Chacun y va de son interprétation : que se passe-t-il donc en ce moment ? Troisième guerre mondiale ou guérilla urbaine à couteaux tirés ou charges de voitures-bélier ? Les armes se vendent, semble-t-il,  comme des petits pains.

En hébreu, la « guerre » est avant tout « mil’hamah = מלחמה », ce qui désigne un conflit mais indique surtout, étymologiquement, l’incapacité à « partager le pain, le « le’hem/לחם », c’est-à-dire l’impossibilité – généralement temporaire – de manger à la même table au mépris des règles d’hospitalité, de ne plus partager ce qui est aussi une « viande, « la’hma/לחמא », cet aliment essentiel à la vie et la survie. Le « vivre-ensemble » commence habituellement par l’hospitalité d’un « manger-ensemble ».

On hésite sur les mots, on butte sur les concepts. La guerre ? Les choses vont trop vite, dans une accélération intercontinentale pourtant limitée, confinant le danger des interventions dans des zones déterminées, des clashes mondiaux et pourtant circonscrits : le Proche-Orient, une partie de l’Afrique, des incursions en Europe occidentale.

On ignore volontiers les soubresauts périodiques dans le Caucase, les turbulences de l’Asie Centrale post-soviétique, les révoltes des Ouïghours musulmans entre la Fédération de Russie et la Chine continentale, puis le Sud-Est asiatique. L’Afrique du Sud n’est pas pacifiée.

Mais peut-on pour autant parler d’un conflit qui évolue vers une « troisième guerre mondiale », dans la mesure où les traités de paix conclus par les Alliés en 1945 n’engagaient, au fond, que les seules super-puissances occidentales ou affiliées comme l’ex-Union Soviétique? Les autres Etats, fussent-ils récents ou plus anciens, n’ont pas vraiment suivi. Ils auraient plutôt « subi » une série d’accords de paix qui ont permis à des nations européennes de régler leurs problèmes coloniaux, voire de les solder avec plus ou moins de perspicacité et de réussite le temps de quelques décennies.

Le mot anglais « war », initialement « wyrre » vient du français picard « guerre = difficulté, querelle, hostilité ».  C’est un mot comparable au verbe allemand « verwirren = rendre confus, créer une situation de désordre, de confusion ». Fait intéressant : le terme « guerra » est commun aux langues latines (italien, espagnol et portugais), un emprunt aux langues germaniques, sans doute pour éviter d’utiliser le radical latin « bellum » qui, à l’époque moderne, ressemblait trop au mot « bello = beau ».

En hébreu, le Satan rôde et flâne toujours quelque part. Il paraît comme un être d’obstruction, « lichton/לשטון ». Don Quichotte s’est battu contre des moulins fantasmagoriques : Satan/שטן n’est pas un troll, un djinn versatile, tantôt bénéfique, tantôt haineux qui exprime davantage l’instabilité de nos humeurs.

Le Satan obstrue par définition puisqu’il est un être viscéralement hostile, perturbateur, accusateur car il s’oppose à Celui qui est « bon et ami des hommes » comme le dit la liturgie byzantine en écho à l’hébreu « tov umetiv\טוב מטיב » (Berachot 19a; en Shabbat 89a, le Satan attend Moïse qui descend du Sinaï pour semer la confusion). Les cultures emploient toujours des mots particuliers pour définir leurs rapports au Divin. Au moment où Jacob se bat contre un « ish\איש-être-homme invisible », il lutte pour trouver le sens de sa propre existence. Il le fait comme par un combat singulier au cours duquel il a arraché la véracité de son être au prix d’une blessure qui devient héréditaire… tandis que la tradition indique que le Satan était là pour lui nuire (Tanhuma Vayishlach 8).

Il est vrai que l’histoire se déploie par les secousses de périodes fondamentales pour l’existence humaine où nous nous heurtons à des murs invisibles et redoutables. Par définition, ces temps sont difficiles à repérer, puis il est ardu de se mesurer à eux et de les vaincre ou plutôt y trouver sa place selon les civilisations.

