C’était ce mercredi soir, il était 23h et je venais de passer une soirée magique dans le quartier Mouffetard à Paris. Une soirée pour renouer avec le Paris de mes vingt ans, de la rue Monge et de la Contrescarpe. Le Paris du vieux cinéma « L’Epée de bois » et des Arènes de Lutèce. C’était comme si je n’étais jamais partie.

Incognito dans mes anciens habits de parisienne. Je trompais qui je voulais. Une ambiance de fin de Fête du Cinéma, je venais d’être bouleversée par le film « en guerre » avec Vincent Lindon et la réflexion sur la condition ouvrière. Un rosé pour fêter l’été et se payer le luxe d’être amnésique le temps d’un dîner, d’oublier qu’entre temps, j’avais épousé un autre pays, une autre culture.

Il était l’heure de rentrer, postée devant l’arrêt du métro Censier-Daubenton dans un Paris à peine endormi, j’appelais du regard des taxis aux lumières vertes pour rentrer. Au bout de quelques minutes, moitié résignée moitié confiante, j’aperçus un homme en chaise roulante à quelques mètres de moi. Mon réflexe fut de faire mine de ne pas le voir. De passer mon chemin comme on dit.

Les cheveux hirsutes et le regard dans le vague, il avait une drôle d’allure et faisait avancer vaillamment son fauteuil à l’aide de ses bras.

Il commençait à être tard et je sentais la fatigue accumulée peser dans mon dos. Du haut de mes talons, je n’avais qu’une hâte : trouver un taxi et partir.

C’est alors qu’une pensée furtive mais puissante fit irruption.

Si furtive que j’eus à peine le temps de l’attraper au vol et de la dérouler.

Quel genre de vie peut on vivre quand on doit faire rouler son fauteuil pour chaque mètre parcouru ? Par quelle circonstance de vie se retrouve-t-on un jour dans une telle situation ? Qui est cet homme qui se hâte pour aller je ne sais où ?

La pensée qui m’habitait était précisément celle-ci : si je m’étais trouvée à Tel Aviv, je l’aurais abordé depuis longtemps, j’aurais même proposé de l’aide. Pourquoi pas à Paris, une ville que je connais et dans laquelle j’ai toujours plaisir à revenir ?

Cet homme en chaise roulante était là, maintenant à un mètre de moi, et à part de l’indifférence, je n’étais capable de rien, bien trop occupée par ma petite destinée.

Je me suis approchée de lui et je lui ai demandé où il allait et si ce n’était pas trop difficile, toute la journée, de faire avancer cette chaise, dans cette ville immense, sur ses trottoirs pavés et ses rues qui serpentent et qui montent. Si en un mot, ce n’était pas une lutte de chaque jour, d’exister au milieu des centaines de personnes pressées et indifférentes (comme j’ai failli l’être). S’il se sentait parfois invisible.

Son regard a commencé à scintiller. « Il y a un spectacle de danses du monde près de l’institut du monde Arabe ce soir, ca va bientot commencer, j’aime bien aller là bas ». Notre homme était pressé, mû par une vraie détermination. Alors, je lui ai souri et je lui ai dit « je vois que, malgré tout, vous êtes un amoureux de la vie, c’est bien ».

De fil en aiguille, sans savoir trop comment, il se mit à inverser le cours de la conversation et me demanda où j’habitais et si j’étais du quartier. Partagée entre l’envie de préserver l’authenticité de ce moment et la méfiance à l’égard d’un inconnu qui aurait pu me prendre à partie par les temps qui courent, je cédais à mon instinct et lui dis la vérité « Je vis loin d’ici …. en Israël ».

Sa réaction fut immédiate et surprenante. Un mouvement de repli instinctif sur lui même.

Ce ne fut plus le visage d’un clochard, d’un handicapé, d’un ivrogne que je vis. Ce fut le visage d’un petit garçon embrumé par de grosses larmes dont le flot semblait impossible à arrêter. Il lui fallut plusieurs longues minutes pour reprendre son souffle et comme les mots n’étaient toujours pas à sa portée, il souleva son T-shirt violemment et me brandit son secret le mieux caché : il portait des tsitsits.

