Les résultats mitigés de ce premier congrès rabbinique troublèrent les esprits et conduisirent à une série d’initiatives désordonnées. Les observateurs qui attendaient beaucoup de cette réunion exceptionnelle ne pouvaient pas masquer leur déception ni rester les bras croisés.  La nécessité de convoquer un second congrès se fit sentir, comme on peut le constater dans cette citation :

Nous voulons une religion positive, nous voulons le judaïsme. Nous tenons fermement à l’esprit de nos saintes Ecritures que nous reconnaissons comme le témoignage de la révélation divine. Nous tenons fermement à tout ce qui fait partie d’un authentique culte divin, enraciné dans l’esprit de notre religion. Nous sommes fermement convaincus que la doctrine (Tora) divine du judaïsme est véridique de toute éternité et qu‘elle deviendra un jour le bien commun de l’humanité toute entière. Mais nous voulons aussi appréhender les saintes Ecritures selon leur esprit divin et non pas au pied de la lettre. Nous ne pouvons plus nous plier à l’observance de commandements qui ne disposent en nous d’aucun support spirituel,  pas plus que nous ne consentons à reconnaître un code comme un recueil de lois immuables qui définit l’essence et la mission du judaïsme dans une adhésion sans discernement à des formes et à des prescriptions qui doivent leur naissance à une époque révolue depuis fort longtemps. Ultimes héritiers d’un patrimoine dans une forme vieillie nous voulons être les premiers à poser la première pierre d’un édifice pour nous mêmes et les générations à venir. Nous ne voulons pas nous séparer du judaïsme et nous ne voulons pas porter atteinte à notre unité.

Un tel programme suscita l’enthousiasme et l’adhésion de la quasi totalité des communautés juives d’Allemagne. Les adhésions affluèrent de toutes parts. C’est dans cette atmosphère de grande agitation religieuse au sein de la communauté juive d’Allemagne qu’eut lieu le second congrès rabbinique de Francfort sur le Main en juillet 1845. Dès les premiers votes on se rendit compte que le parti de Frankel était très minoritaire : Léopold Stein et Abraham Geiger furent élus respectivement président et vice président

La seconde journée du congrès fut consacrée au thème suivant : fallait il conserver l’hébreu comme langue liturgique ? C’est alors que Frankel se leva pour dire ceci : avant toute décision, définissons l’esprit et les principes qui nous guident. Sans cela, nous n’aurons à entendre que des opinions personnelles qui ne refléteront pas le fond du problème. : nous devons tenir compte de la totalité de la communauté et ne pas diviser Israël encore plus, nous n’avons pas le droit de susciter de nouveaux partis mais avons l’obligation morale d’instaurer la concorde entre ceux qui existent déjà.

Frankel fit une suggestion habile et profonde à la fois :  ce qui est religieux doit être conservé et si la nationalité est de nature religieuse, eh bien il n y a aucune honte à s’en réclamer. Le rabbin orthodoxe n’ignorait pas que dans ce cas, il faudrait alors quitter l’Allemagne, voire l’ensemble du continent européen.

Quinze voix se portèrent sur la motion recommandant la suppression de l’hébreu comme langue liturgique, treize voix contre dont celles de Stein et de Frankel qui quitta le congrès sur le champ : je me désolidarise d’un tel vote et pas seulement en raison d’une divergence d’opinion mais d’une grave opposition de tendance. Cet esprit qui refoule ce qu’une confession a d’historique et lui confère du poids et de la force, n’est plus à mes yeux celui qui vise à conserver mais à détruire ce que le judaïsme a de positif et d’historique.

