Que se passe-t-il au juste ? Israël semble entrer à petits pas dans le temps festif du renouveau printanier.

Une sorte de « trêve des confiseurs » qui serait surtout celle des boulangers qui pétrissent les produits à base de levain… « boulangerie se dit mafia/מפיה » en hébreu.

Pessa’h/פסח est le « passage, passer au-delà », un peu comme l’ivri-עברי/hébreu qui traverse le fleuve, va au-delà de lui-même, quitte l’idolâtrie pour la foi au Dieu Un », mais dans le sens inverse ; apparemment sur la route de la Mésopotamie originelle qui commencerait par une halte dans le désert et l’entrée en Terre de Canaan.

Pessa’h, c’est prendre un élan pour enjamber, s’élancer bien plus loin de soi et des autres. C’est bien plus qu’un simple passage et, pourtant, le mot désigne le sacrifice-même, celui de l’agneau immolé et partagé de manière encore tribale. Le mot suggère aussi que cet enjambement pourrait être accompagné d’une claudication (pas’han\פסחן).

Entre Jacob qui devient Israël en blessant le nerf sciatique pour toutes les générations futures, la Sortie d’Egypte comporte un petit look « boîteux », comme une difficulté atavique, mentale et spirituelle à marcher à tâtons hésitants dans le temps de l’histoire et des lieux.

Jérusalem se prépare à la Fête juive de Pessa’h, puis les fêtes chrétiennes de la Résurrection. Une ville faite de tant de strates différentes qui se sont succédées au cours des siècles, laissant des empreintes mais pas nécessairement des mémoires vives car elles se sont souvent transformées en chimères qui ont assuré la survie.

C’est une règle définie par les Canons d’Eglises déjà en phase de schismes internes par rapport à l’Eglise indivisée : les croyants au Christ Jésus se sont séparés de la Pâque juive tout en spécifiant que la Pâque ou jour de la résurrection de Jésus de Nazareth doit être célébrée après et jamais avant le début du Pessa’h juif (Dès 135 puis Concile de 193, puis Concile de Nicée 325).

Cette décision est celle qui est toujours respectée de nos jours, même si, par exemple, cette année les Eglises catholiques, catholiques orientales et protestantes vont célébrer la nuit pascale au soir du premier jour de Pessa’h (4 au 5 avril 2015), donc d’une certaine manière une fois que le peuple juif est entré dans ce temps de passage et est sorti d’Egypte, de génération en génération, dans un évènement actualisé et réel, mémoriel et vivant. L’Eglise orthodoxe fêtera cette année la Pâque dans la nuit du 11 au 12 avril 2015, soit une semaine après les « Occidentaux »… encore que…

Les Eglises byzantines orthodoxes et l’Eglise romaine de rite latin ont décidé, voici des années que, conformément à l’usage antique de l’Eglise indivise locale du Proche-Orient, toutes les Eglises célèbrent désormais la Pâque ou résurrection du Seigneur selon la date fixée par l’Eglise orthodoxe.

Cet usage est ancien pour toute la région, ce qui est peu connu, mais il reste deux villes dont les dates restent différentes pour l’instant : Jérusalem et Bethléem. Mais cet accord devrait être progressivement appliqué partout dans la région.

Cela vient confirmer que l’Eglise catholique romaine latine – volens nolens – commence à prendre en considération l’existence, sinon la survie, des Eglises orientales qui ont largement influencé le Concile de Vatican II, voici seulement 50 ans.

Autour de la Vieille Ville et de ses quartiers chrétien, arménien, musulman et juif, l’histoire humaine et spirituelle des hommes s’est déclinée selon tous les temps et toutes formes. Le mont Moriah et la Pierre fondatrice du monde, la ligature d’Isaac sauvé par l’apparition du bélier, les deux Temples du judaïsme, renvoient l’écho de la recherche de Dieu tant vers le désert de Judée par-delà le mont des Oliviers que les multiples collines qui entourent la ville ancienne.

Et pourtant ? Qui est présent sur cette terre, sinon ce lopin d’élection ? Le monde entier est là, à portée d’âme et de main, sinon de shake-hand. La Terre de Canaan est depuis longtemps celle d’Israël.

Les Hébreux ne connaissent plus leurs tribus d’origine et leur judéite implique-t-elle le privilège d’un État indépendant ? En réponse, le déni constant de son existence, visible même dans ces drapeaux d’une Palestine embryonnaire et ténue brandis par les chrétiens à la fête catholique des Rameaux, montre combien la jalousie féroce de tous et chacun à affirmer être davantage qu’ils ne sont restent au centre de la vie de ce pays.

