Ce ne sont pas des Rafale que Sissi a acheté à la France, mais la couverture de Paris à une guerre totale en Libye. Une telle escalade militaire est en effet devenue essentielle à la pérennité de la dictature en Egypte.

Abdelfattah Sissi, il faut lui reconnaître ce mérite, est un politicien particulièrement rusé. Membre le plus jeune de la junte militaire qui renversa le président Moubarak, à la faveur de la révolution populaire de Tahrir, en février 2011, il est nommé trois ans plus tard maréchal, surpassant tous ses aînés dans la hiérarchie des forces armées.

Il abandonne sans façon ce titre suprême pour être élu président en mai 2014, officiellement par 97% des voix, dans une mascarade électorale digne de la Tunisie de Ben Ali… ou de l’Egypte de Moubarak.

Il y a du Pinochet dans Sissi, ce Pinochet qu’Allende avait nommé commandant en chef des armées en 1973, tant Allende était convaincu que la fraternité maçonnique qui l’unissait au général garantissait sa fidélité. Le président Morsi avait cru pareillement que la piété sincère de Sissi était un gage de sa loyauté lorsqu’il le désigna en août 2012 ministre de la Défense.

La presse internationale tombait alors dans le même panneau en qualifiant Sissi d’ « islamiste notoire ».

Il y a du Bachar dans Sissi, pas seulement comme bourreau de son propre peuple (les bains de sang perpétrés par les deux dictateurs durant le sanglant mois d’août 2013 sont du même ordre, avec un millier de civils tués dans la capitale en un seul jour), mais en termes de rente stratégique.

Assad sait qu’un régime aussi illégitime que le sien ne peut tenir que par la mobilisation inconditionnelle de parrains étrangers qui s’identifient à sa « cause », en l’espèce la Russie et l’Iran.

Sissi sait déjà disposer d’une rente stratégique substantielle, le milliard trois cent millions de dollars versés chaque année à l’armée égyptienne depuis la signature de la paix avec Israël en 1979.

Sissi sait aussi que Netanyahou, comblé par l’hostilité du président égyptien à l’encontre du Hamas, activera tous ses relais à Washington pour que cette aide continue d’être déboursée (le blocus de la bande de Gaza est aujourd’hui plus sévère côté égyptien que côté israélien et la partie égyptienne de la ville frontalière de Rafah a été littéralement rasée).

Mais le tribut versé annuellement par les Etats-Unis est bien faible par rapport aux besoins colossaux d’une Egypte de 86 millions d’habitants… et à la voracité proverbiale des hiérarques militaires.

Ce ne sont pas moins de douze milliards de dollars que l’Arabie saoudite et les Emirats arabes unis, ainsi que le Koweït dans une moindre mesure, ont garanti dès l’été 2013 en soutien au coup d’Etat de Sissi contre Morsi, le premier président démocratiquement élu de l’histoire de l’Egypte.

La chute historique des cours du pétrole contraint aujourd’hui Sissi à consolider une rente stratégique qui ne soit plus liée à la seule lutte impitoyable contre les Frères musulmans, qualifiés de « terroristes » en Egypte, en Arabie et aux Emirats.

La récente succession au sommet en Arabie devrait bientôt en annoncer une autre et, même si Sissi feint de n’avoir pas d’inquiétude du côté de Riyad, c’est bien d’Abou Dhabi qu’il attend un soutien inconditionnel et durable.

On aime beaucoup parler du Qatar en France, PSG et Marine obligent. On évoque bien moins souvent les Emirats, sauf quand un président de l’UMP s’y égare un soir de législative partielle dans le Doubs.

Abou Dhabi nourrit pourtant une authentique stratégie, obsédée par la vindicte à l’encontre du Qatar et concentrée sur la Libye en décomposition accélérée. Un émule local de Sissi, l’ancien général Khalifa Haftar, a lancé en mai 2014 une opération « Dignité », concrètement des bombardements sur Benghazi qui n’ont fait qu’y renforcer les jihadistes.

La Libye est depuis l’été dernier divisée entre deux coalitions aux limites confuses, où se retrouvent dans chaque camp des nationalistes ou des islamistes, l’antagonisme majeur opposant les deux grands bastions révolutionnaires de l’Ouest libyen : Misrata soutient le gouvernement de Tripoli, le seul reconnu constitutionnel par la plus haute instance libyenne ; Zinten appuie le gouvernement de Tobrouk, le seul reconnu légalement par la communauté internationale.

Face à un tel imbroglio, la volonté de l’envoyé spécial de l’ONU de promouvoir une négociation de compromis semble d’autant plus raisonnable qu’elle peut jouer sur les fragilités internes à chacune des deux coalitions.

Mais cela ne fait pas l’affaire de l’Egypte et des Emirats, qui poussent leurs protégés de Tobrouk à une confrontation à outrance : dès le mois d’août 2014, des Mirage des Emirats mènent, à partir de l’Egypte, des raids aériens sur Tripoli.

Sissi, qui refuse de participer à la campagne conduite par les Etats-Unis contre Daech en Syrie et en Irak, est en revanche tout feu tout flamme pour s’engager directement en Libye, où ses agents sont lourdement présents à Tobrouk.

Les partisans de Baghdadi, qui avaient pris pied dans le port de Derna, en Cyrénaïque, sont désormais implantés à Syrte, la ville natale du défunt Kadhafi (il est frappant de voir comment, en Irak et en Libye, les fidèles du dictateur éliminé passent en masse dans le camp jihadiste).

Daech a tout intérêt à une intervention égyptienne, qui fera voler en éclats toute ébauche d’entente entre les deux coalitions rivales, ouvrant ainsi un boulevard aux jihadistes.

D’où l’abominable exécution collective de 21 Coptes égyptiens, qui a provoqué en retour les bombardements aériens du 16 février. La hiérarchie jihadiste est convaincue que la poursuite, voire l’intensification, des raids égyptiens ne fera que grossir leurs rangs, selon une dynamique déjà à l’œuvre en Syrie.

C’est là que le contrat Rafale est un authentique coup de maître de la part de Sissi. Il finance ainsi, grâce à la manne des Emirats, une alliance de fait avec la France, où le ministre de la Défense s’est fait le chantre depuis des mois d’une intervention armée en Libye.

La caution de la première puissance interventionniste en Afrique lui permet en retour de verrouiller la rente stratégique des mêmes Emirats.

Le président égyptien a choisi la fuite en avant en Libye au nom de la « lutte contre le terrorisme », lui qui est incapable avec un demi-million de soldats de réduire quelques milliers d’insurgés dans la péninsule du Sinaï.

Mais peu importe, les Emirats paieront, la France livrera, et plus si affinités. A suivre donc, pour le meilleur et malheureusement aussi pour le pire.