Caporal) parce que  » impossible…