C’est ce qui rend si fragiles les victoires militaires, territoriales, technologiques ou stratégiques : elles conservent cet élément de précarité éphémère qui donne l’illusion d’époques sécurisées sans avertir des combats ou catastrophes à venir puisque les barrières mentales, invisibles et insaisissables, sont pratiquement irréductibles.

Il est impossible de ne pas réfléchir en ce moment sur le prologue du Livre de Job, l’homme sans région ou identité déterminées, dont le nom rappelle l’inimitié, l’adversité (אויב).

Le Satan entre en partenariat avec l’Eternel : « Etend la main et touche à ses biens ; je te jure, dit le Satan, qu’il Te maudira en face ! » – « Soit !, dit le Seigneur au Satan, tous ses biens sont en ton pouvoir. Evite seulement de porter la main sur lui (רק אליו אל-תשלח ידך)  » (Job 1, 11-12).

En d’autres termes : Dieu conclut un accord à la condition que le Satan « ne touche pas à l’intégrité de son âme, de son discernement, ne rende pas Job fou, qu’il ne perde pas sa raison et sa conscience, donc sa dignité humaine ». Il y va des repères et de l’absence de confusion qui explique la fidélité de Job à l’Eternel sans qu’il ne s’abandonne à serpenter par zigzags tortueux et malhonnêtes.

Au 19ème siècle, les livres de prières juifs d’Europe orientale comportaient l’avis suivant en page de garde : « אל-תהי שוטה\al-tehi chotéh = ne fais pas le fou », c’est-à-dire qu’en prononçant les prières, il ne faut pas qu’elles fasse perdre pied ou qu’elles conduisent à la démence.

Il n’est pas aisé de combiner la vie de foi et la liberté qu’elle suppose. Cela peut conduire presque naturellement à l’absurde : comme ce « saint ou hassid fou\חסיד שוטה » qui voyant une femme se noyer, refuse de la sauver parce qu’il serait inconvenant de la regarder » (Sota III, 4). Le cas paraît irréel, il est relativement fréquent et se décline sous différentes formes, parfois extrêmes, de tous les comportements religieux.

Il y a un moment, ténu, d’abord léger, presqu’imperceptible où une culbute temporelle intervient sans qu’il soit vraiment possible d’en préciser le mouvement, surtout au niveau sociétal.

C’est le propre du mot hébreu « conflit ou sakhsoukh\סכסוך » dont le sens prend une dimension particulier dans le contexte présent : « mesakhsekhet\מסכסכת (cf sakin\סכין = couteau) » est le couteau d’abattage qui (tue) d’un coup » (Hullin 17b). Etre à couteaux tirés comme cela se produit en ce moment consiste en un réflexe grégaire, comme inné à la nature bestiale de l’être humain lorsqu’il verse dans l’état de confusion mentale et sociale qui se trame par a-coups et subrepticement.

Y a-t-il un sens à scruter ainsi le sens des mots ? L’étymologie et la sémantique « scientifiques » sont, de fait, des méthodes qui ont été définies par les cultures européennes à la fin du dix-neuvième, début du vingtième siècle. La linguistique et ses incidences dans le domaine de la psychologie, de la pathologie physiologique et mentale, ses références à la ce qui permet à l’homme de s’exprimer et de prendre conscience des réalités matérielles et immatérielles sont très, trop récentes. Est-il pourtant raisonnable d’en faire l’économie quand la confusion, la haine irraisonnée ou encore réfléchie et planifiée expriment aussi nettement des tournants historiques et des mutations sensibles ?

Nous disons en hébreu que nous traversons des temps de « terreur-טרור\teror ». Le mot est indo-européen et indique un « tremblement » (terrere : épouvanter, effrayer par violence; paniquer, répandre des nouvelles effroyables. cf. « terrible »).

Le mot français est utilisé un peu partout ces jours-ci, y compris dans les médias belges de langue néerlandaise. Le terme « terrorisme » apparaît au moment de la Révolution française (1795) et désigne la période dite du « Règne de la Terreur en France » instaurée par la Convention Nationale (Mars 1793-Juillet 1794) : « Si le fondement d’un gouvernement populaire en temps de paix est la vertu, son fondement dans un temps de révolution est la vertu et la terreur la vertu, sans laquelle la terreur serait barbare; et la terreur, sans laquelle la vertu serait impuissante. » (Robespierre, 1794).

