J’avais dix-huit ou dix-neuf ans, Laura et moi, nous étions disputés. Ne nous parlant plus, j’avais contacté Sylvia, sa meilleure amie. Au fil de nos coups de fil, l’envie m’avait pris de sortir avec elle. Mon ego avait pris un coup. Je voulais remettre les coups. J’étais jaloux.

Dans cet entre-deux, du temps, de(s) vacance(s), j’étais sur la côte belge, à une centaine de kilomètres de Bruxelles. Le Twenty-Seven, nous accueillait la nuit, dans le prestigieux cadre du Casino de Knokke.

J’avais dragué la belle, au premier coup d’œil, elle m’avait plu. Je m’étais pris au jeu, j’avais sorti le grand jeu, des « je te veux ». Elle souriait, rigolait, aimait la séduction, incandescente, qu’elle animait, ponctué de « je ne te désire pas », en doigté, de finesse. Telle une chatte qui se débine. Les yeux pleins de charme, le regard bleu faïence où de la turquoise épousait sa robe d’un ciel exquis, qui la faisait briller.

Elle m’avait jeté un sort. Plus elle m’échappait, plus elle m’hypnotisait.

J’étais l’étalon, sous les talons, de ses talents. L’agréé du soir.

Une romance sans roman, sans histoire, sans fin. Elle partait le lendemain pour Paris, embrasser la carrière d’actrice.
Quarante ans après, quarante ans passés, elle me contacte.

« Tu te souviens de moi ? »

Je me souviens, réponds-je.

Elle désire parler. Je ne veux pas entendre. Pas le temps, pas le moment. Le temps de rentrer en écriture. Sinon les bruits du silence. De mon appartement, l’appui de ma solitude.

Elle insiste. Je perçois mille pièces éparpillées, brisées. Dans le jeu d’une vie qui lui échappe. Ou ne lui appartient pas. Boutée à la porte de son existence. Comme une étrange étrangère. Touriste de sa vie. Je ne discerne pas ses fantômes, épars.

Elle passe des mois, sa vie, à l’hôpital. J’apprends par bribes. Ce que je ne connais pas.

Il y a des années, j’ai entendu quelque chose qui m’avait égaré. A soixante-dix ans, il pouvait enfin prononcer le nom d’Hitler, en bégayant, sans la peur au ventre. Soixante-dix ans durant, il était en panique à l’évocation du nom. Dans une prison de la mémoire. Ou de son cerveau.

Elle m’égare, où je me fourvoie, de la même façon.

De passage à Tel Aviv, elle m’appelle. Je la rencontre. Elle me fait le grand jeu, des « je te veux ». J’ai ma vie, je ne l’attends pas. Elle s’obstine. Rien qu’une fois, supplie-t-elle. Elle a un réel besoin, une soif d’amour.

Comme je regrette de n’avoir pu croiser vraiment ton regard, il y a quarante ans, dit-elle. J’étais ailleurs sans doute. Dommage !

Tu te foutais de moi, réponds-je.

Jamais je ne me permettrais de me foutre de ta gueule ! reprend-elle. Je suis simplement confuse et désolée. J’ai été stupide, simplement stupide ! Je t’ai cherché pendant des années, dit-elle, encore.

Tu rigoles ! crie-je. Tu es venue voir ton amant. Il ne veut pas quitter sa femme. Et tu es là. A me faire des avances. C’est du n’importe quoi !

J’ai besoin d’amour, proteste-t-elle. Il n’y a que l’amour qui me permette d’oublier.

Le sexe est parfois une échappatoire, je le sais. Elle supplie. Je ne veux pas la heurter. Mais garder la distance. Son monde m’est étranger. Je ne connais pas la bipolarité.

Je n’entends plus parler d’elle. Elle dort des mois. A passer sa vie dans les hôpitaux.

Un ou deux likes sur les réseaux sociaux. Le temps qu’elle se réveille. Avant de retomber dans les bras de Morphée. Jusqu’à la fois suivante. Le suivant des années. L’année suivante.

Le coup du destin, de la vie, de ma part. Le tout ensemble. Je suis en ligne avec la secrétaire de l’éditrice en chef du Mémorial de Yad Vashem à Jérusalem. Le plus grand Monument commémoratif de l’Holocauste au monde.

« Et je leur donnerai dans ma maison et dans mes murs une place (Yad) et un nom (Shem) qui ne seront pas effacés », Isaïe 56;5.

Je demande un rendez-vous avec sa patronne. Quelle en est la raison, demande-t-elle ? Avant d’apprendre que son agenda est booké pour des mois. Une fin de non-recevoir.

Je bataille où elle n’entend pas. Ses mots tuent. L’indifférence. De la compréhension. Nous ne nous intéressons pas à la deuxième ou à la troisième génération après la Shoah, dit-elle. Je crois mourir sur place. Je fulmine et j’argumente. Vous entendez-vous parler ? je demande. N’avez-vous pas honte ?

