Une religieuse catholique a attiré mon attention sur l’article intitulé «Shoah : des familles juives cachées au Séminaire pontifical français de Rome», paru le 28 janvier 2015 sur le site de l’agence catholique de Presse Zenit à Rome.

Il met en exergue des actes humanitaires de prêtres et de religieux catholiques, dont ont bénéficié des juifs durant l’occupation allemande de l’Italie.

L’en-tête de la dépêche résume ainsi le propos : «Des prêtres catholiques du Séminaire pontifical français de Rome, ont caché des réfugiés, sous l’Occupation nazie, dont une cinquantaine de juifs».

Nier que tels actes méritoires ont existé voire minimiser leur importance serait faire preuve de mauvaise foi.

Ce qui me gêne dans ce texte, c’est que cette annonce s’inscrit dans une série pléthorique de textes de même nature, à allure de campagne de réhabilitation d’une Église et de son pontife du temps de guerre, auxquels certains ont reproché d’avoir fait preuve de passivité, voire de lâcheté face à l’extermination des juifs d’Europe.

À quoi il faut ajouter l’étonnement que suscite la parution de cet article qui se fonde sur un livre publié en 2004 ( !) par le Séminaire pontifical français [1].

Au risque d’être voué aux gémonies, je considère la floraison de livres, d’articles, et de documents vidéo, consacrés à contrer ce que les défenseurs inconditionnels de la mémoire de Pie XII, appellent la
«légende noire» [2], comme l’équivalent de ce qu’on nomme en langage militaire une préparation d’artillerie, dont le but est d’affaiblir l’ennemi avant une offensive décisive.

Ma métaphore fait évidemment allusion, d’une part, à la décision, annoncée en 2009, de mettre ce pape contesté au catalogue des saints, et d’autre part, à la détermination d’historiens qualifiés et d’une partie de l’opinion juive mondiale d’exiger que toute la lumière soit faite sur ce que firent ou ne firent pas l’Église, en général, et Pie XII, en particulier, en faveur des juifs persécutés, entre les années 1930 et la fin de la Guerre.

Pour illustrer l’état d’esprit apologétique qui préside à ce qui n’est, à mon avis, que la énième tentative de réhabilitation (sans preuves suffisantes) de la réputation de l’auguste institution catholique, que ses partisans réputent «sans tache», je reprends, ci-dessous, le texte d’un de mes articles antérieurs sur ce thème fécond.

Jusque dans le lit du pape !
Un nouveau cas d’«apologie qui nuit à l’Église»

La simplicité et le franc-parler du Pape François l’ont amené à reprendre à son compte, ces derniers mois, de piètres arguments apologétiques en défense du pape Pie XII. Puisse ma réaction, qui se veut irénique, même si elle est empreinte de peine, l’aider à formuler sa pensée sur ce point avec une prise en compte plus empathique de la sensibilité du sujet pour les juifs.

Divers médias se font l’écho d’une nouvelle déclaration, à l’emporte-pièce, du Pape François, au cours d’une interview donnée par lui, le 13 juin 2014, au journal catalan La Vanguardia [3].

Pour ne pas sortir le propos papal de son contexte, j’ai opté pour traduire le passage qui aborde la question, en suivant l’original espagnol [4] et en m’aidant de sa traduction anglaise [5].

Ci après et dans les textes suivants, j’ai mis en gras et italiques les passages qui m’ont paru révélateurs ou contestables, et je me suis permis quelques remarques, majoritairement extraites de l’ouvrage que j’ai consacré aux excès de l’apologie pieuse de l’Église et de la papauté [6].

