Cette semaine aura été chargée de mémoire. Il est vrai que le mois de juillet en est le rendez-vous depuis deux certaines journées de 1942. Mémoire douloureuse pour les Juifs de France et pour de nombreux citoyens non juifs de notre pays. Mémoire qui intègre également – et c’est une bonne chose – celle des Justes des Nations.

Alors que les vacances se profilent, comment ne pas évoquer le martyre de vieillards, d’hommes, de femmes et d’enfants qui, après avoir été traqués et raflés durant plusieurs mois dans les rues de Paris et d’ailleurs, se sont vus parquer dans l’enceinte de ce qui fut un haut-lieu du sport cycliste, le Vélodrome d’Hiver, pendant plusieurs jours, dans des conditions de chaleur, de promiscuité, de faim et de soif difficiles à décrire ?

Cette population innocente, elle, ne vécut plus jamais de vacances, et son dernier voyage ne fut pas dans des trains à destination de la mer ou de la campagne, mais dans des wagons à bestiaux plombés à destination d’Auschwitz.

Cette semaine, deux personnalités qui ont incarné la Shoah par toutes les fibres de leur être ont marqué l’actualité. Simone Veil, disparue le 30 juin 2017 à presque 90 ans (elle était née le 13 juillet 1927 à Nice), est entrée au Panthéon accompagnée de la dépouille de son mari Antoine mort le 12 avril 2013.

Claude Lanzmann. Photographie le 21/09/2013 a Paris

Claude Lanzmann, ancien résistant, réalisateur du film « Shoah », auteur du « Lièvre de Patagonie », est mort le 5 juillet 2018, à l’âge de 92 ans. Deux événements qui en appellent à notre mémoire et à notre vigilance (merci Claude Bochurberg pour ton émission qui porte ce nom) en cette presque veille des 16 et 17 juillet.

Avec Simone Veil, c’est la Shoah qui a fait son entrée au Panthéon de Paris. Avant d’aller plus loin, rappelons ce qu’était, pour les Anciens, le panthéon. C’était un temple que les Grecs et les Romains consacraient à certains de leurs dieux, par exemple le panthéon de Rome dédié à tous les dieux. Le panthéon est aussi ce qui désigne, en dehors de tout édifice, l’ensemble des dieux d’une mythologie, rappelant ainsi l’étymologie grecque (pãn=tout ; theos=dieu).

Progressivement, le polythéisme disparaissant, on a parlé de panthéon pour désigner un monument où sont déposés les corps d’hommes (et de femmes !) illustres d’une nation. Un débat a eu lieu pour savoir si l’inscription sur le fronton du Panthéon de Paris « Aux grands hommes, la patrie reconnaissante » devait inclure uniquement les héros (hommes ou femmes) s’étant illustrés dans les domaines qui ont fait leur notoriété, ou bien également les victimes d’injustices ou de persécutions qui ont montré dans leurs épreuves une grandeur d’âme susceptible de montrer l’exemple aux générations à venir.

Le cas qui a été souvent cité est celui d’Alfred Dreyfus, capitaine de l’armée française injustement accusé de trahison au profit de l’Allemagne et, pour cela, envoyé au bagne de l’île du Diable au large de Cayenne, soumis durant douze ans à toutes sortes de batailles judiciaires jusqu’à ce que son innocence fut reconnue en 1906 grâce, entre autres, au célèbre « J’accuse » d’Émile Zola qui imprima un tournant décisif à l’« Affaire ».

Les opposants à l’entrée de Dreyfus au Panthéon ont argué que même si son loyalisme et son courage avaient été exemplaires, cela ne suffisait pas à justifier qu’il prît place parmi les « grands hommes », et qu’en revanche celui qui contribua le plus à faire reconnaître son innocence, Emile Zola, est au Panthéon !

Je n’adhère qu’à une partie de ce raisonnement, la première, mais pas à la seconde car je suis sûr que ce n’est pas pour son action dans l’Affaire Dreyfus que Zola est au Panthéon, mais, comme Victor Hugo, pour son œuvre littéraire exceptionnelle. [A noter qu’au cours de la cérémonie d’entrée de Zola au Panthéon en 1908, Dreyfus fut victime d’un attentat par balles et blessé. L’auteur de l’attentat, Louis Grégori, fut acquitté].

Simone Veil

– L’entrée de Simone Veil au Panthéon pourrait relever du même raisonnement que pour Dreyfus à deux conditions : 1° Que ce ne soit pas uniquement son statut de victime de la Shoah qui justifie cette entrée ; 2° Que rien d’autre dans sa vie ne le justifie. Or, à la première condition, je répondrai que si son seul statut de victime ne serait pas suffisant pour justifier cet honneur, la façon dont elle a surmonté cette épreuve, jeune fille encore puis femme d’action, est porteuse d’une exemplarité propre à enseigner les générations à venir. Quant à la seconde condition, comment ne pas voir que Simone Veil fut la femme qui, par son action, tant sociale, humaine que combattante de la mémoire, tint une place essentielle dans la vie de notre pays et dans le cœur des Français ?