Les différentes conférences rabbiniques ont aussi, voire principalement, passé en revue, les commandements religieux dont l’accomplissement posait problème aux juifs de cette aire culturelle germanique du milieu du XIXe siècle. Rien ne fut laissé au hasard, rien ne fut oublié depuis le rite de la circoncision dont on envisagea sérieusement la suppression jusqu’aux lois alimentaires en passant par les interdits associés au respect du sabbat, etc…

Examinons le cas du sabbat et des interdits  qu’il entrâone. On connaît l’intitulé du verset de l’Exode (31 ;14) …… quiconque fera du travail au jour du sabbat, il sera mis à mort. La question devait donc faire l’objet d’une étude sérieuse. Pour des rabbins libéraux comme Geiger ou Holdheim, l’idée du sabbat et la notion du repos à observer ce jour-là furent identifiées à tout le symbolisme de la législation mosaïque. C’est bien pour cela que toute activité ce jour-là est interdite par la Bible. Or, le sabbat induit deux choses un peu différentes, le repos  (Ruhe) et la solennité qu’on peut aussi nommer célébration (Feier). Si ce dernier point avait été l’aspect majeur du sabbat, alors seuls les travaux qui perturbent cette solennité auraient été interdits. Mais c’est le repos qui est considéré comme l’aspect le plus important, partant tout travail est donc logiquement prohibé. Mais au cours de l’évolution historique du judaïsme, notamment du temps des prophètes, on institua, parallèlement à cette prohibition formelle de toute activité, une approche plus positive, en l’occurrence la lecture d’une péricope biblique, c’est-à-dire la lecture de la Tora. Bien qu’il s’agisse ici d’une contradiction entre un élément négatif et un autre se voulant positif, cette opposition ne fut pas ressentie comme telle, à savoir entre le mosaïsme qui se focalisait sur le repos et la nouvelle conception des néologues, qui donnait du sabbat une interprétation éthique et spirituelle.. Les deux choses furent acceptées comme un bloc d’un seul tenant.

Après ces remarques introductives qui posent correctement la question du sabbat, les rabbins en viennent à ce qui les intéresse le plus : Mais que dire de nous et de notre niveau culturel contemporain ? Devons nous, pouvons nous nous contenter de cette antique représentation qui voit dans le respect du repos sabbatique, l’obéissance à toutes ces doctrines, notamment celle d’un Dieu créateur de son peuple élu, Israël ? Pouvons nous admettre que celui qui viendrait à violer ce repos sabbatique renierait par là même toutes ces doctrines qui gisent au fondement du judaïsme rabbinique ? Holdheim fait la réponse suivante : si nous voulons rester honnêtes, nous devons répondre par la négative, car ce symbolisme antique est bien loin derrière nous et n’est rien d’autre que le vestige d’un autre âge.

D’aucuns n’hésitaient pas à prôner le transfert du sabbat au dimanche… Les avis divergeaient sur un sujet aussi crucial que le sabbat. Ainsi, Salomon Formstecher (1808-1889) exprima son désaccord avec cette interprétation du sabbat comme un simple symbole. Il objecta que chaque commandement afférent au sabbat constituait une fin en soi. Et même les prophètes qui semblent considérer d’autres commandements comme de simples symboles, insistent sur l’observance concrète du sabbat. Le rabbin Auerbach était du même avis et considérait lui aussi que le sabbat n’est pas un simple symbole mais il ajoutait une notion absolument nouvelle : le sabbat, soulignait-il, est une institution.

Le judaïsme ne vit pas dans un simple credo abstrait mais dans ses institutions. Ce n’est pas une simple doctrine mais une religion qui commande d’agir. En soi, Israël est déjà une institution. Il occupe une place éminente dans l’histoire, qui produit son efficacité par sa simple existence. Et le sabbat en tant qu’institution irrigue tout le mosaïsme, d’où la sanctification de la septième semaine, du septième jour, du septième mois, de la septième année et de l’année jubilaire…

La proposition suivante, la plus discutée avait pour auteurs deux rabbins libéraux radicaux ; Samuel Holdheim et Samuel Hirsch : ils proposaient ni plus ni moins de transférer le jour du sabbat au dimanche ; ainsi l’idée même de repos se fondrait dans le calendrier civil… le congrès rabbinique de Breslau est resté dans les annales pour ce fait précis qui souleva une très vive indignation: c’est ici que cette proposition fut formulée pour la première fois, afin d’apporter une solution aux difficultés posées par le sabbat. En fait, ce fut Hirsch qui porta cette motion : son plan était de transférer l’idée du sabbat au dimanche, ce qui lui semblait parfaitement faisable car il ne s’agissait, à ses yeux, que d’un déplacement de spiritualité : ce qui sacralisait le samedi pouvait tout aussi sacraliser le dimanche…