1. Le propos du Pape en défense de son prédécesseur Pie XI

  1. Un de vos projets est d’ouvrir les archives concernant l’Holocauste.
  2. [Oui] Elles apporteront beaucoup de clarté.
  3. Êtes-vous inquiet que l’on découvre quelque chose ?
  4. Ce qui m’inquiète, à ce propos, c’est la personnalité de Pie XII, le Pape qui était à la tête de l’Église durant la Seconde Guerre mondiale. On a dit toutes sortes de choses sur ce pauvre Pie XII. Mais nous devons nous souvenir qu’auparavant, il était considéré comme un grand défenseur des juifs. Il en a caché beaucoup dans des couvents de Rome et dans d’autres villes italiennes, et aussi dans la résidence de Castel Gandolfo. Quarante-deux bébés, enfants de juifs et d’autres persécutés, y sont nés, dans la chambre du Pape, dans son propre lit [en su propia cama]. Je ne veux pas dire que Pie XII n’a fait aucune erreur – j’en fais moi-même beaucoup –, mais on doit voir son rôle dans le contexte de l’époque. Par exemple, était-il préférable qu’il ne parle pas pour éviter que plus de juifs ne soient tués, ou qu’il parle[7]? Je tiens également à dire que parfois j’ai de « l’urticaire existentiel » quand je vois que tout le monde s’en prend à l’Église et à Pie XII, en oubliant les grandes puissances. Savez-vous qu’elles connaissaient parfaitement le réseau ferroviaire qu’utilisaient les Nazis pour amener les juifs dans les camps de concentration ? Ils avaient les photos. Mais ils n’ont pas bombardé ces voies ferrées. Pourquoi ? Il serait bon de parler un peu de tout.

2. La tentation de dénoncer plus coupable que soi plutôt que de faire face à un reproche, même excessif

La justification invoquée par le Pape François pour sauver l’honneur de l’Église et de la papauté, outre qu’elle sonne comme un argument ad hominem, n’est ni adéquate ni convaincante dans ce contexte.

La question du non-bombardement d’Auschwitz et des voies ferrées qui y menaient a divisé et divise toujours les historiens.

Un survol, même rapide, de la littérature du sujet, vaste et technique, met vite à mal les certitudes du lecteur enclin aux jugements manichéens [8]. On en apprend, entre autres, que ce qui paraît d’emblée évident, ne l’est pas du tout.

Mais surtout, si l’on est honnête, on prend conscience que les opérations militaires de l’envergure de celles de la Seconde Guerre mondiale ne sont pas du domaine de la morale, ni de la philosophie, et que le processus décisionnel, s’il appartient au niveau politique le plus élevé, n’en est pas moins guidé, voire dicté, par des considérations stratégiques qui sont du ressort des généraux.

En définitive, après quelques heures de lecture, on se rend compte qu’il n’y a pas de réponse tranchée au bien-fondé ou au caractère erroné de la décision de bombarder ou non, et que les « y’avait qu’à », « il allait de soi », et autres expressions péremptoires ressortissent davantage à la prophétie post-eventum, voire à l’ignorance et à l’inconscience, qu’à la sagesse.

3. Éléments correcteurs de l’apologie papale de Pie XII

La personne du pape François est si affectueuse et généreuse qu’on se sent gêné de le critiquer. Mais, en ce qui me concerne tout au moins, rien ne saurait me faire renoncer à l’exigence de vérité.

En effet, les « hauts-faits » de Pie XII évoqués par son pieux successeur sont, au mieux, hyperboliques, et au pire, caricaturales.

En tout état de cause, elles sont dans le registre de l’apologie. S’agissant du nombre de juifs sauvés par Pie XII ou sur son intervention, directe ou indirecte, j’ai longuement écrit, dans mon ouvrage cité, sur les exagérations, parfois exorbitantes, auxquelles tant leur nombre que leur nature ont donné lieu.

Je me limiterai ici aux réfugiés cachés dans les résidences vaticanes ou ecclésiales.

Un passage de la compilation éditée par la Fondation Pave the Way, sous le titre : Examining the papacy of pope Pius XII [9], attribue à l’historien juif, Sir Martin Gilbert, l’affirmation que la quasi-totalité des 7000 juifs de Rome menacés de déportation furent cachés dans les dépendances du Vatican (p. 20). Ce chiffre exorbitant est repris en p. 223, sans attribution à Sir Gilbert cette fois, et relativisé sous la forme «de 4 000 à 7 000».

En page 101, Il est question de milliers (!) de juifs cachés à Castel Gandolfo, dans la résidence d’été du pape. Mais la seule preuve documentaire versée à l’appui de cette assertion (p. 126) est le témoignage écrit d’une religieuse interviewée par une autre religieuse… en 2007 :

« Moi, Soeur Margherita Marchione, ai eu un entretien avec Soeur Ida Greco qui, en 1943-44, résidait dans la rue des Botteghe Oscure et aidait à la préparation des repas pour les nombreux juifs cachés là. Elle a signé le témoignage suivant, le 30 juillet 2007 : ‘Moi, Soeur Ida Greco, je résidais au 42, rue des Botteghe Oscure, durant l’occupation nazie de Rome. Je suis en mesure de confirmer qu’à cette époque, nous savions que le Saint-Père avait donné des ordres à tous les supérieurs pour qu’ils ouvrent les portes des couvents et des monastères à tous les juifs et autres réfugiés. Je me souviens que j’ai participé à la préparation de repas et que je me trouvais là quand le Vatican nous a envoyé de la nourriture pour aider à sustenter les soixante hôtes juifs.’»