En anglais, le mot « terror » apparaît  en 1798 pour désigner la politique officiellement instaurée pour mater la rebellion irlandaise. Pendant la première guerre mondiale, le gouvernement britannique utilisa le mot « frightfulness » (cf. all. « Schrecklichkeit ») en référence à « la politique délibérée prise pour terroriser l’ennemi non-combattant« .

Il y a des temps où la terreur s’impose. L’histoire comme les Ecritures saintes de toutes les religions s’en font l’écho. Lorsque la Bible hébraïque parle de « vengeance », elle emploie le terme « neqamah\נקמה = revanche, jugement, action de faire du mal » qui implique avant tout un relèvement (qûm/קום). L’erreur consiste à s’approprier des qualités divines et d’imaginer que l’être humain est autorisé à prendre la place du Créateur invisible pour obliger autrui à admettre une justice qui est d’autant plus aléatoire qu’elle n’est qu’humaine.

En soi, l’usage de la guerre, de conflit, d’inimitié, d’agression, de violences diverses est inné. Dans le domaine des religions, le principe de « substitution » est habituel : les groupes se forment, s’assemblent, se séparent, s’anathémisent ou se rapprochent au gré de stratégies humaines dans la mesure où l’unité recherchée n’arrive pas à s’accorder de manière fiable, durable.

La conquête de l’unité fait rarement l’économie de la volonté tenace d’accaparer la pensée et les principes d’autrui pour saisir et s’assurer un leadership d’autant plus redoutable qu’il repose sur des « choses invisibles ». La mécréance s’exprime aussi chez ceux qui prétendent agir au nom de leur « foi » :  » L’heure vient où quiconque vous fera mourir croira rendre un culte à Dieu.«  (Jean 16, 2). Cette remarque de Jésus de Nazareth s’enracine dans une longue suite de persécutions que l’on ne peut réduire à la seule communauté juive : elle s’enracine dans le désir d’exercer un pouvoir sur les âmes et les corps dans la plupart des traditions religieuses.

L’Europe – et plus particulièrement la France en ce moment – traverse des périodes d’instabilité croissante qui devrait évoluer presque normalement vers des perturbations qui vont s’amplifier. Il ne s’agit pas de prophétie à bon compte, mais d’un climat global qui rythme le mouvement de l’histoire et du devenir des sociétés par vagues récurrentes.

Comme le souligne la fondatrice du Club PWF, Nicole Eliet, en janvier 2015 les assassinats des journalistes de Charlie Hebdo à Paris furent suivis par les meurtres à l’Hyper Casher de Vincennes. Pourtant, la date à laquelle on se réfère presque officiellement en France est celle du 11 janvier, jour d’une manifestation de Français de toutes origines et d’un défilé, assez extravagant quant à la présence des dirigeants du monde, appelés à protester contre ces attentats qui visaient des « blasphémateurs athées et des Juifs ».

En revanche, le 13 novembre a été massivement perçu, en France, comme une attaque contre les valeurs de la République et de l’entité du pays des Droits de l’Homme. Le monde entier a alors pris les couleurs d’une France nationale, issue de la royauté (blanc), de la Ville de Paris (bleu et rouge) et d’un centralisme jacobin qui s’acharne à promouvoir l’esprit des Lumières et de la Révolution, fait de tolérance et d’impétuosité et qui se décline en parabole ou slogan international « Liberté, Egalité, Fraternité ».

Contrairement au mois de janvier où les dates des meurtres se sont effacées devant celle de la manifestation du peuple de France sur la Place de la République à Paris, c’est précisément la date des attentats terroristes commis le 13 novembre même, en plusieurs points de la capitale, qui sert de référence sociale, nationale, trans-communautaire. Comme si, à cette occasion, la terreur avait atteint une telle intensité que la peur et la résistance s’unissent pour faire face à des démons invisibles.

