L’affaire du journaliste saoudien Jamal Khashoggi assassiné dans le consulat de son pays à Istanbul a donné au président turc Tayeb Erdogan une occasion en or de repositionner sa posture diplomatique et de tenter de réécrire l’influence régionale de son pays.

Pendant de longues journées, il a tenu en haleine le monde entier qui suivait avec une attention particulière les évolutions et les possibles conséquences de cet assassinat qui a frappé les imaginations par les conditions spectaculaires de son déroulement et l’incontestable célébrité de la victime.

Ses services ont soigneusement et méticuleusement organisés fuite aux comptes gouttes auprès de la presse turque et américaine des informations. Une stratégie qui a créé un intense feuilleton international faisant de la Turquie et de son président Tayeb Erdogan le grand ordonnateur des humeurs publiques.

Le président Turc venait de clôturer une séquence politique désastreuse pour sa gouvernance. L’homme qui avait subi un violent coup d’État qu’il dit fomenté par les fidèles de ses ennemis intimes sous la houlette de fethuhullah Gulen, s’est livré à un grand montage institutionnel pour renforcer ses pouvoirs et s’octroyer l’habit autoritaire dont il rêvait.

Conséquence de cette crispation de son pouvoir, une chasse à l’homme contre ses opposants. Intellectuels et journalistes furent jetés en prison. La poigne de fer d’Erdogan s’exerça aussi bien sur les affaires domestiques que dans ses relations internationales. Jamais ses relations avec son allié américain n’ont été à ce point proche de la rupture.

Et jamais ses relations avec ses voisins européens n’ont été aussi tendues. À tel point que certains milieux en Europe ont ouvertement dénoncé les multiples chantages exercés à l’encontre des autorités de Bruxelles sur fond de crise migratoire. Dans sa mauvaise humeur à l’égard de ses alliés européens et américains, Tayeb Erdogan avait tenté un rapprochement avec le maître de Moscou Vladimir Poutine.

À l’égard de son environnement arabe, Tayeb Erdogan s’est lourdement opposé à la tentative des pays du golfe emmenés par l’Arabie Saoudite et l’Egypte d’isoler le Qatar placé sous l’accusation de nourrir la confrérie des frères musulmans et de financer le terrorisme.

Le soutien d’Erdogan au Qatar fut si prompt et si déterminé qu’il ouvrit une base militaire sur le sol de ce pays et y dépêcha des militaires turques pour protéger et dissuader toute agression militaire contre le régime de Doha. Sur le crise syrienne, Erdogan avait créé des étincelles en accordant un privilège stratégique à la lutte contre la sensibilité autonomiste kurdes qu’à la guerre contre le terrorisme incarnée par l’organisation de l’État Islamique.

L’affaire Khashoggi donna à Erdogan l’occasion de camper un personnage de défenseur de la liberté de la presse quand lui-même est devenu aux yeux du monde une icône vivante de ses violations. Et dans sa relation avec les autorités de Ryad, il donne cette impression de jouir publiquement de la pression qu’il exerce sur l’Arabie saoudite à partir du moment où ses services de sécurité ont impliqué dans l’affreux meurtre du célèbre journaliste saoudien.

Signe de l’air du temps qui change, le prince Héritier Mohamed Ben Salman s’est brusquement trouvé dans la position de tresser quelques lauriers au président Erdogan et d’adoucir le ton pour parler du Qatar, pays banni par les pays du golfe pour son tropisme envers les organisations politiques violentes.

Cette déflagration dans la relation entre le Turquie et l’Arabie saoudite a de fortes chances de provoquer un mouvement dans les lignes de rupture classiques des conflits qui déchirent la région. Ainsi, parce que l’administration américaine a été sensibilisée à la stratégie turque de responsabiliser les autorités saoudites dans ce crime odieux et parce que les européens ont sauté sur l’occasion pour solder quelques comptes dus à leur mise à l’écart du gâteau pétrolier régionale, de nombreux observateurs prévoient une pression de plus en plus grande sur la politique saoudienne dans de conflits comme le Yémen ou la crise du Qatar.

Le président Turc Tayeb Erdogan exploitera ce filon jusqu’a la lie pour faire avancer son agenda régional, défendre ses alliés et mettre en difficulté le royaume d’Arabie saoudite dont il dispute depuis longtemps le leadership du monde sunnite. Sans le vouloir, Jamal Khashoggi et ses assassins ont remis en selle Tayeb Erdogan au point de donner l’impression de lui offrir des leviers de pression pour associer son pouvoir et consacrer son rôle d’incontournable acteur.