Alors selon vous Yad Vashem n’en a cure de nous, les enfants des survivants. Aujourd’hui, l’avenir de Yad Vashem c’est nous, c’est aussi nous. Tout ce qu’on ne connait pas. Ou ne veut pas connaître. Par bêtise ou manque de réflexion. Alors qu’éclairer les lanternes aiderait beaucoup d’entre nous. A comprendre. Comment ? Aller mieux.

En sortant des camps, ils ne pouvaient pas parler. Pas qu’ils ne savaient pas. Certains pouvaient. Osaient raconter. Mais personne ne voulait les entendre.

A présent, c’est à nous d’oser. Raconter nos souffrances. Nous sommes des survivants. Enfants de survivants. Victimes comme nos parents.

Nous sommes le sang. De nouvelles découvertes. De recherches.

Il y en a ras-le-bol ! De nous fermer la porte. Nous enfermer dans des cases, auxquelles nous n’appartenons pas. Il est possible de se libérer. Des chaînes du passé. De la Shoah. Et de ses traumatismes.

Ecrivez un courrier, me conseille la secrétaire. En hébreu ou en anglais, je le transmettrai.

Je raccroche furax. J’appelle un ami prof d’anglais. Je bâcle une lettre. Mal traduite. C’est ça ou rien. Le temps de décompresser.

Quinze jours plus tard, j’appelle. Avez-vous reçu mon courriel ? je demande.

Non ! dit-elle. Le temps de le retrouver dans les spams.

Deux semaines plus tard, toujours sans nouvelles. Je rappelle la dame. Le calme plat, à l’ordre du jour. Devant cette désolation, je publie un post sur les réseaux sociaux.

Dans peu, il n’y aura plus de survivants. Des dizaines, des centaines de milliers, voire des millions de témoignages, écrits ou filmés, vont s’engourdir ou mourir dans les dépôts des archives. Classés, numérotés, répertoriés. Sur des étagères de la mémoire, des étals, des états, des musées. Peu ou prou consultés. Par des historiens, des chercheurs, des écrivains, des professeurs.

Le Mémorial de Yad Vashem restera le plus grand Musée, « mémoire » ou Mémorial d’un génocide. Mais comme il y en a tant d’autres. De par le monde.

Sans attraits. A comprendre. Qu’un génocide n’est pas qu’une population ou un peuple assassiné. A un moment donné, il faut rendre des comptes. Du crime qui se perpétue, à travers les générations. Parce que certains répètent à l’identique, par loyauté, l’histoire de leurs parents. En sus des traumatismes. Psychogénéalogiques ou transgénérationnels.

Un génocide ne se termine pas à l’armistice, ou au traité de paix.

Il se perpétue dans l’histoire des enfants et des petits-enfants, etc. Des « génocidés » et des génocidaires. Il suffit d’ouvrir les yeux pour voir les répétitions, les hostilités, les drames, le tragique des situations familiales. Où toutes les explications sont bonnes à nier la réalité. De la perpétuation ou de la perpétuité de la catastrophe. Shoah signifie catastrophe.

Si l’institution de Yad Vashem s’intéressait aux nouvelles générations, elle ouvrirait un champ de recherches, à trouver les témoignages, qui feraient avancer le monde. De la compréhension.

Le temps de me demander si j’ai raison d’avoir poster mon texte. Les réponses tombent. Au diapason de ma réflexion. Je reçois un commentaire d’elle. Une étoile sous les étoiles de Knokke.

« Jamais je n’aurais imaginé qu’un jour une voix s’élèverait aussi haut aussi fort que la tienne. Je ne me sens plus seule, je ne me cacherai plus jamais. Tu m’as permis par ton audace, par ton intelligence et par ta belle sensibilité de ne plus avoir honte de ma souffrance. J’ai si souvent été rejetée, bousculée. Pas le droit d’avoir mal, pas si mal. J’ai été jugée, rejetée. Que représentait mon mal de vivre au regard même des miens. Je n’avais rien vu, rien connu de toutes ces barbaries. Mais tous ces non-dits, ces mots en Yiddisch qu’il ne fallait pas que je comprenne, je les ressentais au plus profond de mon être. La souffrance de ma mère attendant son père jusqu’à sa dernière heure, celle de mon père torturé dans les camps en Allemagne.

Et tous ces dizaines de membres de ma famille disparus, partis en poussière. Oui j’étais folle, folle de chagrin et j’ai si souvent voulu mourir parce que tous ces morts c’est lourd, vraiment trop lourd à porter pour un enfant. J’avais honte de vivre alors qu’ils n’étaient plus. J’aurais tellement voulu réparer l’irréparable. Aujourd’hui grâce à toi et à ton honnêteté, je ne baisserai plus la tête. Plus de honte. Oui la deuxième et la troisième génération doivent être entendues. Nous ne pouvons plus vivre dans ce silence qui nous consume.