Il existe cependant un risque réel de s’endormir, comme tétanisés face à une véritable barbarie à visage humain qui dépasse, dès lors, les descriptions livresque du siècle passé.

Le 15 novembre 2015, la France républicaine et laïque se retrouvait naturellement à Notre-Dame de Paris. Il y a des moments où l’Eglise de France rappelle la valeur de sa puissante mémoire historique, au coeur de la Cité, dans le respect de la laïcité singulière du pays. On se souvient du Te Deum avec le Général de Gaulle (1944). On songerait plutôt aux funérailles – à première vue inédites – du Président François Mitterrand où le Cardinal Lustiger rassemblait au nom du baptême de la France, les franges les plus dissemblables des Corps constitués de la République (1996).

Le 15 novembre, le Cardinal Vingt-Trois appelait à la prière et à la prudence : « Notre ville de Paris, notre pays, ont été frappés hier soir avec une sauvagerie et une intensité particulières. Après les attaques de janvier dernier, après l’attentat de cette semaine à Beyrouth et tant d’autres au long de ces derniers mois, notamment au Nigéria et dans d’autres pays d’Afrique, notre pays connaît à nouveau la douleur du deuil et doit faire face à la barbarie propagée par des groupes fanatiques. »

Oubli ou fine stratégie en ce cinquantenaire de la Déclaration Nostra Ætate… « Si je t’oublie, Jérusalem », dit-on en latin comme dans la nouvelle traduction française des textes liturgiques catholiques. Où sont donc passés « les tant d’autres (attentats) » ?, alors que les couteaux, les Kalachnikovs, les roquettes et autres armes attaquent avec persistance les villes d’Israël et frappent depuis des mois des habitants de toutes origines et confessions.

Le 22 novembre, toujours à Notre-Dame de Paris, dans une célébration désormais annuelle, l’Eglise gréco-catholique ukrainienne commémorait, avec une semaine d’avance, la mémoire du Holodomor ou « génocide par la faim » mis en place par le Comité Central du Parti communiste de Russie en 1932-33.

C’est d’ailleurs la raison pour laquelle ce meurtre en masse est nié par les anciens « camarades » et bon nombre de russophiles. La date officielle en République d’Ukraine est fixée au 28 novembre 2015. Mgr Borys Gudziak, Evêque de l’Eparchie (diocèse) autonome de l’Eglise gréco-catholique ukrainienne (France, Suisse, Bénélux), Président de l’Université Catholique de Lviv (Ukraine) terminait la célébration dans la cathédrale par ces mots : « Nous autres, Ukrainiens, sommes habitués à la terreur, aux terrorismes, on pourrait dire que nous sommes presque des spécialistes dans le champ de la terreur » (sic). A Notre-Dame, l’évêque ukrainien a salué la présence des fidèles, « des personnes en provenance de très nombreux pays ».

Or, ce 83ème anniversaire du Holodomor comme projet politique et dûment plannifié d’exterminer par la faim les habitants de l’Ukraine est passé pratiquement inaperçu cette année.

Tout comme le 70ème anniversaire du début du Procès de Nuremberg, commencé le 20 novembre 1945 et qui a jugé des criminels qui ont joué de la terreur et des meurtres jusqu’à justifier « scientifiquement » l’anéantissement de certains êtres humains considérés comme inexistants et sans raison de vivre. On n’arrête pas de fêter un anniversaire, un jour dédié aux événements ou misères du monde les plus diverses. Soixante-dix ans…. entre l’anniversaire des Nations-Unies et les libérations des camps, les vagues de terrorisme actuelles submergent la mémoire d’une histoire qui s’estompe. Tel est précisément le danger.

Certains croiraient que les faits connus sont des preuves suffisantes, quitte à continuer les recherches quand les témoins directes ont disparu. Tel est précisément le danger : la mémoire vive cède le pas à des rendez-vous souvent esquivés par la tragédie que chacun se plairait à ne rappeler que pour soi.

