Une nouvelle année va commencer. A Jérusalem, en Israël, nous avançons vers l’an 5775 de la création. Autant l’écrire en hébreu : תשע’ה.

Une nouvelle année particulière que l’on nomme « sabbatique » en français, « shmittah/שמיטה  » en original, donc une année de repos pour la terre, de libération, de pardon, de réconciliation.

L’an 5775 s’écrit en hébreu selon le mot « agis! Ta’asé/ תעשה « , alors allons-y !

C’est donc un moment propice pour ouvrir un blog. D’autant que nous sommes à quelques heures du début du shabbat « Ki Tavo/כי תבוא « . Souvenez-vous : « Mon père était un Araméen errant (vagabond) » (Devarim/Deutéronome 26, 6). Nous sommes précisément dans la région. Un Araméen, qui, en outre, est « vagabond, errant » (ovèd/אבד ) ou « en ruine comme la racine le suggère d’abord (Avoda Zara 33a) ou bien « prémuni pour ne pas perdre la vie » (Hullin 11b). Est-ce le rappel, dans la portion biblique de la semaine, de tribulations antiques ou le fait que, aujourd’hui-même, les descendants d’Abraham transitent tous azimuts à travers le globe et aussi dans le Croissant Fertile?

J’ai deux montres, une à chaque poignet. A gauche, une montre « juive » Leitner: un vrai ordinateur miniature. Il affiche l’heure de Jérusalem, passe spontanément de l’heure d’hiver à l’heure d’été et retour à l’hiver.

Puis, en hébreu, le mois, les temps pour la prière juive au cours de la journée, le mois nouveau, la parasha/portion biblique de la semaine. La date s’inscrit de deux manières complémentaires: a) la date « universelle ».

Il est évident que nous sommes le 12 septembre 2014… et pourtant… nous sommes aussi le 17 Eloul 5774/יז באלול. Du coup, on passe de 20 à 57 siècles le temps d’un regard. Un petit clique pour un saut à l’élastique du temps, de l’espace.

b) Au poignet droit, la montre est double: elle indique l’heure d’hiver du Patriarcat grec-orthodoxe de Jérusalem où je suis en charge des fidèles de confession orthodoxe au sein de la société israélienne.

L’heure ne change jamais – ni hiver ni été, comme pour certains Arabes ou bien les Juifs pieux qui reste sur le tempo solaire. En revanche la date est celle du calendrier julien, celui qui rythme l’Eglise orthodoxe de Jérusalem.

Elle n’est pas seulement grecque, arabe: elle est aussi russe et slave, roumaine, géorgienne. Nous sommes donc au vendredi 30 août 7522.

Dans ma chambre, j’ai des horloges qui montrent tous les fuseaux horaires. Nous vivons aux tic-tacs du monde entier à Jérusalem. Il est utile de comprendre cette élasticité du temps.

Vous voyez, c’est simple: sortant d’un lieu pour entrer dans un espace voisin, on change de date, voire de siècle et d’heure. Ca décoiffe… non, ça ne déchire pas grave du tout. C’est comme çà, Israël.

Cela fait 35 ans que, dans des langues diverses – y compris l’hébreu et le yiddish – je tente de présenter les textes bibliques et de les mettre en perspective avec ceux lus dans les Eglises. Trois années Anglo dans le Jerusalem Post.

Il est temps de prendre une année sabbatique en rejoignant le Times of Israel en français. Ce qui me plaît ici c’est que ‘on est israélien et le journal le dit de manière fondamentale: en anglais, Okay – mais aussi en arabe et en chinois.

Si je suis prêtre dans la société israélienne, c’est sûrement par une extravagance du temps: de Nikolaïev (Ukraine), passant par Majdanek, Paris, Genève, Londres et Copenhague, il est bon d’être chez soi dans une société qui se construit par un miracle naturel de l’histoire.

Expliquer le Talmud, le dire en yiddish et en araméen, en hébreu et en russe dans une société chrétienne locale faite de « paisible baronneries » aujourd’hui fortement secouées, c’est affirmer seulement qu’une éventuelle rencontre – de l’intérieur – est possible… sur le très long-terme entre des êtres et des communautés devenues étrangères les unes aux autres.

Cela rend très zen : nous sommes tous des bâtisseurs d’un temps qui nous dépassera.

D’autant que la nouvelle année 7523 des orthodoxes de Jérusalem commence demain soir. Comme toutes les Eglises nous commençons le jour nouveau la veille au coucher du soleil. Ce dimanche, nous serons le 14 mais aussi 1er septembre 7523 (2014)

Est-ce bien raisonnable ? Oui, le français n’est pas seulement la langue de l’Hexagone.

Certes, il y a les Wallons et les Suisses de Romandie… mais aussi la verve du parler québécois, les créoles qui font le tour de la planète, depuis la Martinique-Guadeloupe, Cayenne, Mayotte ou Madagascar jusqu’à Nouméa ou la Terre Adélie.

La langue française, c’est ce lien subtil entre le parler champenois de Rachi et ses études en Allemagne. C’est sûrement l’Abbé Grégoire et des temps de libération. Enfin, Paris : la ville où Eliezer Ben Yehoudah rencontra en hébreu un Algérien…

C’est aussi la colline de l’Institut de théologie orthodoxe Saint Serge. En ce lieu fut lancé, voici près d’un siècle une rencontre nouvelle entre l’Orient et l’Occident chrétien.

Essayons ici d’ajuster nos montres, donc de reconnaître que chacun existe et que c’est extra!