Le livre posthume du professeur Gérard NAHON, épigraphie et soétériologie : l’épitaphier des «Portugais» de Bordeaux (1728-1768) (Brepos, 2018)

Certes, reconnaissons-le d’emblée : ce titre n’invite guère à se plonger dans la lecture attentive de ce savant ouvrage. Mais il a l’avantage de fournir une image fidèle de l’acribie et de la science profonde de ce grand érudit qu’est notre défunt maître, le professeur Gérard Nahon.

La collection dans laquelle cet ouvrage a paru, peu après que le professeur nous avait quittés, est réputée pour sa haute tenue. Alors de quoi s’agit-il ? C’est tout d’abord le travail de toute une vie (l’auteur le dit lui-même), commencée en 1961, alors qu’il était jeune archiviste et enseignant d’histoire juive à l’Ecole Maimonide où nous bénéficiâmes de son généreuse science.

Le professeur Nahon est probablement le plus célèbre spécialiste de l’histoire de ces Juifs étranges dits les «Portugais» de Bordeaux. On ne les connaît pas très bien car ils menaient une sorte de double vie : d’une part, ils passaient, jusqu’à une certaine époque, pour de bons chrétiens, présentant leurs nouveaux-nés au curé de la paroisse, assistant aux messes dominicales, et d’autre part, ils christianisaient en secret, conservant au plus intime d’eux-mêmes un parfum de tradition juive.

Certes, le temps venant à bout de tout ce qui existe sur cette terre, leur tradition, leur héritage fondait avec les années. Mais qu’lque chose demeurait. Cela fait d’ailleurs penser à un ttitre d’ouvrage d’un autre grand historien, Yossef Hayyim Yérushalmi, Judaïsme terminable et judaïsme interminable. Certaines choses s’étiolent ou blêmissent avec le temps, d’autres réussissent à triompher de ce même temps, sans qu’on sache pourquoi ni comment…

Et dans ce livre, le dernier d’une œuvre considérable, le professeur Nahon tente d’en savoir le plus possible sur ces êtres étrangement familiers en déchiffrant leurs pierres tombales, celles, du moins, qui nous ont été conservées en dépit des persécutions et des expulsions.

Certaines épitaphes sont rédigées en langue espagnole, d’autres en hébreu. En fait, l’auteur fait parler les morts et leur redonne une deuxième vie. C’est ce que le professeur Nahon fait dans une première partie introductive où il pose le problème, reprend en les discutant les données élaborées par ses prédécesseurs et apporte assurément sa propre contribution. Ce qui frappe chez ce grand savant, ce sont aussi ses qualités humaines : il s’entendait avec tout le monde, dans un milieu, le milieur universitaire où les rivalités et les haines sont quasi inexpibales…

Est-ce que ces juifs qui avaient tout des chrétiens, vus de l’extérieur, avaient tout perdu de leur tradition ? Le professeur Nahon nous dit dès la page 10 ce qu’il entend faire : Nous nous proposons d’examiner à la lumière des épitaphes du cimetière tombé en main morte en 1728, rempli, et en conséquence, fermé en 1768. La pérennité que lui conférait le droit féodal ne le protégea qu’en partie de l’expropriation survenue le 19 décembre 1910. La ville de Bordeaux acquit alors une parcelle du terrain adjugée par jugement du tribunal de première instance…

Ces espaces funéraires, ces champs de repos livrent des détails fort intéressants permettant de reconstituer la vie de ces immigrés qui continuaient de se nommer portugais alors que la plupart du temps, c’est leur hispanisme qui nous fait face. Sur les deux cent cinquante-six notices, les épitaphes sont en espagnol.

Mais on relève aussi que pour le personnel religieux de la communauté (rabbin, scribe, chantre), les épitaphes sont en caractères et en langue hébraïques. La langue portugaise n’est représentée que deux fois… On voit aussi le rôle déterminant joué par des associations de bienfaisance, véritables confréries qui géraient, en quelque sorte, les enterrements de ces communautés qu’on trouvait aussi dans de grandes cités portuaires, comme Amsterdam ou comme Hambourg dès 1614. Cette Nation portugaise, ils se nommaient ainsi, était aussi présente à Londres.

On ne peut pas manquer d’être ébahi devant l’expansion de ces Portugais, même à Curaçao ou au Surinam britannique. Gérard Nahon écrit en page 48 : Le premier cimetière juif du Nouveau Monde s’ouvrit au Brésil lors de la brève période «flamande» (1530-1654).

Georges Lévitte, grand ami du professeur Nahon, me parlait souvent de lui et de ses recherches dans les cimetières, alors que j’entamais mes études. Il m’expliquait qu’il passait même, parfois, ses vacances dans la région de Bardeaux afin de pouvoir inspecter à satiété les cimetières de la région.

Je demandais alors à mon interlocuteur d’où pouvait bien venir cette passion pour les … morts ! Georges m’expliqua alors que les morts, leurs pierres tombales fourmillaient de détails sur leur vie terrestre. On pouvait alors reconstituer la structure des communautés, le degré de culture de leurs membres, si les enfants mouraient en bas âge et les femmes en couches, bref une quantité de détails qui survivaient à leurs détentaires. En regardant de mon mieux cette solide étude, je me rends compte, quelques décennies plus tards, que c’était bien vrai.

Les prénoms des défunts aident à mesurer leur degré d’intégration ou d’assimilation à la société ambiante. Si vous trouvez bien des prénoms bibliques, c’est la preuve que leurs possesseurs étaient plus sourcilleux quant à la pratique religieuse et la fidélité à la tradition. Parfois, le défunt disposait de deux prénoms, l’un hébraïque et l’autre en usage dans la vie civile, en quelque sorte.

Il existe un autre élément qui renseigne fort bien sur le caractère ou les qualités spécifiques au défunt : ce sont les versets bibliques gravés sur les pierres tombales. Quand il s’agit de rabbins ou de grands érudits, on choisit de graver sur l’épitaphe des références scripturaires rendant hommage à leur érudition et à leur piété. Quand il s’agit de défuntes qui s’étaient acquis d’incontestables mérites dans leurs œuvres de bienfaisance, on citait des versets du chapitre 31 du livre des Proverbes (elle tendait une main bienveillante aux pauvres).

Certaines pierres tombales comportent les dates de naissance et de mort de notre ère chrétienne alors que d’autres adoptent le comput hébraïque (depuis la création du monde), d’autres enfin reprennent les deux computs…

Vers la fin de ces chapitres introductifs, le professeur Nahon aborde la question de la résurrection ou de la vie dans l’au-delà, en somme l’immortalité de l’âme. Dans la littérature traditionnelle on évoque les deux académies, terrestre (yeshiva shél mata) et céleste (yeshiva shel ma’la). On connaît aussi les expressions araméennes équivalentes : metivta di-reki’a et metivta de ar’a.

Pour finir : le talmud évoque les plus vertueux dirigeants des communautés, ceux qui sont acquis à la cause publique et non ceux qui poursuivent des calculs personnels ; leurs qualités les ont sélectionnés pour diriger leurs coreligionnaires. Dans l’académie d’en haut, ils seront aussi appelés aux mêmes fonctions dans le royaume de Dieu…