Soixante est, certes, un chiffre local, mais il donne un ordre de grandeur plus raisonnable et réaliste que les «milliers» de réfugiés prétendument cachés dans la Cité du Vatican.

À propos de l’asile fourni aux persécutés, le document de Pave the Way affirme expressément (p. 222-223) :

«Pie XII donna l’ordre que les bâtiments appartenant à des congrégations religieuses donnent refuge à des juifs, même au prix de grands sacrifices personnels, et, à cet effet, il les releva du vœu de clôture et de l’interdiction d’introduire en ces lieux des personnes étrangères.»

Cette description avantageuse ne peut masquer une réalité beaucoup moins héroïque, même si on peut en admettre le caractère quasi inéluctable. En effet, comme le savent les historiens sérieux spécialisés dans cette période, la quasi-totalité de ces personnes cachées (qui n’étaient pas uniquement des juifs, tant s’en faut), ont été priées, voire contraintes, sur ordre d’ »instances supérieures du Vatican », de quitter leurs refuges ecclésiastiques. L’exposé qui suit s’appuie largement sur la relation des faits par l’historien de l’Église, G. Miccoli.

«Dans la nuit du 3 au 4 février 1944, les forces d’occupation allemandes de la ville de Rome faisaient irruption dans le monastère de Saint-Paul-hors-les-Murs et arrêtaient une cinquantaine de réfugiés.»

Selon Miccoli,

«l’imposant déploiement de force, la détermination et la violence qui avaient accompagné l’opération pouvaient à raison faire craindre qu’il se soit agi d’un ‘ballon d’essai en vue de procéder […] à des actions plus importantes’. [10]»

Et l’historien d’ajouter :

«De toute évidence, le Saint-Siège souhaitait sauvegarder ses relations avec les autorités d’occupation en évitant d’être accusé de protéger et d’aider les ennemis de l’Allemagne, mais aussi de provoquer un renforcement des contrôles du réseau [de surveillance et d’espionnage] gravitant autour du Vatican […] [11]

Le résultat, navrant, ne se fait pas attendre :

[…] certaines institutions religieuses (Collège pontifical des prêtres pour l’émigration italienne, Séminaire romain) décidèrent, dans les jours suivants, de renvoyer ceux qui avaient trouvé asile chez elles, «avec la vague promesse de pouvoir y retourner», ainsi que l’écrivit Mgr Ronca, recteur du Séminaire romain [12]. De même, sur ordre de Pie XII, la Commission pontificale pour l’État de la Cité du Vatican ordonna-t-elle aux chanoines de Saint-Pierre d’éloigner ceux qui avaient trouvé refuge dans leurs appartements [13].

Et Miccoli de préciser :

«Pour les réfugiés […], il s’agissait de passer d’une situation risquée à une situation franchement périlleuse. C’est ce que fit discrètement remarquer Mgr Anichini, chanoine de Saint-Pierre, dans un courrier adressé à Pie XII [14] […] la décision provoqua un certain remous chez les cardinaux […]. Par l’intermédiaire de Mgr Maglione [secrétaire d’État de Pie XII], ils obtinrent du pape que les personnes ne quittent leur refuge que de leur plein gré [15]

L’historien nous apprend encore qu’une note interne à la Secrétairerie d’État mentionnait la présence, dans la Cité du Vatican, de quelque 160 réfugiés cachés – autre chiffre plus réaliste que les «milliers» évoqués par Pave the Way. Elle précisait que,

«sur les 120 hébergés dans la cure de Saint-Pierre, une quarantaine étaient juifs, dont 15 baptisés », et que, selon les chanoines, ‘seule la force contraindrait les rescapés – dont beaucoup étaient menacés de mort – à abandonner les lieux’. On notait également [dans ce document de la Secrétairerie d’État] l’opinion de Mgr Anichini, qui estimait, quant à lui, que ‘si l’on donnait aux réfugiés l’ordre de quitter immédiatement les lieux, on assisterait à quelque événement tragique’ [16]».