Les rabbins présents objectèrent que la Tora stipule bien le septième jour et Holdheim répondit qu’il s’agissait là d’un anthropomorphisme., ce qui signifie que tout en employant un vocabulaire humain, Dieu manifeste ainsi une altérité absolue par rapport à sa création. Et comme le repos n’est pas l’épine dorsale du sabbbat ni sa raison d’être, alors l’observance du sabbat se fera par la sanctification de la vie. Au lieu de lire : Souviens toi du jour du sabbat pour le sanctifier (zakhor et yom ha-chabbat le-kadddesho), il faut comprendre : il faut se sanctifier le jour du sabbat… Partant, aucune obligation  de sanctifier le jour du sabbat un jour précis ne subsiste. Plus aucun obstacle religieux ne s’oppose au transfert du sabbat à un autre jour. Et puisque le sabbat est le pivot de la religion, la motivation d’un tel transfert doit être puisée dans la nécessité qu’il y a à préserver notre religion dont le jour le plus saint n’est plus respecté comme il conviendrait.

Les débats autour du maintient ou du transfert du sabbat le samedi ou le dimanche furent particulièrement houleux : le rabbin Salomon souligna qu’il fallait alléger les règles d’observance du sabbat si nous voulons éviter qu’il tombe en désuétude. Et il ajoutait : Dieu nous garde de déplacer le sabbat vers un autre jour… Cela reviendrait à servir deux maîtres à la fois, faire un clin d’œil au christianisme, ce qui signifierait la fin du judaïsme ?

Même le rabbin Ludwig Philippson s’opposa à ce transfert préconisé par Holdheim et ses amis. Selon lui, toute l’histoire milite contre un tel transfert du sabbat au dimanche. Le  christianisme et l’islam ont respectivement transféré le sabbat au dimanche et au vendredi afin de rompre tout lien avec les juifs et de gagner ainsi leur autonomie. Et il ajoute ceci : Et vous voudriez que le judaïsme renonçât à son autonomie et que nous allions dire aux autres : nous aussi nous voulons célébrer les mêmes jours que vous…

En dépit de ce rejet massif de l’idée même de transfert, la commission chargée de préparer une motion qui serait mise au vote a refusé de s’engager et n’a pas souhaité délibérer sur un sujet aussi controversé. La commission a préféré surseoir. Un prochain congrès rabbinique sera chargé de réexaminer cette question. David Philipson a raison de souligner le caractère inabouti d’une telle décision : d’un côté, on tenait à l’office religieux le samedi, mais de l’autre, on tolérait la tenue d’un service le dimanche, jour au cours duquel les juifs étaient plus libres, sans toutefois accorder à cet ersatz (car c’en était un) la même sacralité que le sabbat…

Même au delà des frontières germaniques, la même idée de transfert avait des partisans, notamment à Bruxelles où de riches négociants firent la même proposition que leurs coreligionnaires d’Allemagne ; à Paris, le banquier et membre de la chambre des députés Fould avait fait la même suggestion dès 1843.

La question était devenue un véritable enjeu quand on apprit qu’un riche négociant de Francfort sur le Main avait offert, dès 1845, deux mille Thalers pour construire une synagogue qui accueillerait au moins chaque quinzaine un office religieux le dimanche, accompagné d’un sermon en allemand et de l’orgue.. En fait, il optait clairement pour une christianisation du culte juif.

 

Il fallut attendre un long moment avant de clarifier cette épineuse question du sabbat. Cela se produisit aux USA. Les dispositions adoptées par la Central Conference of American Rabbis sont au nombre de dix et correspondent presque entièrement aux vœux de Geiger.

