Les enlèvements est l’autre aspect de ce phénomène inquiétant.

Kidnappés et emprisonnés pendant plusieurs mois, les enfants reçoivent un véritable lavage de cerveau ponctué de tortures physiques et de violences quotidiennes, avant d’être intégrés de force dans des camps militaires.

Le 29 mai dernier, 153 jeunes Syriens kurdes âgés de 13 et 16 ans ont été enlevés près de la ville de Manbij (gouvernorat syrien d’Alep) alors qu’ils rentraient chez eux à Kobané.

L’ONG Human Rights Watch (HRW) a confirmé que ces adolescents kurdes kidnappés ont été frappés avec des tuyaux et des câbles électriques par des geôliers syriens, jordaniens, libyens, tunisiens et saoudiens (Le Point, 4 novembre 2014).Farhad (15 ans) a été emprisonné pendant quatre mois et six jours.

Il est miraculeusement rentré chez lui. Son frère raconte que toute la journée on lui lisait le Coran, qu’il était forcé de suivre l’enseignement religieux et qu’il devait dire sans arrêt qu’il déteste les infidèles.

Après avoir reçu un programme accéléré de rééducation, les enfants sont envoyés dans les différents camps de combat avec, en tête, l’obsession du Jihad.

« Les enfants servent aussi de bouclier humains et de réserve de sang pour les soldats blessés » (Shelly Whitman, association ‘’Roméo Dallaire-Child Soldiers Initiative’’). Ce que confirme un rapport onusien à propos de jeunes garçons de 12-13 ans nombreux à tenir des barrages routiers, notamment autour d’Al-Sharqat, dans la province irakienne de Salâh ad-Dîn.

Misty Buswell, (ONG ‘’Save the Children’’ basée en Jordanie), parle d’une « génération perdue au profit du traumatisme ». Le contact inédit et inquiétant avec de telles atrocités, dit-elle, a traversé les frontières. « C’est la première fois que je vois des réfugiés (ceux de Sinjar, nord-ouest de l’Irak) qui ne veulent pas retourner chez eux »

Au nord du Mali, les petits soldats, d’Al-Qaïda ou de ses filières, ont été victimes d’un enrôlement par la misère et la faim. « On leur a promis un enseignement coranique et trois repas quotidiens, ils ont fini avec une Kalachnikov entre les mains (…) Parfois même une ceinture d’explosifs autour de la taille» (François Rihouay, Ouest France, 31 mars 2013).

Le kamikaze qui s’est fait exploser à un poste de contrôle à Gao, sur le Niger, avait 14 ans. Sur les conseils de son oncle, le garçon passionné de moto était entré au Mujao (Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’Ouest), une scission d’Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI). À Boré, Douentza ou Konna, les enfants-soldats, parfois âgés de 11 ans à peine, sont sur le front, font des contrôles dans les bus, pullulent dans les zones de combat bombardées par l’armée française (Le Monde, 24 janvier 2013).

« Beaucoup sont encore parmi les combattants, armés de gros fusils » confirme Jean-Marie Fargeau, directeur du bureau français de Human Rights Watch qui parle d’enrôlement d’enfants à Kidal, Gao et Tombouctou bien avant le début de la guerre (Francetv.info, 14 janvier 2013).

Le président de l’organisation malienne de défense des droits de l’Homme (organisation Temedt) s’inquiétait déjà de la recrudescence d’enfants dans les camps d’entrainement (journal mauritanien Noorinfo, 22 janvier 2013).

Ce sont des recrues très prisées des jihadistes du Mujao mais aussi d’Ansar Eddine ou du Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA). « On les voit passer dans les pick-up des barbus. Certains sont très jeunes et ont déjà une mitrailleuse dans les mains. » (Hallé Ousmane, maire de Tombouctou).

Pour Charles C. Carris et Samuel Reynolds, deux chercheurs de l’Institute of the Study of War (ISW, basé à Washington), les méthodes utilisées pour intégrer les enfants au jihad sont en train de transformer une génération entière en véritable « bombe à retardement. »

L’impact sur le psychisme est considérable : l’endurance à la souffrance et l’absence d’empathie, pour soi-même comme pour les autres, est un symptôme récurrent chez beaucoup de ces enfants dont la réintégration à la vie normale pose de sérieux problèmes.

Certains experts pensent que les rescapés resteront ‘’socialement irrécupérables » (Al-Shorfa.com, 17 novembre 2014). On leur apprend à décapiter des adultes en les aidant à tenir la hache ou le couteau.

On leur donne même des poupées sur lesquelles s’exercer (Syria Deeply, 2 septembre 2014). « Il s’agit de maltraitances infantiles à une échelle industrielle. Ils brutalisent et déshumanisent systématiquement les jeunes populations. Cela va générer un problème multi-générationnel.» (Ivan Šimonović, Secrétaire général adjoint aux droits de l’Homme de l’ONU, récemment rentré d’un voyage en Irak).

Ces enfants endoctrinés et embrigadés, sont tués en martyrs et exhibés en exemple.

