Tayyip Erdogan n’a pas renoncé à prendre le leadership musulman au Moyen-Orient, tombé en désuétude depuis la chute de Hosni Moubarak.

Alors il cherche à utiliser un chemin détourné en élargissant d’abord son influence en Afrique pour transformer la Turquie en une sorte de nouvel empire néo-ottoman.

Il avait fait le choix, contraire à celui de l’Arabie et des Pays du Golfe, de réaffirmer son soutien au Qatar malgré l’ultimatum décrété par l’Arabie Saoudite et ses alliés. Estimant que l’embargo était illégal et «contraire au droit international», il avait invité en visite officielle le ministre qatarien de la Défense pour défier les puissances régionales.

La Turquie était déjà introduite au Qatar puisqu’en 2015, elle avait construit la première base turque à l’étranger qu’elle n’envisage absolument pas de fermer.

La base militaire se situe à Al Rayyan, district au sud du Qatar, et elle abrite un contingent d’une centaine d’hommes, avec des véhicules blindés FNSS ACV-15.

Juste avant la crise entre le Qatar et l’Arabie Saoudite, les autorités d’Ankara avaient décidé d’envoyer 600 hommes supplémentaires pour renforcer le contingent présent.

Ankara a pris beaucoup de risques en adoptant une position maximaliste avec les pays arabes ce qui peut lui entraîner des conséquences économiques sérieuses.

Après avoir multiplié les conflits diplomatiques avec ses voisins, la Turquie risque de saper son économie qui montre plusieurs signes de faiblesse.

Elle a conclu un accord avec le Qatar afin d’élargir sa présence géopolitique et économique en Afrique de l’Est. Ainsi, elle a ouvert son plus grand camp d’entraînement militaire à l’étranger dans la capitale somalienne de Mogadiscio en septembre 2017. En fait la Turquie «s’impérialise».

Tayyip Erdogan avait déjà préparé le terrain en se rendant avec plusieurs ministres à Mogadiscio le 19 août 2011, pour des prétextes humanitaires.

En visite dans des camps de réfugiés, il avait alors décidé d’octroyer une aide massive au pays pour l’aider à faire face à la famine. Devant les camps, cinq tentes rouges flanquées de drapeaux turcs furent ouvertes, avec un matériel médical tout neuf et quarante tonnes de médicaments.

Par cette action, Erdogan voulait renforcer la théorie populaire selon laquelle la Turquie est une nation musulmane fiable qui peut créer une prise de conscience mondiale sur le sort des Somaliens.

La Turquie a alors aidé la Somalie à renforcer ses institutions et ses infrastructures publiques et à atténuer une grave famine. Elle a construit la route de l’aéroport et créé deux hôpitaux et des écoles.

Plus de 60 tonnes de fournitures alimentaires et médicales ont été envoyées à Mogadiscio en avril 2017 et le 15 août 2017. La Turquie est actuellement parmi les pays qui forment et équipent les forces somaliennes dans le cadre d’accords bilatéraux de sécurité et de développement avec Mogadiscio.

Alors que la Mission de l’Union africaine en Somalie (AMISOM), composée de troupes d’Ouganda, d’Éthiopie, du Burundi, de Djibouti, du Kenya et de la Sierra Leone, prépare un retrait complet de la Somalie en 2018, la Turquie prendra en charge sa sécurité et organisera ses troupes en construisant un centre de formation militaire pour aider les forces de Somalie à lutter contre les miliciens d’Al-Shabaab, d’idéologie salafiste djihadiste.

La Somalie connaît en effet des affrontements mortels entre ses forces gouvernementales et ceux des djihadistes. Un doute subsiste cependant pour savoir si des soldats turcs sont ou seront impliqués dans des missions de combat.

La Turquie a terminé en juillet 2017 la construction d’une base militaire à Mogadiscio, approuvée par les Nations-Unies dont le coût s’est élevé à 50 millions de dollars.

Du personnel militaire turc forme les troupes du gouvernement somalien et les premiers Turcs sont arrivés en août 2017 dans un camp d’entraînement de 400 hectares à Mogadiscio, comprenant trois écoles militaires, des dortoirs et des dépôts.

La Turquie a prévu de déployer 200 officiers et soldats formateurs dans le but de renforcer sa présence dans la corne de l’Afrique.