Les rabbins libéraux mirent aussi en discussion la suppression du second jour de fête. En effet, il s’agissait d’une décision rabbinique visant à permettre aux habitants de Babylonie de célébrer au moins un jour des trois fêtes de pèlerinage au même moment que leurs frères de Terre sainte. Ainsi, au lieu d’avoir un seul jour de fête, on en institua un second dont les rabbins libéraux demandaient la suppression au motif que les boutiquiers juifs ne pouvaient plus se permettre de chômer deux journées entières au lieu d’une seule… Signalons que cette mesure libérale est la seule à avoir été acceptée par le grand rabbinat d’Israël où seul le premier jour de fête est réellement chômé.  La raison alléguée par le Talmud pour la célébration du second jour des fêtes ne s’appliquait plus. Toutefois, il convient de tenir compte de la volonté des fidèles qui y tiennent et le ( le second jour des fêtes) considèrent comme des jours sacrés. Comme sur un tel sujet on n’est pas parvenu à une attitude consensuelle, il fut décidé qu’on laisserait la chose à l’appréciation des communautés qui décideraient au cas par cas, tout en donnant des lignes directrices.

Le second et le huitième jour de Pessah (Pâque), le second jour de chavouot (fêtes des tabernacles), de rosh ha shana (nouvel an), de soukkot (fêtes des cabanes) et shémini atsérét (cérémonie de clôture), ne revêtaient plus aucun intérêt. On pouvait donc s’en dispenser. Seule exception : le second jour du nouvel an restait en vigueur et devait être considéré comme un jour férié. Les autres jours pouvaient être supprimés, totalement ou en partie.

Les rabbins interdisent de sonner de la corne de bélier (shofar) le jour du nouvel an et d’utiliser le bouquet festif (lulav) le jour de la fête des cabanes si la fête tombe un samedi. La conférence rabbinique abolit cette interdiction. Enfin, durant la Pâque, alors que toute nourriture fermentée est interdite, on peut consommer du riz et des légumineux.

Toutes ces mesures ne furent pas appliquées par l’ensemble des communautés, seules les groupes libéraux accueillirent de telles mesures avec satisfaction.

Si pour les deux précédentes questions si cruciales et si vitales pour l’avenir du judaïsme en Europe, le sabbat et les jours de fêtes, les congrès rabbinique n’ont pas réussi à dégager un consensus, il en fut de même pour la langue liturgique.

***Le congrès rabbinique de Francfort sur le Main (celui-là même que le rabbin Zacharias Frankel avait quitté en claquant la porte pour cette seule raison) avait nommé une commission composée de Wechsler, Holdheim et Philippson qui ne parvint pas à s’entendre et ne put remettre aucune préconisation. Une nouvelle fois, il fut décidé de laisser toute latitude aux communautés qui décideraient de la voie à suivre : si une majorité se fidèles optait pour la suppression de l’hébreu comme langue liturgique eh bien on prierait en allemand, sinon, les choses resteraient en l’état… Dans ce cas, à quoi ont bien pu servir tous ces trois congrès rabbiniques, sinon à exposer des problèmes sans jamais prendre de décisions…

Le débat autour du transfert du sabbat au dimanche fut suivi par un débat tout aussi passionné, la suppression  de la circoncision lors du troisième congrès rabbinique

Mais si certains, fort peu nombreux, voulaient l’abolition de cette opération rituelle, la plupart ne demandaient qu’un réaménagement des conditions de ce geste chirurgical dont l’effectuation, parfois en violation des règles d’hygiène, avait coûté la vie à des nouveau-nés.  Avant de siéger, le congrès décida d’auditionner un certain Dr Adolphe Arnold de Breslau qui relata le drame de ses deux fils qu’il avait fait circoncire, conformément à la loi mosaïque : le premier en perdit presque tout son sang et resta alité un long moment tandis que le second en mourut. Le Dr Arnold qui avait publié une petite brochure sur ce sujet posa la question suivante au congrès :  de quelle façon devait-il s’y prendre s’il avait de nouveau un fils ? Ce père malheureux n’a pas demandé au congrès rabbinique de Breslau d’abolir la circoncision, il voulait savoir si une simple cérémonie de nomination à la synagogue, où les bénédictions prescrites seraient prononcées, ne suffirait  pas pour s’acquitter de son devoir religieux. La dernière question du Dr Arnold était la suivante : est-ce que l’Etat ou la communauté pourrait contester ce type d’initiation de son futur fils, compte tenu de ces douloureuses expériences dans ce même domaine ?