Aux yeux de Miccoli, cette péripétie dramatique apparaît comme «extrêmement significative»:

«[elle] risquait, en effet, de contredire, de manière éclatante, le ‘caractère de bonté et de clémence qui avait toujours été l’honneur du Vicaire du Christ’ […] Mais le fait que Pie XII se soit montré, ne fût-ce qu’un moment, disposé à courir pareil risque [celui de mettre dehors les réfugiés] prouve à quel point il jugeait essentiel pour le Saint-Siège de ne pas rompre les rapports avec les autorités allemandes, écartant pour cela tout prétexte susceptible de compromettre la ligne d’impartialité qu’il s’était imposée [17]

Conclusion sur une note d’humour (respectueux !)

Que le bon pape François me pardonne ce correctif irénique, je le lui dédie en reprenant, avec les transpositions nécessaires, l’exclamation d’Abraham, lorsqu’il plaidait, en ces termes, avec Dieu pour que Sodome fût épargnée : «Je suis bien hardi de [vous] parler [ainsi], moi qui suis poussière et cendre» (cf. Gn 18, 27).

Mais, de grâce, consultez, dans votre entourage, des gens plus avisés, et surtout plus compétents et objectifs que celui ou ceux qui vous ont soufflé les piètres arguments que vous avez cru devoir utiliser pour justifier l’Église et son pontife d’alors.

Je ne voudrais pas, en effet, que vous atteigne cette exclamation attristée d’un juif :

«Comment pouvez-vous dire que vous m’aimez
si vous ignorez ce qui me peine [18] ?»


© Menahem Macina

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[1] L’article précise que cette institution a été «fondée en 1853, et a fêté son anniversaire en 2003, donnant l’occasion de la publication de 150 ans d’histoire comme en témoigne l’important volume: « 150 ans au cœur de Rome. Le Séminaire français 1853-2003 », par Philippe Levillain, Philippe Boutry et Yves-Marie Fradet (dir.), éd. Karthala, 2004 (535 pages).»

[2] Sur ce sujet controversé, voir, entre autres, «L’inconsistance de la ‘légende noire’ sur Pie XII», par le card. Bertone », Zenit, 5 juin 2007 (1ère partie). Voir aussi le débat sur les archives, et la polémique sur la responsabilité du pape et sur le texte qui accompagne la photo de Pie XII exposée au Musée de Yad Vashem, reprochant à ce pape sa passivité, sur la page Web de Wikipédia intitulée Pie XII.

[3] Voir, entre autres, L’Orient-Le-Jour du 14 juin, et The Times of Israel, du 13 juin.

[4] «Entrevista al papa Francisco: « La secesión de una nación hay que tomarla con pinzas »».

[5] “Full text of Pope Francis’ Interview with ‘La Vanguardia’

[6] Menahem Macina, L’apologie qui nuit à l’Église. Révisions hagiographiques de l’attitude de Pie XII envers les juifs. Suivi de contributions des professeurs Michael Marrus et Martin Rhonheimer, éditions du Cerf, 315 pages, Paris 2012. Je me suis particulièrement référé au chapitre 10 (consultable en ligne), intitulé «Le cas particulier des réfugiés cachés au Vatican : récit apologétique et réalité historique».

[7] Littéralement : « qu’il le fasse ».

[8] Voir, entre autres, les document suivants : David Horowitz, «Pourquoi les alliés n’ont[ils] pas bombardé Auschwitz ?», traduction (pénible), de l’article original du même : “Why the Allies didn’t Bomb AuschwitzJerusalem Report, 1995, pdf en ligne, p. 71-74 ; et la page de Wikipédia, intitulée “Auschwitz bombing debate”, etc.

[9] Examining the papacy of pope Pius XII [compiled and edited by Gary L. Krupp], presented by Pave the Way Foundation. New York : Pave the Way Foundation, [2009], 300 pages.

[10] Giovani Miccoli, Les Dilemmes et les silences de Pie XII. Vatican, Seconde Guerre mondiale et Shoah, Éditions Complexe, 2005, p. 264, note 24.

[11] Id., Ibid., p. 264, note 25.

[12] Ibid., p. 264, et note 26.

[13] Ibid., p. 264, et note 27.

[14] Ibid., p. 265, et note 28.

[15] Ibid.

[16] Ibid., p. 265 et note 30.

[17] Ibid.

[18] (D’après un conte hassidique, texte cité par Marc Saperstein, Juifs et chrétiens : moments de crise, Cerf, Paris, 1991, p. 123, note 23. Je l’ai repris dans la Conclusion (consultable en ligne) de la Première partie de mon livre cité.