Les paroles d’Eric Woerth sur i-télé il y a quelques jours méritent le commentaire. Il y a déclaré en effet que « le crime de Merah n’est pas un attentat, c’est le crime d’un furieux ». Ce jugement scandaleux, peut-être malheureux et maladroit, relève du symptôme de la pathologie qui affecte la société française. Il nous renseigne sur le monde illusoire que le discours officiel a mis en place pour couvrir la réalité sociale et sécuritaire d’un manteau d’illusions et de malentendus.

Le jugement de Woerth ne diffère pas en effet de nombreux commentaires qui, devant une violence manifestement islamiste, décrètent qu’il ne s’agit pas d’un attentat ni d’un projet d’attentat. Le dernier cas en date concerne l’arrestation d’un homme, désormais relâché avec un bracelet électronique, qui s’était présenté à Disneyland avec, dans son sac, deux revolvers et un Coran, un cas de figure objectivement semblable à celui du terroriste de Tel Aviv qui transportait aussi un Coran dans son sac.

« Ce n’est pas un attentat ». Woerth justifie ce jugement en avançant que ni l’Etat islamique, ni un réseau international ne seraient concernés. Cela rappelle le jugement-écran des années 2000 qui décrétait qu’il n’y avait pas d’antisémitisme parce que seule l’extrême droite est antisémite, là où il y avait antisémitisme islamique.

Si terrorisme il y a, uniquement parce qu’il existe une connexion internationale, les agressions artisanales au poignard ne sont pas du terrorisme. Alors que c’est là la dernière mutation du terrorisme islamiste dont les perpétrateurs reçoivent leurs ordres d’un leadership central, le Califat dont le détenteur est censé commander à tous les musulmans de la planète où qu’ils soient. Être en guerre avec l’EI, comme le rappelle sans cesse le gouvernement, ne se terminera pas avec la seule défaite du Califat. Mais si la menace est ainsi déformée comment luttera-t-on contre elle?

« C’est le crime d’un furieux » dit aussi Woerth. Alors, là, nous avons l’autre pan du déni public et politique: la psychologisation des criminels, réputés des « furieux », des « déséquilibrés ».

C’est la gestion des départs au Djihad qui donne l’occasion de cette mise en scène. Plateaux de télé, films, articles nous montrent à longueur de journées des situations qui sont présentées comme inexplicables quant à leur motivation et qui sont donc rabattues sur les problèmes d’adolescence, d’identité et bien sûr la défaillance et la crise de la société française qui a rendu possible de tels développements. On écarte ainsi, par principe, la cause manifeste des départs comme des attentats qui, dans la bouche même des concernés, fait référence à l’islam ou à l’un de ses courants. Ce que vérifie le fait que parmi ceux qui prennent la route du Djihad il y ait aussi de récents convertis.

Ces règles de langages ne sont pas innocentes. Elles ont un effet réel. Merah fut le début de la fin de l’occultation des actes antisémites sous le vocable de « conflits inter-communautaires ». Sous cette dénomination, la règle de langage avait éteint l’alerte qui montait et monte toujours de la réalité (à voir le prochain colloque de l’UOIF à Lille). Elle a exposé les Juifs à une adversité que l’Etat n’a pas voulu prendre au sérieux pendant très longtemps.

Le plus affligeant, c’est que certaines institutions juives ont longtemps joué le jeu de cette mascarade pour continuer à fréquenter les salons officiels.

*Tribune sur Radio J du 5 février 2016.