La question fut portée devant le comité exécutif du congrès de Breslau. Ludwig Philippson recommanda avec insistance l’introduction de réformes de nature à prévenir une telle issue fatale. Pour une fois, la commission ainsi constituée, donna des lignes directrices très claires. Elle était composée des rabbins Ludwig Philippson, Samuel Holdheim et Samuel Adler. Voici ces préconisations :

  • le mohel (péritomiste) doit suivre une formation auprès d’un chirurgien confirmé et subir avec succès un examen de contrôle des connaissances.
  • Tout mohel souffrant d’une inaptitude physique (tremblement des mains, myopie grave, etc), est disqualifié d’office. Il lui est strictement interdit de pratiquer une circoncision.
  • L’opération de la péri’a (action d’écarter les chairs du prépuce ainsi sectionné), réalisée à l’aide d’un instrument chirurgical n’est pas interdite au plan rituel. Il faut même recueillir l’avis d’un bon médecin qui assiste le péritomiste.
  • La succion (metsitsa) est supprimée.
  • En ce qui concerne le traitement post opératoire, il faut s’en remettre à un médecin ou à un chirurgien.
  • Avant même la circoncision, un examen préalable du bébé s’impose pour voir si rien ne s’oppose à la circoncision le jour dit (le huitième jour après la naissance).
  • Dans des cas où sur la base  de conclusions émises par une autorité médicale reconnue, un enfant est décédé, et / ou a subi des séquelles, ou si un danger sérieux menace la vie ou la santé d’un nouveau né de la même famille, un report s’impose jusqu’à ce qu’une autorité médicale reconnue certifie l’absence de tout danger.

Que dire après la lecture de ces conclusions ? Le congrès n’a certes pas traité la question de la circoncision quant à au fond, mais il a incontestablement encadré une pratique rituelle dont l’issue pouvait être fatale. Le congrès s’est limité à définir quelles étaient les bons conditions de réalisation de la circoncision.

Mais les lois rituelles ne s’intéressent pas uniquement aux règles de la naissance, elles s’intéressent aussi à la mort et donc aux rites funéraires. Le congrès de Francfort de 1845 s’était déjà posé la question de savoir tous ces rites devaient être maintenus ou s’il convenait, au contraire, de s’en affranchir immédiatement. N’étant pas parvenu à un consensus, le congrès avait décidé de surseoir et comptait régler la question à Breslau.

Le congrès a qualifié  de désuètes les pratiques suivantes : la déchirure du vêtement (keri’a) le jour de l’enterrement, censée figurer qu’un membre proche de la famille venait d’être ravi aux siens ; le fait de s’asseoir à même le sol en signe de deuil, ne pas se laver, ne pas se chausser de cuir, ne pas répondre au salut des gens, etc… Toutes ces pratiques héritées d’un autre âge étaient abolies. La règle des sept jours de deuil (shiv’a) où les endeuillés doivent rester cloîtrés chez eux , est abolie et ramenée à une durée maximum de trois jours. La conférence conseille à l’endeuillé de fermer sa boutique le jour de l’enterrement et les deux jours suivants de déléguer la conduite de ses affaires à une personne de son choix.

Les règles régissant les mariages avaient déjà été évoquées au tout premier congrès rabbinique de Brunswick et un comité avait été mis sur pied pour réformer les lois du mariage. Mais il ne rendit pas son rapport au congrès de Francfort l’année suivante.. On n’en parla guère plus à Breslau mais on évoqua longuement la nécessité de rapprocher les rites juifs de la législation civile en vigueur.

