21.04.2015, 19h45, l’heure pour moi de sortir car j’ai rendez-vous avec mes compatriotes, voisins, amis, épiciers, chauffeurs de bus, tout le Am Israel, pour marquer cette minute de silence à la mémoire des soldats tombés pour le pays et des victimes de la terreur.

J’aime, pour cette occasion, être dans la rue, pour simplement partager ce moment si fort, voir la ville s’arrêter, observer les réactions autour de moi : ceux qui attendaient sur place, ceux qui se sont fait surprendre dans leur voiture ou sur leur vélo, ceux qui se tiennent la main, ceux qui se recueillent ou ceux qui regardent leur montre.

Même les ambulanciers, les SDF et les érythréens s’arrêtent le temps de deux minutes, même les petits-enfants, ne sachant même pas de quoi il est question, copient leurs ainés et se taisent instinctivement.

Quoi de plus beau que de voir tout un pays cesser de fonctionner et les cœurs battre à l’unisson pour une mémoire commune, si terriblement proche de nous, et si viscéralement liée à la gloire de ce brave pays qui fête aujourd’hui ses 67 ans.

De mémoire d’israélienne, Yom Hazikaron a toujours été pour moi comme une évidence, tout comme la peine, le deuil qu’il implique me paraissent essentiels, omniprésents dans l’essence même de ce pays.

Comment expliquer autrement que les plus belles chansons israéliennes sont celles que l’on entend ce jour à la radio? Jusque dans les moments les plus heureux d’une vie d’homme, tel le verre cassé sous la houpa, le judaïsme prend soin de rappeler que toute joie n’est qu’au prix de douleurs, qu’il est essentiel de commémorer.

Tout comme lorsque l’on perd un être cher, on en fait le deuil, afin d’aller de l’avant d’autant plus fort. Aussi la nation juive a su faire le choix de séparer les deux : d’abord pleurer les morts, pour mieux célébrer l’Indépendance, la liberté, et la vie.

Logique, me direz-vous? Pas tant que ça, car, après tout, comment peut-on prendre sur soi le deuil d’autrui? Et pleurer des morts que l’on ne connait pas? Pourquoi toujours ce refrain victimaire, alors que tout dans ce pays aspire à la réussite? Pourquoi vouloir absolument gâcher la fête, l’obscurcir, l’alourdir d’un deuil s’il ne nous est pas familier? Pourquoi s’imposer une telle peine alors que nous ne nous sentons pas tous directement concernés?

Appelez-moi naïve, vivant au pays des Bisounours, mais je veux croire dur comme fer à cette unité nationale, à cette fraternité plus forte que toutes les divergences qui caractérisent notre peuple.

J’y crois, aussi vrai que ce pays m’est gravé dans la peau, comme une tâche de naissance, indélébile et irréversible. Or, voici aujourd’hui que je remarque, perplexe, les différences dans notre façon de ressentir ce recueillement national. Car, il faut le dire, nous ne somme pas tous égaux face à lui, et tous ne partagent pas le même engouement pour le jour du Souvenir. Sans doute est-ce une question de mentalités – si bien illustrée par l’éternelle dichotomie entre Tel Aviv-la-blanche, la moderne, pilier inébranlable du pays, et Jérusalem-la-mystique, plus fragile, plus touchée sans doute aussi. Ou peut-être une question d’âge, la désillusion grandissant avec lui, le regard critique envers un Israël politique s’aiguisant au fil des années et des guerres.

Certes il y a les différences politico-religieuses qui morcellent le pays, mises en lumière de façon plus ou moins sereine en périodes d’élections ou de guerres. Sauf que sur Kikar Rabin, c’est tout le peuple qui se retrouve : des jeunes, des vieux, des couples, des femmes enceintes (ou qui allaitent !), des voyous, des immigrants, des hippies, des chiens, des piercings, des gays, des rabbins, et j’en passe. Tous versent leur petite larme en chantant la Tikva. Et tous sont en mesure de se sentir concernés.

La différence résiderait donc principalement dans une autre partie de notre identité : l’identité sioniste. Car chacun la vit différemment, chacun a son motif, son credo, son rapport à l’histoire juive et à l’Etat d’Israël.

Nous le savons, il n’y a pas un bon ou un mauvais sionisme, et entre sionisme religieux, sionisme carriériste, sionisme de villégiature ou sionisme militaire, chacun s’y retrouve, chacun investit, soutient et fait prospérer le pays à sa manière. Et lorsqu’il est question de faire la fête et de sortir les barbecues, tout le monde sait s’accorder.

Dans ce cocktail de festivités, seul le rapport à la mémoire des victimes semble diverger – et là se pose peut-être la question terrible de l’appartenance à la « famille » israélienne, qui définirait notre rapport au deuil national. Faut-il, pour être touché, avoir connu une guerre ? Une intifada? Vivre à Sdérot, et non à Tel Aviv? Pour les immigrants, est-ce une question d’intégration? Et l’immigrant retraité peut-il ressentir les mêmes choses que l’immigrant de start-up? Ou que celui qui a fait l’armée?

Cette armée, justement, qui tisse des liens de sang entre des hommes et des femmes qui n’ont a priori en commun que l’obligation, plus ou moins assumée, de servir leur pays – autant de russes, d’éthiopiens, de druzes, de religieux, de tel aviviens, formant l’éventail de la société israélienne.

Il n’en est pas un dans ce pays qui n’ait connu de près ou de loin le danger du combat, la peur pour autrui et pour soi, et la tragique injustice de se retrouver à 17 ans, les armes à la main, confronté à de telles situations.

Or parmi eux aussi se trouvent d’éternels récalcitrants du deuil, qui rappelleront les règles du jeu de la guerre, qui veut que les soldats, dans leurs rôles de tueurs, peuvent aussi être tués. Reste donc à pleurer, pour ceux qui en sont capables, les Gilad, les Naftali et les Eyal, les Daniel Tragerman et toutes les victimes des bus, des cafés, des synagogues ou des stations de tramway.

Israël, pays d’immigration, n’est finalement qu’un puzzle fait de profils aussi riches que variés, certains plus enclins à commémorer Yom Hazikaron, d’autres à fêter Yom Haastmaout. Car la joie et la tristesse, l’humilité et l’ambition, la cohésion et l’individualisme, le deuil et le combat, sont autant de paradoxes qui tissent la toile de ce beau pays et de ce peuple si irrémédiablement complexe.

Aussi je perçois en cet Israël 2015, avec les nombreuses vagues d’immigration récentes et à venir, une nouvelle génération d’israéliens, dont le regard se tourne vers l’avenir, qui vivent leur sionisme aux côtés des israéliens « d’origine », en participant à l’effort commun de dynamisme productif.

Et bien heureusement ! Car il faut des combattants sur tous les fronts : sur le terrain comme dans les industries, la recherche, le commerce, les finances ou le tourisme. Seule ombre au tableau, à mon sens : que cette même génération pourrait passer à côté du meilleur de ce que la société israélienne à a lui offrir.