J’ai volontairement écarté la dimension politique de sa vie car je pense que ce n’est pas cela qui l’a guidée, mais son cœur, sa conscience et sa fidélité à la mémoire de sa famille déportée, notamment sa mère, ainsi qu’à ses compagnes de douleur. Mais oui, avec Simone Veil, c’est bien aussi, et surtout, la Shoah qui est entrée au Panthéon, c’est-à-dire dans le récit historique de la France, et c’est justice !

Claude Lanzmann nous a quitté cette même semaine où Simone Veil était honorée par le peuple de France. Combien de parallèles pourraient être établis entre ces deux personnalités (certes pas au niveau de leur caractère) du fait de l’engagement de toute leur vie au service de la vérité historique, de la mémoire et de l’intelligence dans leur action ! Lanzmann a eu une longue et riche vie, depuis sa naissance à Bois-Colombes en 1925 jusqu’à sa mort récente.

Il a été journaliste, écrivain, philosophe, réalisateurs de films. Même s’il a eu une grande influence intellectuelle à travers la revue Les Temps modernes fondée en 1945 par Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir, et qu’il dirigea de 1986 à 2018 ; même s’il s’illustra dès l’âge de 18 ans au sein de la Résistance de Clermont-Ferrand, participant à la lutte clandestine et aux combats des maquis d’Auvergne afin de retarder la remontée des troupes allemandes vers la Normandie à l’été 1944, il est et restera à tout jamais le réalisateur du monumental film « Shoah » en 1985.

Ce film sur lequel il a travaillé pendant douze ans, accumulant 350 heures de « rushes » pour n’en retenir « que » 9 heures dans sa version finale est LE film de référence pour, non pas comprendre (!) mais au moins appréhender ce que fut l’extermination systématique des Juifs d’Europe entre 1939 et 1944.

Sans aucun document d’archives, mais uniquement à travers les témoignages de bourreaux et de victimes, il a su – c’est là son génie – nous donner à réfléchir sur le bien et le mal, l’indifférence, la cruauté, la résilience, l’inimaginable survenu en plein XXème siècle. Aux amateurs de sensations fortes, de reconstitutions sanguinolentes, il faut dire tout de suite (pour leur épargner 9 heures de projection) : « Circulez, il n’y a rien à voir ! ».

C’est comme à Birkenau aujourd’hui : il n’y a rien à voir, et pourtant… Pourtant ce film de Claude Lanzmann donne à « voir » la réalité. Et puis, outre le fait qu’à partir des rushes de « Shoah », Lanzmann a réalisé plusieurs autres films dont « Les quatre sœurs » sorti cette semaine de sa mort sur les écrans, il y a, et c’est essentiel, que ce géant susceptible et coléreux a imposé au monde le terme biblique et hébraïque de Shoah pour désigner la « chose ». Il a ainsi mis fin à l’inventaire sémantique qui incluait : holocauste, hourbane (destruction), génocide, judéocide, aucun de ces termes ne pouvant rendre compte de ce qu’il était censé représenter.

Seule l’expérience de Job, le juste éprouvé dans la mort de ses proches, la disparition de ses biens et dans sa chair, opposant à ceux qui viennent le voir pour lui suggérer qu’il est l’objet d’un châtiment sa loyauté et sa droiture, pouvait être comparée à ces six millions de shoah individuelles vécues jusqu’au martyre final (comme la solution du même nom). – Je n’imagine que cette contribution exceptionnelle à la description de l’histoire comme elle s’est déroulée au niveau des individus puisse un jour valoir à Claude Lanzmann les honneurs du Panthéon. Disons qu’il a définitivement pris place dans nos panthéons personnels et qu’à ce titre nous lui devons une reconnaissance éternelle.

Deux destins hors du commun, Simone et Claude, une femme, un homme, la parité est respectée. Deux itinéraires qui alimenteront longtemps encore, je l’espère, nos manuels scolaires et notre conscience nationale. Peut-être que certains de leurs textes devraient être publiés et étudiés au même rang que la lettre de Guy Môquet dans les écoles ?

Peut-être qu’un cours devrait leur être consacré au titre de l’instruction civique ? En tout cas, Simone Veil et Claude Lanzmann peuvent être assurés, par-delà leur disparition, que leur enseignement est passé et continuera de porter ses fruits pour les jeunes générations.