La conférence abolit la fameuse cérémonie du déchaussement (chalitsa) et proposa la motion suivante (qui ne fut pas acceptée) : aucune condition supplémentaire n’était requise pour le remariage d’une veuve sans enfants que pour n’importe quel autre remariage juif. En fin de compte, tout ce qui est repris du passé ne l’est que sous réserve d’inventaire… Là encore, une certaine pusillanimité, pour ne pas dire une certaine inertie, a dominé les débats. En revanche, pour ce qui est du statut de la femme, le congrès a pris des risques car il comptait beaucoup sur les épouses et les mères pour diffuser les valeurs du judaïsme libéral.

Le statut de la femme doit se rapprocher de celui de l’homme. Le principe général de ce rapport était que l’homme et la femme sont astreints aux mêmes devoirs religieux, à quelques détails près. Les femmes sont donc astreintes à l’accomplissement des commandements fixés dans le temps, dans la mesure où de tels actes renforcent la conscience religieuse. Pourtant, le Talmud avait dit le contraire (nashim petourot…) dans le traité babylonien de Qiddushin fol. 29b.

Vis à vis de ses enfants, la femme a les mêmes devoirs que son mari. Ni le père ni le mari ne sont habilités à délier de ses vœux une femme qui a atteint sa majorité religieuse. La prière préliminaire du matin où l’homme rend grâce à Dieu de ne pas l’avoir créé sous la forme d’une femme, est abolie. Dès leur plus jeune âge, les femmes doivent prendre part aux cours d’instruction religieuse et peuvent faire partie d’un quorum religieux (minyane). La majorité religieuse des deux sexes commence à l’âge de treize ans. Malheureusement, cette motion ne fut pas soumise au vote des participants. Toutefois, elle fut reprise par la majorité des communautés libérales d’Allemagne et fut officiellement adoptée par les juifs libéraux aux USA.

Tous les points que l’on vient de passer en revue constituent les mesures les plus emblématiques du judaïsme libéral. Mais comment les faire adopter par les communautés puisque le camp du libéralisme et de la réforme avait pour ambition déclarée de constituer l’écrasante majorité du judaïsme allemand et non une minorité de témoignage ? La réponse est simple : installer un séminaire rabbinique où les futurs rabbins seraient formés dans un esprit libéral,  favorable à la réforme. On a vu plus haut que la conduite du séminaire théologique de Breslau avait échappé à Geiger qui rêvait de fonder une telle institution. Il devra attendre longtemps pour assouvir cette ambition de toute une vie : à la fin des années soixante du XIXe siècle, peu d’années avant sa mort, il savourera la joie d’être l’âme de cette Hochschule für die Wissenschaft des Judentums  où il sera admis à enseigner.

Cette première moitié du XIXe siècle avait donc apporté bien des évolutions au sein de la pratique religieuse juive : certains voulaient le judaïsme de la Bible, d’autres le judaïsme du Talmud. Même un rabbin comme Frankel, homme de science, savant historien, pouvait être considéré comme un partisan de la réforme, à condition que celle-ci se conduisît de manière responsable et en évitant soigneusement toute tendance extrémiste, du style de Geiger ou de Holdheim.

Frankel poursuivait le même objectif que Hirsch, mais avec d’autres moyens. Il espérait ainsi rapprocher du judaïsme tant de gens qui s’en étaient éloignés, repoussés par l’étroitesse d’esprit qui ramenait le judaïsme de leurs ancêtres à l’âge de pierre.

Pour comprendre le désarroi d’une grande partie du judaïsme de cette époque, donnons la parole à Heinrich Grätz, le père de l’historiographie juive moderne :

Certes, vous pouvez altérer le judaïsme, choisir dans la masse de ses éléments des idées nouvelles, et construire une église pour ce judaïsme vidé et dépouillé, vous n’aurez plus entre les mains ce judaïsme que la Bible enseigne en termes non univoques, sur lequel une histoire de trois mille ans a posé son cachet, et qui mène une existence qu’il ne faut pas modifier, fondée sur la foi de la majorité de ses fidèles…

Ce véritable cri du cœur d’un savant comme Grätz montre combien la pratique religieuse juive fut controversée par ses propres tenants et combien le judaïsme se trouvait alors à la croisée des chemins.