C’est bien le centre tellurique de quête de sens, du désir d’approcher sinon de se laisser toucher par le Dieu Créateur. Ici, la Présence divine était dans le Premier Temple. Ici, le Fils de l’Homme est entré aux cris de l’Alléluia – il est mort.

Ici, il est ressuscité selon la foi reçue de la tradition pharisienne juive. Il reste que, dans le judaïsme comme dans un christianisme souvent happé par l’incrédulité, le manque de foi a parfois été tenté par l’apostasie –  comme dans les années hitlériennes – un vieux fond « sadducéen » qui ne peut croire en la vie du monde à venir, la vie éternelle et la résurrection des morts.

Comme s’il était vrai que la descente ou la mise en terre, même dans un sol de « sainteté », ne pouvait conduire à la rédemption pour toujours… Tout le monde papote à loisir sur le fait que nous n’aurions qu’une vie… mais précisément, n’avoir qu’une vie consiste à dire avec confiance que l’Eternel nous tisse dès avant notre naissance et nous donne des jours qui se prolongeront, s’étendront dans un temps que nous ne voyons ni ne comprenons encore.

Dans ce pays, tout est histoire de montée. On monte à Jérusalem, que ce soit aujourd’hui en bus, en taxis collectifs, en vélo voire encore à pied pour les puristes, les marathonien de Jérusalem et le écologistes de la foi.

L’immigrant monte au pays d’Israel (aliyah/עליה = immigration/montée). Chaque Chabbat, différents lecteurs font une « aliyah\עליה » (montée au pupitre = placé aussi haut que l’autel dans le Temple) pour lire une partie des sept portions du texte biblique de la semaine. C’est sans doute l’un des rares pays au monde où le tourisme se confond d’emblée avec un mouvement ascendant et physique qui touche droit au corps et au mental car il requiert de mettre de l’ordre dans l’âme. Serait-ce toujours le cas ?

C’est aussi le dernier mot de la Bible hébraïque (écrite en hébreu) : « que tout ceux qui appartiennent au peuple juif montent (veya’al\ויעל) à Jérusalem » pour y construire, précise le décret du roi Cyrus (2 Chroniques 36,23).

Monter, c’est grimper, c’est crapahuter à travers le sable, le désert, sous le soleil ou par une nuit plus frileuse. C’est vaincre une nature souvent hostile par les animaux ou les plantes. C’est aussi enjamber des lieux qui semblent exclure des temps de l’histoire tragiques ou heureux, porteurs de bonnes nouvelles.

S’agit-il d’un joug au sens d’une chose ou d’un état pesant ou ardu ? Dans les langues européennes, le « joug, yoke, Joch, … » est comme un attelage qui contraint les bêtes de somme à avancer ensemble ou bien une sorte de domistication de la volonté humaine, le plus couramment aux dépens de sa propre liberté.

En hébreu, il est question du « joug céleste ou ‘ol hashamayim\עול השמים’, celui des Commandements. Le mot « ol,עול » n’est donc pas un poids, mais une mesure qui permet de s’élever et de trouver sa liberter, de monter vers les réalités de la foi vraie. Tout comme les sacrifices de la même racine.

Le monde des Mitzvot/Commandements s’applique au Juif non comme une ascèse pesante, harassante… encore que vivre de la vraie foi juive au jour le jour implique un réel « abandon » de soi. Il y a loin de parler des Mitzvot à les vivre pour de vrai…, c’est tout autre chose que de les pratiquer. Seule la pratique fait le Juif pieux, sans le contraindre ni le limiter mais en le poussant vers l’élargissement et lui confiant la responsabilité gratuite de conduire à plus de conscience humaine et de comprendre la valeur de la vraie la liberté. C’est être appelé sans autre privilège que de servir Dieu et tous les êtres vivants. D’où ces montées permanentes.

A Pessa’h\פסח, Shavuot\שבועות (Don de la Loi, Pentecôte), Soukkot\סוכות (Fête des Tentes), les Juifs sont toujours montés à Jérusalem, depuis tout point du globe ou du pays.

Aujourd’hui ces fêtes sont des moments obligés où les habitants du pays viennent à Jérusalem en pèlerinage. Ils viennent pour prier, pour apprendre, découvrir, se promener, découvrir une terre qui fleurit, s’amuser en même temps que de faire ces voyages-découvertes ensemble, entre archéologie et actualité.