On pourrait s’étonner de l’implication des Turcs sur plusieurs champs de bataille alors qu’ils doivent déjà faire face aux combats en Syrie et contre les Kurdes.

Al Shabab a lancé plusieurs attaques contre des cibles et des intérêts turcs en Somalie parce qu’il prétend être le seul mouvement islamique légitime en Somalie.

La Turquie conteste bien sûr cette assertion. Erdogan a donc mandaté sa Direction des affaires religieuses, le Diyanet, de maintenir la pression en finançant des projets de construction de mosquées en Somalie.

En implantant des mosquées, la Turquie veut acquérir le statut d’autorité religieuse légitime et authentique afin de promouvoir une vision de l’islam dans le cadre d’un État démocratique.

Erdogan a une vision grandiose de l’avenir car il escompte qu’en 2023, la Turquie sera aussi puissante et influente que l’était l’Empire ottoman à son apogée.

Mais son rêve est inaccessible car la Turquie aurait pu devenir un acteur important sur la scène internationale et régionale si Erdogan avait maintenu le cap sur ses réformes judiciaires et politiques et sur le développement économique de son pays.

Malheureusement, il a abandonné la plupart des réformes démocratiques pour se lancer dans une islamisation à outrance du pays en démantelant les piliers de la démocratie.

Il s’est arrogé des pouvoirs sans précédent et a transformé la démocratie turque en une autocratie. D’ailleurs, il s’était trahi en 1999 sur ses intentions : «La démocratie, c’est comme le bus. On descend quand on arrive au terminus».

Ses amis le quittent les uns après les autres. Ce fut le cas d’Abdullah Gül, ancien président de la République et le 28 octobre au tour du maire d’Ankara, Melih Gokcek, qui a démissionné après 23 ans de mandat.

Il se distingue de son modèle Mustafa Kemal Atatürk qui était déterminé à établir un État démocratique séculaire et occidentalisé tandis qu’Erdogan se dirige dans une direction opposée autocrate, où la tradition et les valeurs islamiques règnent en maîtres.

Il fait tout pour consolider son pouvoir absolu. Il a éliminé au sein de son parti ceux qui osaient défier son autorité. Il a désigné le mouvement Gülen comme bouc émissaire de ses échecs.

Il a bâillonné les médias, en contrôlant le pouvoir judiciaire et en domptant l’armée. Il a créé un symbolisme ottoman en édifiant un palais de 1.100 pièces aux frais du contribuable, et a bâti la grande mosquée de Çamlıca sur la rive asiatique d’Istanbul, sur la plus haute colline de la ville.

Mais c’est sur le plan de la politique étrangère qu’il veut s’affirmer. Erdogan a musclé son armée épurée des cadres récalcitrants.

Il veut imposer ses conditions à un accord sur Chypre. Il a disposé ses troupes en Irak malgré les objections du gouvernement irakien car c’est le seul moyen pour lui de poursuivre sa guerre contre les Kurdes.

Il a autorisé des centaines de combattants étrangers, y compris des miliciens de Daesh, à franchir la frontière syrienne pour mieux lutter contre Assad, tout en combattant les Kurdes syriens, afin de les empêcher d’établir leur autonomie qui pourrait contaminer les Kurdes turcs.

L’appartenance de la Turquie à l’OTAN est un signe de grandeur pour Erdogan car il dispose du deuxième plus grand nombre de troupes au sol à l’OTAN. Cela explique d’ailleurs l’indulgence à son égard des Occidentaux qui ont besoin de lui pour la défense de l’Europe.

Enfin, il veut utiliser l’arme de l’islam pour parvenir à ses fins, en présentant la Turquie comme une république dotée d’idéaux islamiques soutenus par un appareil étatique loyal.

Il s’affirme comme le chef du monde sunnite capable de restaurer l’influence ottomane sous la forme de néo-sultanat. Il se sert en fait de l’islam comme d’un thème fédérateur pour propulser la Turquie vers la grandeur de l’Empire ottoman.

Mais Erdogan ne parviendra pas à ressusciter l’Empire ottoman tant qu’il écrasera son peuple et étouffera sa liberté d’agir, de s’exprimer et de rêver. Les gesticulations de ses troupes à l’étranger ne font donc qu’illusion.