Le Dr. Rafaël Lemkin a été le premier, en 1944, à définir comme « « génocide » (all. Völkermord) le crime sans nom » dont parlait Winston Churchill. Issu d’une famille juive polonaise aux confins (« kresy » comme disent les Polonais) de la Biélorussie et de l’Ukraine, Rafaël Lemkin a eu le privilège rare pour un juif, de grandir dans une ferme de la campagne biélorusse (Orezisko). Son père avait acquis le droit de cultiver une ferme par des accords para-légaux avec une police tsariste corrompue. De ce fait, il fut, dès sa prime enfance, au contact avec diverses nationalités ou ethnies qui vivaient sous le joug russe ou austro-hongrois.

Le jeune Rafaël Lemkin a été le témoin direct – et « champêtre » – des meurtres en masse par la famine que l’on désigne en ukrainien par le mot « Holodomor/Голодомор = морити голодом = assassiner par la faim, famine ». Son éducation traditionnelle juive combinée à une expérience vivante des traditions des paysanneries slaves que séparaient les confessions catholiques latine, orientale catholique, arménienne, orthodoxe, protestante lui ont permis de définir les défaillances de systèmes administratifs, juridiques.

Ces carences juridiques continuent de se manifester avec force dans un climat international qui semble échapper à toute volonté de cohésion.

Pourquoi insister ici sur le 70ème anniversaire de la première session du Procès de Nuremberg, en particulier dans les jours difficiles qui se profilent au plan international ? Il est question d’une dérive, lente, trouble, sinueuse qui date de cette année charnière où le monde « civilisé » réduit aux dimensions des Grandes Puissances européennes, les Alliés, qui ont participé à ce Tribunal exceptionnel de l’Histoire (Etats-Unis, France, Grande-Bretagne et Union Soviétique).

La dérive à laquelle nous assistons et participons chacun à des degrés très variables, mais qui engage la responsabilité civile et juridique de chaque être humain au nom de sa conscience, provient de l’appréciation divergente que les Etats actuels affichent par rapport aux Droits de l’homme, du citoyen (de chaque pays comme entité constituée) et la jurisprudence des articles qui garantissent le devoir d’agir au nom de la justice.

En 1945, Rafaël Lemkin faisait le constat de l’existence d’héritages antagonistes entre le droit hérité en Europe – et dans les pays christianisés – de la jurisprudence romaine et les disparités légales, souvent anarchiques, qui ont régné dans de vastes territoires de traditions orientales, byzantines, dites « orthodoxes », ou encore suite à la Révolution bolchévique. Ces deux systèmes s’oppose toujours tout en faisant face à la Charia musulmane en raison des conquêtes séculaires de l’Empire ottoman.

Il s’ensuit un scission persistante, donc une tension de plus en plus sensible, entre des systèmes judiciaires qui échappent en ce moment aux seules Grandes Puissances européennes.

Qui se souvient des vraies guerres d’exterminations ? Où des populations entières ont été volontairement détruites ? Saint Augustin d’Hippone est d’autant plus précieux qu’il vit la destruction de Carthage (146 av. J.C.),… la destruction de Jérusalem (27), les guerres et conquêtes de l’Islam, celles des Croisades et le sac de la Jérusalem chrétienne. En Orient, les guerres menées par Gengis Khan et Tamerlan ont, à leur façon, coûté autant sinon bien plus aux Chrétiens d’Orient de l’époque que la tragédie actuelle de leurs communautés.

Nous traversons une période longue d’affrontements majeurs entre des systèmes de lois issus de traditions anciennes (droit romain), cléricales qui fonctionnent de manières très diversifiées, judaïques et islamiques. Les droits coutumiers ou locaux (y compris en Europe) tendent à s’unir (obligation de se conformer aux règles de l’Union Européenne) mais s’opposent à la résurgence nationale sinon nationaliste de droit particulier (républiques issues de l’ancienne Union Soviétique, ex-Yougoslavie).