Merci de rompre les interdits, tu nous fais du bien, tu nous ouvres la possibilité de dire. Merci ! »

Je ne vous dirai pas son nom. Elle n’en porte pas. Elle en porte tant.

Elle s’appelle Brigitte. Elle s’appelle Léa. Elle s’appelle Stéphanie. Elle s’appelle Dorothée. Elle s’appelle Céline, Joanne ou Joanna. Elles sont si nombreuses à porter son calvaire, alors pourquoi réduire à un nom l’histoire de tant d’entre elles.

A peu de choses près, je portais son histoire. Pas tout à fait la même. Mais pas différemment autre. Je m’appelle Jack. Je m’appelle Freddy. Je m’appelle Michel. Je m’appelle Eric. Je m’appelle Sylvain, Pierre ou Nicolas etc.

Nous sommes si nombreux à porter une histoire à la racine de la Shoah, alors qu’importe notre nom, lorsque nous le portons si douloureusement. Parce que d’autres l’ont porté avant nous. Il ne nous appartient pas. Sinon comme des frères ou sœurs de nos parents par procuration. Des enfants de remplacement. D’autres qui nous ont précédés. A porter leurs fantômes.

Ou pour reprendre mon amie : « comment être adulte quand l’on n’a pas eu d’enfance ? »

Un deuil en latence est lourd à porter, non fait ou mal fait, il tue parce que l’histoire est tue ou inconnue. Il tue l’harmonie familiale mais encore les « à-venir » ou l’avenir des descendants. Qui ne se sentent pas le droit de vivre, s’habillent souvent de noir ou sombre et ne savent pas beaucoup rire.

Le transgénérationnel c’est, parmi d’autres, un arrière-arrière-arrière-arrière-arrière-arrière-arrière-arrière-arrière-arrière-arrière-petit-fils qui porte en été comme en hiver une écharpe autour du cou, pour marquer, signer, se souvenir, inconsciemment d’un aïeul décapité pendant la révolution française.

La psychogénéalogie c’est, une arrière-arrière-arrière-arrière-arrière-petite-fille qui a une crise d’asthme, suffoque, a du mal à respirer, des maux de gorges insupportables, des yeux qui piquent, les 22 avril, à la date syndrome d’anniversaire de la première attaque de gaz lancée par les Allemands, pendant la Première Guerre mondiale à Ypres en Belgique, contre les poilus, l’armée française.

Une mémoire de guerre, d’un arrière-arrière-arrière-arrière-arrière-grand-père mort ce jour-là.

Le transgénérationnel c’est, un gosse de six ans, sept ou huit ans etc. qui se réveille la nuit, effrayé, sortir de la maison et marcher seul dans la rue pour se réfugier en-dessous d’un pont. Idée saugrenue, dira-t-on. Sans parler du danger qu’encourt l’enfant.

Et pourtant, tout s’explique à l’ombre de l’histoire de sa mère. Qui à la fin de la Deuxième Guerre mondiale, pour échapper aux bombardements des alliés en Allemagne, courrait se réfugier sous un pont. Une transmission, un savoir inconscient de l’enfant.

La psychogénéalogie c’est, un gamin de quatre, cinq ou six ans etc. qui prénomme son ours en peluche Simon, devant ses parents épouvantés, effrayés, hagards, parce qu’il avait un petit frère assassiné à Auschwitz, qui s’appelait Simon. Une hérédité, un héritage inconscient.

J’étais un de ces mômes. Je savais l’histoire de mon père et de ma mère pendant la guerre. Inconsciemment. Mais, bien au-delà. Puisque je savais ce qui était arrivé à mon oncle Ephraïm à Auschwitz (dont je porte le prénom). Une transmission que je ne m’explique pas. Parce que mes parents ne la savaient pas. Pour la reproduire ou la rejouer dans ma vie. Au déni des membres de ma famille. Jusqu’à aujourd’hui.

A quinze ans, à vingt ans, à tente ans, à quarante ans, jusqu’à notre séparation, j’étais perdu sans Laura. Je n’existais pas. Elle était, tout ce que je ne savais pas.

Aujourd’hui, je comprends ce que j’étais pour elle. Et qu’elle ne veut toujours pas connaître ou reconnaître.

J’étais enfermé dans une problématique que je ne connaissais pas. Qui connaît la portée des deuils non faits ? Eh mec, t’es au courant ! Tu portes le deuil d’un oncle que tu n’as pas connu. Mort avant ta naissance.

Et pourtant… Longtemps, j’ai cru que c’était fou, que j’étais fou. Je ne savais pas comment on fait le deuil, à la place d’un autre. Où le rite et donc la religion est requise. Alors que pour la religion juive, les seuls membres à pouvoir faire le deuil, sont les parents, les frères et sœurs, les conjoints, les enfants, en ligne directe. Et strictement.

C’est-à-dire où la psychologie n’est pas toujours en phase avec la religion, comme une inconstance de tous les possibles.

(Extrait du chapitre 10 d’un manuscrit en cours d’écriture. Sans titre pour le moment)