Une sordide concurrence entre les groupes jihadistes comme Jabhat Al-Nusra (JN), ou Ahrar Al-Sham, poussent ces derniers à exhiber sur les réseaux sociaux leurs trophées d’enfants martyrs qu’ils présentent comme « les plus jeunes combattants d’Allah. » Sur fond de chants et de prières, les visages d’enfants morts tapissent la toile d’une macabre course à l’horreur. Chacun veut son « ange exemplaire » pour sa propagande.

Les enfants sont aussi recrutés dans la rue et surtout dans les écoles où sévit chaque jour pression et terreur.

L’éducation islamiste s’apparente à une rééducation et du dressage, à de la manipulation sectaire et de l’esclavage mental.
On ne compte plus, sur les réseaux sociaux, les photos et vidéos montrant des classes entières d’écoliers syriens tenant le drapeau noir de ralliement (rapport MEMRI JTTM, n° 5439 sur les écoles d’enseignement élémentaire à Alep, 9 septembre 2013).

Dans les zones soumises à l’Etat islamique, l’enseignement est totalement contrôlé et réduit à une morale religieuse stricte qui s’impose par une adhésion totale.

En Syrie, les professeurs prêteraient de force allégeance au régime, après une semaine de formation obligatoire à l’issue de laquelle est donné un certificat d’aptitude à enseigner contre un maigre salaire.

«Ils ont supprimé les cours de philosophie, de sociologie et d’histoire», rapporte Khaled Musto, professeur d’arabe et directeur de deux écoles à Deir ez-Zor, ville située dans l’est de la Syrie » (Slate.fr, 16 octobre 2014).

Dans Dabiq, revue web de propagande de l’Etat Islamique, circulaient en août dernier des documents sur les nouvelles orientations de l’école dans les régions soumises au califat autoproclamé, d’Idleb à Mossoul, d’Alep à Raqqa. Selon ces consignes « toute image d’être animé est prohibée » (Romain Caillet, chercheur à l’IFPO, Institut français du Proche-Orient).

Une brigade de surveillance (nommée Al-Hesba) passe dans les classes à l’improviste pour vérifier si les nouvelles prescriptions sont suivies.

Un florilège de tweets légendés « nouvelle génération du tawhid (monothéisme) dit vouloir « enseigner l’exemple de la dignité (…) c’est le futur de la nation. (…) Les enfants veulent l’islam et rien d’autre. »
Au cours de séances de da’wa (prédication en arabe) ont lieu de grandes manifestations publiques. Meetings, remises de prix et de diplômes, jeux et divertissements, distribution de cadeaux, rien n’est laissé au hasard.

Les jihadistes haranguent garçons et filles qu’on est venu chercher dans leurs classe ou leur maison pour écouter des discours à la gloire du Coran et de Abou Bakr al-Baghdadi, le chef du Califat.

Ces cérémonies sont vécues par les populations locales comme un événement de première importance auquel tous les habitants doivent assister.

Dans une vidéo en date du 29 décembre 2013, est célébré l’enrôlement de nouveaux lionceaux jihadistes qui racontent au micro pourquoi ils ont choisi de rejoindre le combat islamiste, ce qui est l’occasion de faire un appel à de nouvelles ‘’candidatures’’ d’enfants présents aux premiers rangs du public.

Les enfants sont particulièrement appropriés pour simuler une adhésion populaire aux groupes jihadistes. Difficile de mesurer l’authenticité de cette adhésion. Des vidéos exposent des enfants chantant à la gloire du groupe Jabhat Al-Nusra (JN) et de son commandant, Al-Joulani (Dépêche spéciale de MEMRI JTTM n° 5182, 13 février 2013).

Une de ces vidéos postée le 5 décembre 2013 montre un jihadiste haranguant dans la rue, depuis une tribune de fortune, une foule d’enfants attroupés autour de lui. Il scande des appels au meurtre et au combat, fait répéter les phrases par le jeune public en y incluant des versets du Coran. Les combattants viennent du monde entier dit-il.

« Qu’est-ce qui les unit ?  ̶  L’islam ! (répondent les enfants) Pour quoi faire ? – Pour l’amour de l’Islam ! Pas de distinction entre les couleurs de peau ou les nationalités.  ̶  Non ! La terre entière appartient à l’islam ! – Oui ! Celui qui n’est pas musulman est un infidèle. Les Chrétiens sont-ils infidèles ? – Oui ! Obama est-il infidèle ? – Oui ! »

Le groupe Jabhat Al-Nusra se distingue par une aide sociale et une action quotidienne efficace parmi les populations locales, surtout auprès des familles.

La distribution de cadeaux comme des sacs à dos ou des fameux bandeaux noirs du martyre (Shahid en arabe) attire les gamins qui s’attroupent et s’amusent autour des vans du groupe. C’est un moment d’amusement collectif dont on devine l’abject objectif de propagande.
Les parents radicalisés publient des photos et vidéos de leurs propres enfants en uniforme, tenant des armes à feu et des grenades, portant des explosifs, levant l’index en signe de victoire devant le tristement célèbre drapeau noir de l’EI (Rapport MEMRI, n°1065, 7 février 2014). Diaporama de petits enfants jihadisés.