On sait que le Siècle des Lumières a introduit de manière de plus en plus sensible l’absence de toute possibilité à imposer un « cherem\חרם (excommunication) » à une personne ou un groupe qui ne respecterait pas l’esprit et la lettre de la Tora, des Mitsvot-Commandements et des décisions juridiques. La tolérance a incité à justifier, contester ou nier tout Commandement. De ce fait, la transgression, même positive, d’une prescription tourne systématiquement à un « droit acquis au nom de la liberté ».

Au fond, tel est le sens du « Kol Nidrei\כל נדרי = (annulement) de tous les voeux et serments » : le texte sert à certifier que les lois étrangères au judaïsme, despotiques et discriminatoires à son égard ne peuvent affecter les libertés morales et l’indépendance théologique, spirituelle, sociale et économique des communautés juives. La « prière » en araméen préserve une régulation interne des relations sous des législations où la Loi juive reste minoritaire.

A l’heure actuelle, le système juridique israélien – en l’absence d’une Constitution étatique définie – assure le respect, souvent critiqué, des personnes et des communautés. Il est toujours un peu illusoire d’affirmer une chose pareille, pourtant, dans un contexte de guerres et de turbulences incessantes depuis plus de soixante ans, il est admirable et troublant que la Loi protège chacun(e), fût-il/elle préservé(e) par la citoyenneté, jusqu’aux terroristes avéré(e)s qui, de droit, des protections sociales et médicales ainsi que leurs ayants droit. Israël n’est pas démocratique au sens grec ou selon les critères occidentaux.

« Demokrati\דמוקרטי = démocratique » insiste davantage sur la reconnaissance et le respect dû à chaque « peuple » qui constitue, selon le droit, l’identité israélienne qui est juive, judaïque et, plus fondamentalement, ouverte à la totalité des nations. Ceci est indubitablement un point de friction majeur avec les autres structures religieuses ou idéologiques, sans compter les multiples nationalités.

Ces questions juridiques expriment bien davantage la réalité des choses que des discours au style convenu. A titre d’exemple, la majorité des Eglises présentes comme « corps établis » dans l’Etat d’Israël ont refusé ou récusé les systèmes de protections sociales et médicales de l’Etat hébreu. Cela les place, de fait, en dehors de la communauté nationale en formation depuis six décennies. On pourrait parler d’une forme d’auto-exclusion et c’est alors qu’il faut faire le point sur des relations qu’aucune Déclaration de Nostra Ætate ne viendrait corriger, du moins pour l’instant. L’Orient chrétien a maintenu une distance qui a le mérite de n’abuser personne.

Ces situations d’inclusion-exclusion peuvent être exacerbées au cours de périodes de mutations comme celles que nous traversons. Celles-ci ne pourront trouver une forme d’équilibre qu’après de longues années, sinon un ou deux siècles, de maturation et de clarification.

Le vendredi 27 novembre, lors de  l’hommage « national et solennel », rendu deux semaines, jour pour jour, après les attentats, une cérémonie a été organisée à Paris, aux Invalides, pour honorer les victimes des attaques sans précédent en France qui ont fait 130 morts et 350 blessés. Pour la première fois, les noms des cent-trente (130) personnes assassinées dans une très grande diversité d’origine, de nationalité, de conditions sociales et humaines, furent égrénés nommément, lentement, comme cela se fait sans interruption au Mémorial des Enfants de Yad-VaShem à Jérusalem.

Quelques jours auparavant, dans un office en mémoire des morts qui ont péri dans l’attentat du Daech contre l’avion russe abattu dans le désert du Sinaï, les noms des 224 victimes fut énoncée par le Patriarche Cyrille de Moscou et dans de nombreuses autres célébrations selon l’usage habituel des Eglises orthodoxes.

Le 10 décembre 1948, la Déclaration universelle des Droits de l’Homme était adoptée, sans que soit associée la convention sur le génocide. Rafaël Lemkin déclara alors : « Quand vous agissez au nom de la conscience, vous êtes plus fort qu’aucun gouvernement ».  Tel est le défi qui nous est proposé ces jours-ci qui mènent aux lumières de Hanouccah et la fête de Saint Nicolas (qui vécut à Jérusalem et Beit Jala) – son nom signifie « Victoire du peuple consacré ».