C’est aussi, pour un judaïsme en essor, l’occasion de brasser des populations venues de toutes les traditions, parfois même – c’est très en vogue – pemettre des rencontres, susciter des mariages, des nouvelles familles, bref transmettre et continuer d’enjamber le temps et l’espace de manière providentielle. Il y a les Tziganes de la Porte de Damas, les Bédouins dont certains ont survécu à la destruction et à l’enseignement du mépris. Aujourd’hui quelques-uns sont avocats ou ingénieurs tandis que les Arméniens ont enjambé les tueries fomentées contre eux et poursuivent leur route.

La radio diffuse des programmes permettant de découvrir les meilleurs itinéraires historiques, géographiques, archéologiques et propose des quiz bibliques, des jeux-questions pour approfondir la connaissance du terrain.

Au bout de six décennies, tous les habitants finissent par être directement concernés, de manières diverses, par ces fêtes tirés du paganisme proche-oriental, transfigurés par la foi vive et en confrontation constante en un Créateur Unique et le salut que d’aucuns voudraient leurs alors qu’il s’ouvre sur tout descendant d’Adam.

Lorsque l’Impératrice Hélène découvrit les reliques de la Vraie Croix et le lieu du Saint Sépulcre, elle déclencha avec Constantin la montée de marées de fidèles chrétiens (et autres) à Jérusalem, à la découverte des Lieux Saints du christianisme. On trouve d’autres témoignages, plus anciens sur la présence des Géorgiens et des Caucasiens en général.

Egérie nous a laissé, au 4ème siècle, une description vivante des offices religieux et d’une population bigarrée. Les colonnes du Saint Sépulcre portent la marque des signes tracés par des pèlerins venus au risque d’y perdre leur vie. « Advenimus » peut-on lire en latin dans une pierre de l’église arménienne : « Il fallait vraiment vouloir parvenir (à ce lieu dit « du Crâne et de la Résurrection ») – ils le firent ».

Le chrétien monte aussi au Tombeau du Christ. Il est situé à 791 m, une vraie colline ! On voit bien que l’on monte vers la Porte de Jaffa, sans vraiment s’en rendre compte. A l’origine, un jardin pour crucifiés, situé hors les murs de Jérusalem au temps de Jésus. Il est vrai que – tout comme au mont du Temple – l’histoire du Salut est compactée jusqu’au Tombeau qui est vide.

Il y a le Golgotha où Jésus est monté sur la Croix. Il y a le lieu de son ensevelissement d’où il fut happé par la résurrection. Tout groupe spirituel humain a trouvé une raison pour venir visiter, se prosterner , se relever devant le Dieu qui nous fait » (Ps. 95,6). Ce psaume annonce le mouvement du relèvement d’entre les morts qui constitue le défi majeur et fondamental de la foi judéo-chrétienne.

L’Orient insiste sur la Résurrection. A Jérusalem, on chante  toute l’année le tropaire byzantin de la Résurrection. L’Occident semble plus marqué par la mort du Christ jusqu’à son retour. L’Orthodoxie chante constamment « le Christ est ressuscité des morts, par sa mort, il a vaincu la mort et à ceux qui gisent dans les tombeaux il (a) donné/e la vie! ».
On sait trop peu que les termes de ce chant sont ceux de deux bénédictions, toujours récitées trois fois par jour dans le judaisme: « Béni sois-Tu Seigneur Notre Dieu, Roi de l’Univers / Qui ressuscite les morts – מחיה המתים » complétée par « Qui, avec confiance, relève ceux qui gisent dans la poussière (de Hebron, les tombeaux des patriarches)\ ומקים אמונתו לישני עפר.

Cette année, tout semble marqué par quelque déraison, comme si la confusion s’emparait de chacun y compris de ceux qui se croiraient les plus sages.

Nouvelles violences ou pulsions récurrentes qui ont dominé des siècles d’inhumanité, de bestialité où l’être humain continue d’utiliser, comme  au long de siècles de renouveau, l’argument de la foi qui n’appartient à personne pour mâter ses frayeurs.

Ainsi, en  1 Rois 18, 21, il est écrit : « Jusques à quand clocherez-vous des deux côtés\עד מתי פסחים על-שתי הסעפים » ? Telle est la question, tous les ans que le Bon Dieu fait, eh ! On s’en va clopin clopant, boitant et boitillant tout en frimant d’auto-satisfaction, on claudique de ci de là, l’un monte l’autre descend ; l’un marche, l’autre recule. L’un est pris, l’autre n’est pas pris, tué, violé, assassiné, vivant, malade ou prospère et en bonne santé, pauvre et indigent, désespéré ou chargé d’adrénaline.

Il reste ce passage et c’est l’Eternel Qui nous enjambe.

Bonnes fêtes !