Puis il déclama, en tentant de dominer tant bien que mal cette émotion incontrôlable, les tsitsits tendus vers le ciel :  « A vous je peux le dire, je m’appelle Ephraim, je suis un Juif colombien ayant fui un pays dont la violence n’a pas d’égal. Ils ont tué ma femme. Je suis venu trouver refuge à Paris… Je suis ému quand je retrouve mon peuple bienaimé …. Israël ».

Une gène immense m’envahit. Moi aussi j’étais émue. J’avais provoqué en lui quelque chose qu’il n’avait pas forcement voulu, dont il avait peut être honte. Et lui m’avait chargée d’un rôle trop grand pour moi. Étais-je à la hauteur de représenter ce peuple bienaimé?

Soudain, ce n’était plus un clochard, c’était Ephraim.

Il continuait, il récitait des faits, une chronologie qu’il semblait restaurer, réhabiliter même à mon contact. Il ne cessait de répeter « A vous je peux le dire ». Il se dévoilait, en même temps qu’il montrait au grand jour ses tsitsits, je voyais bien que pour lui, tout dans ce moment était exceptionnel. Qu’il ne formait qu’un avec son histoire et son identité. Qu’il n’avait plus peur, plus mal même.

Les épisodes s’enchaînaient, son regard était brillant, les yeux encore mouillés, il parlait à toute allure. Il voulait que je sache, il devait me délivrer un message important.  » Ça, personne ne pourra me les prendre » disait-il sans cesse en plaquant ses mains sur son torse.

Pendant qu’il me parlait, je tournais la tête, ne cherchant plus un taxi, mais l’ange qui rodait autour et qui m’avait amenée ici. Qui m’avait conduite vers Ephraim.

Son histoire était singulière. Je ne savais pas quelle était la part de vérité ou de mensonge, s’il était alcoolisé ou parfaitement sobre. Mais ce n’était pas très important. Ephraim se mit à fouiller nerveusement dans le sac en plastique qui pendait à sa chaise roulante et victorieux, brandit ce qu’il y cherchait : sa kippa.

C’est alors qu’il ferma les yeux et se mit à réciter machinalement une prière, le chema. En se délectant de la sonorité de chaque mot, fier de connaître cette prière sur le bout des doigts. Il avait une manière bien à lui de la dire. J’étais parfaitement incapable de déterminer s’il l’avait prononcée la veille ou si elle avait été en sommeil pendant des années.

Lorsque mes mots se sont mis à recouvrir les siens, à parfois les devancer ou les suivre de près, il se mit à pleurer de plus belle, à coups de sanglots. Il était minuit et je récitais le chema de manière approximative en compagnie d’Ephraim, métro Censier-Daubenton.

Il avait à présent séché ses larmes et se mit à m’énumérer la liste de tous les gens qu’il connaissait en Israel, s’étonnant que je ne les connaisse pas. Il me chargea de porter toutes sortes de messages à des personnes dont j’oubliais les noms immédiatement. Son amoureuse s’appelait Annie et il voulait que je l’appelle, que je lui dise qu’il avait pardonné ses infidélités, que tout était arrangé, qu’elle devenait revenir et l’aimer pour toujours.

Puis, je me suis approchée pour regarder de plus près sa jambe d’infirme. Pour voir la responsable de tout son malheur. Telle une démonstration, il voulut absolument me la montrer de tout son long. Dès les premiers centimètres de peau, j’eus un mouvement de recul, le cœur soulevé.

Sa jambe était tellement abîmée qu’elle en avait presque perdu son apparence humaine. Son pied n’avait plus la forme d’un pied, sa jambe était accidentée, visiblement il n’avait jamais été soigné. Quand je le questionnais avec insistance, « Paris n’est il pas le meilleur endroit au monde où des pauvres sont pris en charge ? » Il me sourit « les hôpitaux n’aiment pas soigner les clochards ».

Que répondre à cela?

Pour expliquer son infirmité, Ephraim me dit qu’une voiture lui roula dessus à Paris, un soir où il portait la kippa sans donner plus de précision sur le lieu ni la date. « C’est pour ça que je les cache », me dit-il en montrant ses tsitsits et en rangeant machinalement sa kippa dans son sac en plastique.

En Israël, on rencontre des Ephraim tous les jours. On les rencontre car on les aborde avec beaucoup de naturel et de spontanéité, sans sentir que cela est exceptionnel.

Alors mercredi soir, le temps d’une rencontre, j’eus le sentiment que Paris s’était transformé en une petite Jérusalem.